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Destin Commun

 
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ATea
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MessagePosté le: Lun 29 Déc - 02:54 (2014)    Sujet du message: Destin Commun Répondre en citant

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Sur les rives de la ville animée, loin des guirlandes et visages illuminés, dans l'ombre des immeubles, une silhouette s'avance, courbée. Une silhouette des plus difforme, planquée sous un tas de vêtements malodorants, mélange de sueur, de crasse et de désespoir. Ce sont les derniers à lui procurer un peu de chaleur en ce temps automnal. Cela fait quelques temps maintenant qu'il erre aux détours des rues, à la recherche d'un abri, d'un peu de pain, ou de lui-même. Il vagabonde sans se précipiter. Il ne peut pas, son pied lui fait un mal de chien depuis l'autre soir, il y a quelques nuits de cela, il ne sait plus très bien en fait.  

 
Mais, il s'en souvient dans ses chairs, de cette énième attaque. C'est un peu comme les jours, il ne les compte plus. Une bande de cinq voyous éméchés, puant l'alcool plus que tous ses pairs réunis. Une bande de voyou sans scrupule, essayant de lui voler ce qu'il ne possède pas. Une bande de voyou frustrés de n'avoir rien à se mettre sous la dent, ou au fond du gosier. Une bande de voyous qui encourage le plus jeune, la quinzaine peut-être et surtout le seul encore stable sur ses jambes à bousculer ce corps répugnant. "Vas y Mauviette, Vas y!" Il les entend encore rire à gorge déployée lorsqu'il tombe du trottoir. Sa cheville lâche un crac sourd, la douleur comme un poignard. Il n'hurle pas. Non par fierté, mais il n'a plus de voix, plus de force. Alors, il fait une grimace, grince des dents et ne se relève pas. Mauviette est saisi d'effroi, un semblant d'humanité peut-être, il s'arrête. Il attend le jugement. Il prie pour que les autres ne l'encourage pas à taper cette chair molle, il ne voudrait pas se salir davantage. Ils s'éloignent et se concertent. Un répit. Ils s'en vont. Une libération. Mauviette lance un dernier regard vers l'homme ou la femme, la chose écroulée par terre. Quelqu'un l'aidera bien, se dit-il pour se déculpabiliser. Mais personne ne l'a aidé en fait. Pas grand monde ne passe dans les ruelles qui sentent la pisse et le danger. Pas grand monde n'ose s'aventurer dans ce no man's land, vide de tout commerce, vide de tout esprit festif. Vide. Alors il se relève tant bien que mal. Il ne peut pas poser son pied, mais il le faudra bien un jour. Il le faudra. C'était il y a quelques nuits de cela, il ne sait toujours pas en fait, mais son pied ne cesse de le lui rappeler. 

 
Il a adopté un caddie depuis. Un caddie dont une des roulettes est défaillante, mais qui tient la route. Presque. Il peut lui faire faux bond des fois lorsqu'il s'échoue dans les trous des trottoirs, l'obligeant à se rattraper sur son pied déformé, déclenchant une salve d'injures. Ce sont les seuls sons qui émanent de lui. Il ne parle plus, il grogne surtout, tenant les autres à distance, si d'aventure l'odeur n'y arrivait pas déjà. Impossible en le regardant de savoir ce qu'il ressent, si toutefois il ressent encore quelque chose… Ressent-il l'indifférence des autres à son égard, ressent-il leur dégoût, leur méprise? Ressent-il autre chose que l'absence ? Si l'on voit parfois le bout de son nez ou de ses doigts dépasser, on ne sait trop dire si le tout est encore animé par un brin d'humanité. 

 
L'humanité, il l'a enfoui en lui, il y a bien longtemps. C'était il y a plusieurs nuits, beaucoup de jours aussi durant lesquels sa barbe a poussé, s'est bouclée et teintée de blanc. C'était bien avant qu'il ne devienne une pâle copie du Père Noël. Un version usée et désabusée par la vie.  
Pourtant, si ces inconnus s'arrêtaient dans leur course folle, si ces inconnus accordaient une minute et plongeait leurs regards vides dans celui délavé de la silhouette. Ils y verraient l'homme. L'homme brisé, l'homme perdu, l'homme empli de tristesse, mais ils sortiraient de l'indifférence, c'est sûr.  

 
Ils sentiraient la rancoeur d'avoir été abandonné dans la vie. Son père d'abord, son grand frère ensuite. Il s'est retrouvé, à douze ans, devenir l'homme de la maison. 
Ils sentiraient la peine qui l'habite, depuis qu'il a trouvé, en ce jour si pâle, un mot sur la petite table. Une lettre. Un adieu. Lui aussi pourrait écrire des mots tueurs. Il saurait exactement ce qu'il voudrait cracher à la face de ces lâches. Il se le répète depuis bien plus de vingt ans. Une vraie litanie qu'il murmure à l'instant-même. 

 

 
Des années que tu es parti. Et pourtant, des années que tu me poursuis.  
Ton fantôme est là, tout autour de moi, et même au creux de moi. 
Je n'ai aucun moyen de t'échapper. Ton fantôme me hante, ici et là, à chaque coin de rue. 
Tellement prégnant que j'en suis devenu moi-même transparent aux yeux des autres. 
Tellement absent de la vie que je ne suis plus qu'un souvenir triste pour Myriam. 
Peut-être un sourire affiché sur une vieille photo jaunie sur son téléviseur, peut-être même pas.  
Quant à Maman, elle est morte de chagrin, il y a bien longtemps. 

 
Je te sens, tu es là. Dès que je parle d'elle, tu es plus attentif soudain. 
D'ailleurs, maintenant que j'te tiens, fais face, que j'te dise ce que j'ai sur le coeur,  
Ou ce qu'il en reste après que tu l'aies bousillé, piétiné, écrasé, déchiré et laissé là, dans notre cachette. 
Qu'espérais-tu en laissant ce mot sous cette roche, c'était notre parc, notre lieu de retrouvailles par excellence ? 
Témoin de nos discussions animés, de nos jeux de société, de nos sandwiches engloutis avec plaisir sur une couverture.  
C'était là que confidences et rires circulaient allègrement, au gré des courants d'air frais, sous les rayons de soleil 
C'était là que nous nous étions retrouvé après le départ de Papa. 
Ouais, plus que le salon, la cuisine et l'appart' réunis, ce putain de parc où coule le fleuve complice, c'était notre