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Nathan

 
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christine
Super Coup de Coeur
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MessagePosté le: Ven 21 Nov - 18:04 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
Il ne sait pas ce qui est le pire, le silence du dehors qui l’englobe comme  dans une boule à neige.
Ou celui qui enneige son esprit et qui lui gèle l’intérieur.
Il a essaye de faire parti de ce monde, mais à l’extérieur il n’y a que du bruit, des rires qui ne lui appartiennent pas, des paroles qui ne lui sont destinées.


Il regarde le vent jouer avec les arbres, danse mélancolique, y accrocher des bouts de nuages comme des rubans de barba papa. Le ciel est trop morose pour sourire, il préfère chuinter une pluie fine et collante. Même les flaques sont noires et ne donnent pas envie de sauter à pieds joints dedans.


Assis sur sa chaise, au fond de la classe, seul au dernier rang, il est recroquevillé, il ressemble à un tas de vêtements empilés les uns sur les autres. Il s’habille comme ça pour essayer de se donner une certaine consistance, une épaisseur. 
La tête appuyée contre le mur il entend les secondes défilées avec la lenteur ennuyeuse d’une journée morne.
Du bout de son crayon, il gratte l’écaille, bien trop polie, de la table. Il veut inscrire son nom, Nathan. Laisser une trace quelque part c’est  ce que tout le monde souhaite, non?


La sonnerie retentit, bruyante, bien trop, arrachant des crissements de pieds de chaises, de livres que l’on ramasse, de sacs que l’on ferme.
Comme un chapitre que l’on vient de finir, les autres sont déjà passé à autre chose avec tellement de facilité. Nathan lui s’accroche aux souvenirs, aux dernières heures de son existence, comme si elles avaient de l‘importance. Il  regardent les autres papillonner quand lui ressemble à une statue de sel.
Il reste à sa place, pourquoi courir, il se dit, rien ne presse, personne ne l’attend.


- Nathan je veux ta dissertation demain, après je serai obligé de te mettre un zéro.


Son prof lui lance ça, sur le pas de la porte pressé de déguerpir. Il n’attend même pas de réponse, il est déjà dans le couloir quand les derniers mots arrivent aux oreilles de Nathan.


Par la fenêtre, il les regarde s’agiter comme une armée de fourmis que l’on aurait dérangé.
Bruyants, remuants, les écoliers sont heureux de retourner chez eux.




Il aimerait…..
Pourquoi espérer? Espérer, c’est se faire du mal et croire que demain il fera beau.




Il longe les murs, les mains enfoncées dans les poches de sa veste, là où s’entassent tout ses mots.
Tout ce qu’il voudrait dire, savoir dire. Tout ce que son cœur régurgite à force de pincements, il les écrit sur des tas de bouts de papier froissés, comme ses pensées.
Il ne parle pas avec les autres, ce n’est pas qu’il ne sait pas, c’est juste qu’il trouve ça trop difficile. Partager, parler, se matérialiser, pour lui qui passe son temps à vivre comme un fantôme, c‘est dur de faire un pas dans la réalité.
Mais tout ses mots qu’il garde pour lui, ça forment des boules de noirceur au creux de son ventre.


Il tourne la clé de l’appartement, tout est plongé dans le noir et le silence. Il pose son cartable près de l’entrée, enlève sa veste et ses chaussures.
Dehors le jour s’éteint, sans prétention, avec à peine un peu d’or saupoudré sur les couches de nuages.
Les lampadaires éclairent la rue, désespérément vide. Ligne continue et répétitive de lumière artificielle. Au milieu, comme un sursaut, un hoquet dans la monotonie, un lampadaire grésille, clignote, dérange la normalité.
Nathan regarde intrigué, surpris de sourire.


Sur la table de la cuisine sa mère a laissé un mot.


“ le diner est dans le four. N’oublie pas de faire tes devoirs. Je t’aime. Maman”


Elle est seule pour l’élever, alors elle travaille deux fois plus, la nuit elle nettoie des bureaux, la journée chez des particuliers, même parfois le week-end.
Il sait qu’elle n’a pas le choix. Alors il essaie de l’aider du mieux qu’il peut. Il range, fait la vaisselle, passe l’aspirateur…
Quand il est avec elle, il sourit, lui dit que ce n’est pas grave, mais fond de lui il voudrait qu’elle soit là le soir pour le serrer dans ses bras. Lui demander “comment c’est passé ta journée?”, lui poser un baiser sur la joue avant de dormir.
Mais au lieu de ça il lui sourit et dit que tout va bien.
C’est facile de cacher ce que l’on ressent quand on se cache de tout. Enfin, c’est ce qu’il pense.


Alors le soir il fait chauffer son repas et le mange les yeux rivés sur la télé qui débite des tas d’âneries. Ensuite il fait ses devoirs, même si cela n’a pas d’importance mais il le faut alors… puis il fait la vaisselle, range… ensuite il va se coucher. 
Le silence l’accompagne et le berce jusqu’à ce que le sommeil veuille bien l’emporter.


Le lendemain le brouillard lui colle à la peau comme un mauvais chewing-gum.
Les autres courent, crient, ils sont remplis d’une vie que Nathan voudrait goutter.
Il voudrait oser lancer un bonjour léger et ensoleillé, ou tâter d’un sourire, voir peut être même se péter les joues sur un rire.
Etre seul c’est pas drôle, avoir peur de le rester ça l’est encore moins.
Mais c’est dur ce petit pas de rien du tout vers l’autre. Cette brèche que l’on fait dans son cœur pour laisser quelqu’un entrer.
Il doit essayer, si un lampadaire arrive à clignoter pourquoi pas lui.


Les élèves s’installent à leur bureau, tirent de leur cartable, trousse, cahier..tout le nécessaire au bon étudiant.
Nathan est dans l’encadrement de la porte. Sa dissertation en main. Faire le premier pas, oser…espérer.
Au lieu de s’enfoncer vers sa place habituel, il reste devant le tableau, mort de peur.
Il laisse tomber son cartable un peu bruyamment. Maintenant tout le monde le fixe, mais personne ne dit rien.




- je…. Nathan sent son cœur perdre le contrôle et déborder de partout.


Il inspire un grand coup et reprend.


- le sujet de la dissertation c’était l’audace. Au début je ne savais pas quoi écrire. L’audace, c’est pas trop mon truc. Je suis plutôt du genre à laisser passer. Je suis tellement englué dans cette sorte de solitude qui m’empêche de faire quoique ce soit, qu’oser c’est un peu hors de question. Je ne parle pas de faire quelque chose de stupide juste pour prouver que l’on peut le faire. Non je veux parler de l’audace qui nous pousse à nous dépasser. La meilleure preuve d’audace que je peux vous montrer, c’est d’être là, devant vous. De parler à voix haute, d’être entendu par vous, d’être vu par vous tous. Et croyez moi j’ai fourré tout mon courage dans ce geste. Alors voila, je m’appelle Nathan , j’ai 12 ans et je suis heureux de faire votre connaissance. Et pour moi c’est ça, faire preuve d‘audace.”
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Ven 21 Nov - 18:04 (2014)
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Fanylill
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MessagePosté le: Ven 21 Nov - 18:22 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

J'aurai bien aimé avoir l'audace de Nathan au même age...ce que tu fais ressentir dans ton texte c'est ce que tout les grand timide on vécu au collège...moi en tête...et aie ça fais bizarre....comme si le malêtre que je ressentais à l'époque revenais d'un coup..;chapeau tu as réussi à faire remonter des souvenirs (par forcement tres joyeux) et ça c'est pas donné à tout le monde ! Bravo
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El.
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MessagePosté le: Ven 21 Nov - 19:57 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

Pffff......han là là ton Nathan là, fucking bout de guerrier de la lumière en vrai quoi, nan mais il est beau, il se traîne, il lutte, il observe, il comprend et il se lance dans le grand bain...quelle leçon il me donne quoi ce petit con, je l'ai adoré, lui et pis la poésie mélancolique que l'auteure Christine elle a mis dans le jet aussi...c'était trop bon à prendre tout ça!
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MessagePosté le: Sam 22 Nov - 13:19 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

Jolie histoire, ouais il a bien du courage ce Nathan  


'pis sympa son p'tit speech mais du coup  .. . .. Il a eu 0 ou pas ? ? ? ? :p



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Fanylill
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MessagePosté le: Dim 23 Nov - 15:12 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

c'est marrant je me suis posé la meme question que Chakal...qu'elle note il a eu !!! allez Christine dit nous !!!!
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MessagePosté le: Dim 23 Nov - 16:37 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

J'aimerai surtout savoir combien vous lui donneriez si vous etiez son prof?
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Perrine PONT
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MessagePosté le: Dim 23 Nov - 23:27 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

C'est très riche en émotions.

En ma qualité de Saint Bernard, je veux bien être son amie à ce pauvre petit Nathan ! Mais il ira loin, il vient d'ailleurs de se découvrir un talent d'orateur...

Pour le courage, je mets 10/10 pour la dissertation, je mets 5/10. C'est un peu court comme texte quand même... lol
Dim 23 Nov - 23:27 (2014)
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Fanylill
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MessagePosté le: Lun 24 Nov - 11:09 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

Si j'etais le prof, j'auai remarqué depuis le débutd e l'année cet élève timide et seul....alors pour l'effort ...20 à l'oral et je lui aurai demandé de me remettre sa copie écrite qu'il a à la main en rentrant ! et j'aurai noté l'écrit normalement comme les autres
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Mer 26 Nov - 15:48 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

J'ai aimé comment tu décris avec poésie cette enfant, sa vie, ses états-d'âme et comment il décide de se surpasser. C'est subtil.
Après, je ne suis pas certain que la fin, devant la classe, soit crédible, mais j'ai envie d'y croire à toute force alors je lui mets...
0/20 non mais c'est qui le patron, je lui ai pas donné la parole ! Mr. Green

Nan j'lui mettrais une bonne note.
Mer 26 Nov - 15:48 (2014)
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Auteur Message
Mat Matheo
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MessagePosté le: Mer 26 Nov - 18:32 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

Chaque personne a des désirs, des peurs, des peines, des angoisses. Pour un écolier, un enfant un collégien voire même, un lycéen, c'est encore pire. Les regards des autres s’imprègnent en vous, et ce sont ces mêmes regards qui écrase ou aide ces élèves. Le regard des autres. voilà ce qui fait se replier sur soit même le moindre des étudiants. Et toi Christine, tu est une de ces élèves, et par ton audace tu as sus écrire et faire passer des émotions, qui m'ont profondément touché. Merci. Au plaisir de te relire!
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"Lourd est le parpaing de la réalité sur la tartelette aux fraises de nos illusions"
Mer 26 Nov - 18:32 (2014)
Auteur Message
ATea
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MessagePosté le: Jeu 27 Nov - 03:56 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

Justement, je trouve cela bien dommage de noter une telle audace.


Le système ne cherche qu'à noter, placer les gens sur une échelle de valeur, les classer les uns par rapport aux autres. Le système ne cherche qu'à évaluer les gens les uns par rapport aux autres, mais on oublie quelque chose. 


Que les gens devraient exister pour eux avant tout. 


Ce n'est pas de l'égoïsme ou de l'égocentrisme, non ça s'appelle la Réalisation de Soi. Si l'estime de chacun était choyée, était encouragée par autre chose qu'un système de récompense, si on se respectait soi, on pourrait avoir une notion de respect déjà (Ce qui est fondamental) et c'est ce qui permettrait de respecter l'autre. 


Bien sûr, une addition avec un résultat correct mérite une bonne note. Mais est ce que l'effort, est ce que l'apprentissage, le dépassement de ses difficultés, la compréhension de l'utilisation dans le monde pourrait être pensé autrement? Des gens qui savent faire des calculs et de la gestion de finance sont bons en maths. Mais sont-ils efficaces au système? Parce que derrière des chiffres parfois, il y a des emplois, il y a de la formation, il y a des projets, il y a des enfants, il y a l'enseignement qui leur ait apporté et ce qu'ils vont pouvoir en faire, il y a tout plein de facteurs qui font que l'on ne peut se cantonner à juste une addition. Alors oui, il faut commencer par du basique calcul, mais il faut aussi amener à la réflexion et à l'évolution personnelle.


Et Nathan, il a évolué non pas pour plaire à la société qu'est l'école, mais il a choisi de faire preuve d'audace pour lui, et pour aller à la rencontre de l'autre. Une note viendra ajouter une valeur qui ne devrait pas être de la partie. On ne peut pas juger de l'audace de quelqu'un par une note.


Sinon, je m'enflamme (un peu, ahah) parce que j'ai trouvé ton texte porteur de ça, une audace qui vient du fin fond de ses tripes, de son coeur, de son être. Ton personnage le vit, et le transmet. J'aurais peut-être mis un peu plus de ces symptômes physiques et émotionnels au moment de parler. Tu avais entamé mais tu t'es vite arrêtée. 


(Sur la forme, Christine, j'adore que tu mettes de l'air dans tes textes. Quelques petites coquilles ici et là, sur l'orthographe et la ponctuation mais qu'une relecture peut vite régler)






Au fait, au cas où tu en douterais, j'ai bien aimé ton texte hein!
C'est un chouette guerrier que tu nous as présenté là !
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ATea.
Jeu 27 Nov - 03:56 (2014)
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ATea
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MessagePosté le: Ven 28 Nov - 03:32 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

Et aujourd'hui, le hasard est mystérieux, je tombe sur un lien qui m'envoie vers un article qui peut être intéressant à lire... En tout cas, à réfléchir. On tombe tous dans ce genre de piège à n'importe quel âge, avec n'importe quel enfant (les cousins, les voisins, les frères, les siens, ...) mais il n'est jamais trop tard pour aborder autrement la timidité...


Bref, voici un article sur les "Timides" disponible sur http://www.psychologies.com/Moi/Moi-et-les-autres/Timidite/Articles-et-Dossiers/Timide-un-mot-qui-fait-mal


Et voici le

Timide, un mot qui fait mal
Non, la timidité n’est pas innée. Elle a toujours des causes, et l’on peut s’en libérer. Les explications de Claude Halmos, psychanalyste, pour en finir avec une idée reçue aux conséquences pesantes pour beaucoup d’enfants… et d’adultes.
Mal dans sa peau
Eva a 5 ans, un regard que l’on ne parvient pas à saisir, un air à la fois apeuré et souffreteux. Les yeux obstinément rivés au sol, elle ignore mon bonjour et ma main qui se tend. Et, dans mon bureau, me tourne le dos et se colle à sa mère. « Vous voyez, me dit cette dernière accablée, c’est toujours comme ça ! A l’école, c’est pareil. D’ailleurs, c’est pour ça que l’on vient. Elle est timide ma fille ! » 
« Timide »… A l’énoncé du mot, Eva n’a pas bougé, mais sa tête s’est enfoncée encore un peu plus dans ses épaules. Je lui dis : « Ça ne doit pas être facile pour toi que tout le monde dise toujours que tu es timide. Je ne sais pas ce que tu ressens. Mais je sais que, souvent, ça fait mal aux enfants quand on leur dit ça. Et même, ça leur fait honte… » Eva esquisse un mouvement. Et, pour la première fois, sans doute parce que je lui ai parlé de sa souffrance, je peux, l’espace d’un instant, croiser son regard. Sa mère s’étonne. Sa fille est « mal dans sa peau ». Elle le sait. Mais de là à dire qu’elle souffre, n’est-ce pas un peu exagéré ? 

Le piège de la banalité
L’étonnement de la mère d’Eva n’a rien de surprenant, car « timide » fait partie de ces mots – comme « paresseux », « coléreux », « nerveux », etc. – dont on ne songe pas à se méfier. Même si on les sait un peu péjoratifs, on leur prête le caractère anodin de qualificatifs de la vie courante. Il n’est pas rare pourtant qu’ils aient pour les enfants – mais aussi pour leurs parents – la violence et l’impact d’un véritable diagnostic. De nombreux adultes d’ailleurs témoignent en analyse du cauchemar qu’était pour eux cette étiquette devenue, au fil du temps, indissociable de leur personne. Comment un mot aussi banal peut-il avoir de tels effets ? Parce qu’il véhicule, à l’insu de ceux qui l’énoncent, un contenu qui n’a rien d’anodin. Puisqu’il induit chez eux l’idée d’un trait de caractère, d’un élément de sa personnalité avec lequel l’enfant serait né. Et qui, comme la couleur de ses yeux ou celle de ses cheveux, ferait peu ou prou partie de lui. 
Cette vision – impensée – des choses est audible en consultation. D’un enfant violent, ses parents attendent qu’il ne le soit plus du tout. D’un enfant supposé timide, ils souhaitent seulement qu’il le soit moins. Persuadés à l’évidence que l’on peut améliorer son état mais en aucun cas le changer complètement. Cette croyance des parents en une « nature » de leur enfant pèse lourdement sur lui. Pour deux raisons. D’abord parce qu’elle le place devant une contradiction. Ils lui demandent de changer sa façon d’être (« Quand même ! Fais un effort ! »), tout en lui signifiant implicitement – parce qu’ils en sont convaincus – qu’elle est constitutive de sa personne. Comment réussir à donner des pommes si l’on est un poirier ? Mais surtout parce qu’elle est à l’origine, entre eux et lui, d’un malentendu. Soucieux de ne pas lui imposer de trop grandes souffrances, ses parents essaient souvent de lui épargner les épreuves qui l’effraient : « Il devait aller en classe de neige avec les autres. Mais il était terrifié. Il pleurait. Alors j’ai cédé. Il n’est pas parti… » 
L’enfant fait donc momentanément l’économie d’une angoisse. Mais cette économie lui coûte cher. Car il interprète en général la mansuétude de ses parents comme la preuve qu’ils pensent, comme lui, ses craintes insurmontables. Il s’identifie donc à l’image de lui qu’ainsi, sans le savoir, ils lui renvoient. Et se sent de plus en plus démuni pour affronter les difficultés de l’existence. Ce piège est d’autant plus redoutable que l’attitude de ses parents le conforte également dans l’idée d’une dangerosité du monde : « S’ils me gardent près d’eux, c’est qu’ils savent, eux, que dehors c’est dangereux. » 
Un symptôme complexe
Faut-il, de tout cela, conclure que la timidité n’existerait pas ? En aucun cas. Car les symptômes que l’on rassemble en général sous ce vocable existent bel et bien. Et certains enfants sont, comme Eva, prisonniers de craintes qui les empêchent de s’épanouir, d’aller vers les autres, d’investir avec bonheur le monde. Mais leurs difficultés ne sont pas innées, et sont surtout bien plus complexes qu’il n’y paraît. La timidité met en effet en jeu trois dimensions essentielles de la vie humaine. 
L’image de soi. Car elle témoigne d’une vision inconsciente de lui-même qui ne permet pas à l’enfant de se sentir suffisamment « présentable » pour aller sereinement vers les autres. L’image de l’autre. Car cet autre est sans doute, puisque l’enfant n’ose pas l’affronter, perçu par lui comme effrayant, voire dangereux. Les modalités de l’échange entre humains. Celui-ci, loin d’être heureux et spontané, est au contraire pour l’intéressé particulièrement angoissant. D’où viennent ces difficultés ? De ce que l’enfant a vécu. L’image qu’un enfant a de lui-même et la confiance en sa valeur qu’il peut (ou non) en tirer ne sont en effet jamais données au départ. Elles se construisent. 
Grâce à l’exemple de ses parents : il est plus facile d’être fier de soi si l’on a des parents qui sont fiers d’eux-mêmes. Grâce à ce qu’il représente pour eux : savoir qu’il est pour ses géniteurs une source de joie est pour un enfant un capital narcissique irremplaçable. Et grâce à l’éducation qu’il reçoit. Un enfant, en effet, ne peut être sûr de lui que s’il a foi en ses capacités. Et il ne peut prendre conscience de ces capacités que s’il a l’occasion de les mettre en œuvre et d’obtenir grâce à elles des succès. 
L’art de "relationner"
Ce ne sont pas les seules paroles qui lui donnent confiance en lui. Mais les victoires remportées chaque jour. A la fois sur lui-même (sur ses peurs, sur ses envies de laisser tomber quand les choses ne marchent pas, etc.) et sur les objets : les boutons qu’il parvient à boutonner, les lacets qu’il réussit à nouer, etc. S’il est trop couvé et trop assisté, il se sent toujours impuissant et dévalorisé. Et ces sentiments qui l’invalident influent aussi sur la vision qu’il a de l’autre. Ils hypothèquent son rapport aux autres enfants, car il se sent moins performant qu’eux et donc insuffisant, différent. Et ils hypothèquent aussi son rapport aux adultes. Car ceux-ci, faisant tout à sa place, lui apparaissent comme des êtres supérieurs, dotés de pouvoirs magiques que – croit-il – il n’a pas et n’aura jamais. 
Mais l’enfant peut également vivre l’adulte comme effrayant parce qu’il a fait l’expérience de sa violence (sur lui ou sur d’autres), celle de ses jugements méprisants ou de ses demandes impossibles à satisfaire : « Tu devrais déjà savoir nager ! Ta sœur sait bien, elle ! » « Tu n’as que 7 en lecture ? » etc. 
Enfin la timidité de l’enfant peut être – et c’est fréquent – la conséquence d’un mauvais départ dans la vie relationnelle (crèche, garderie, école maternelle). L’art de « relationner » suppose en effet pour tout enfant un apprentissage qui ne peut se faire sans l’aide des adultes. Il a besoin que ses parents lui expliquent, en les dédramatisant, les difficultés qu’il rencontre dans la vie avec ses semblables. Qu’ils lui disent le pourquoi des bousculades, des cheveux tirés, des jouets arrachés. Il a besoin qu’ils lui permettent de comprendre – et c’est difficile – que l’autre est… autre. Qu’il a sa propre façon de vivre, ses propres goûts, sympathies ou envies qu’il faut accepter et… supporter. 
Il a besoin que ses parents lui fournissent le « mode d’emploi » de la vie en société. Et lui donnent aussi, quand besoin est, le petit coup de pouce nécessaire pour surmonter sa peur : « Tu peux lui dire que c’est ton camion et qu’il doit te le rendre. Il ne va pas te manger ! » 
C’est grave, docteur ?
La timidité est, on le voit, un symptôme complexe. Est-elle pour autant une maladie grave ? Non. Mais il faut la prendre au sérieux et aider l’enfant au plus vite. C’est-à-dire avant qu’il ne fasse pas de ses difficultés un élément d’identité : « Je suis timide. » Comment peut-on l’aider ? En essayant de comprendre de quoi il a peur et pourquoi. 
Qui peut l’aider ? Ses parents, qui réussissent souvent, en réfléchissant ensemble, à se rendre compte de ce qui s’est passé. L’enfant a, par exemple, vécu à la crèche une expérience difficile. Ils l’ont aidé, mais n’ont pas mesuré le retentissement qu’elle pouvait avoir sur sa vie future. Ils peuvent donc en reparler avec lui, lui expliquer qu’il voit le monde comme cet épisode le lui a montré (inhospitalier, agressif, etc.). Et, à partir de là, le soutenir dans les efforts qu’il va faire pour apprivoiser peu à peu l’univers qui est aujourd’hui le sien. Si les parents ne parviennent pas à faire ce travail seuls, ils peuvent demander l’aide d’un thérapeute. Il les recevra avec l’enfant et cherchera avec eux l’origine des troubles. Si leur attitude est en cause (si, par exemple, ils ne laissent pas à l’enfant suffisamment d’autonomie), il pourra les accompagner dans le chemin qu’ils ont à faire pour changer. 
Ce travail avec l’enfant et ses deux parents suffit très souvent à régler le problème. Et si ce n’est pas le cas, si les souffrances de l’enfant restent trop pesantes, une thérapie peut, en plus du travail avec ses parents, lui être proposée. Il pourra ainsi mettre des mots sur les peurs qui l’emprisonnent et retrouver le chemin de la vie. 
Idées clés
Dire à un enfant qu’il est timide n’est jamais anodin. Cette étiquette peut le poursuivre toute sa vie. 
La timidité n’est pas une maladie. Elle met en jeu l’image, dévalorisée, de soi,et l’image de l’autre, perçu comme dangereux. 
 
Les parents doivent fournir à leurs enfants un « mode d’emploi » de la vie en société, pour les aider à l’affronter. 
 

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Ven 28 Nov - 03:32 (2014)
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hector vugo
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MessagePosté le: Dim 30 Nov - 11:24 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

C'est petit bijou ce texte. Comment ne pas aimer ton Nathan ? Impossible. J'aime ta petite musique, cette manière d'emmentiflouer la réalité de ce gamin dans une tristesse poétique dont tu maîtrises les notes. J'adore la timidité de ton Nathan, sa vie d'adulte avant l'heure poussée par les circonstances, son besoin de rester un enfant et surtout son audace finale.


Chapeau 
Dim 30 Nov - 11:24 (2014)
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Rafistoleuse
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MessagePosté le: Lun 1 Déc - 14:28 (2014)    Sujet du message: Nathan Répondre en citant

J'adore Nathan, et sa guerre contre sa timidité, les guerres contre soi, sont les plus longues et les plus acharnées, quelque soit nos âges. Je trouve que tu décris son univers personnel et affectif avec beaucoup de sensibilité, et on s'y attache à ton petit héros...

Le discours de la fin (juste une phrase ou deux en fait) me semble un tout petit peu en décalage avec son âge mais vu comment je continue d'être hallucinée par les gamins, ça pourrait être tout à fait possible...

Sinon je suis la seule à avoir bloqué sur le mot dissertation, on appelle ça comme ça les devoirs à 12 ans ? J'ai eu des dissertations je crois seulement au lycée moi Question qui n'enlève rien et n'apporte rien mais fallait que je le dise

J'ai beaucoup aimé ton texte, et ton personnage surtout !!
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Rafistoleuse
Lun 1 Déc - 14:28 (2014)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 03:05 (2016)    Sujet du message: Nathan

Aujourd’hui à 03:05 (2016)
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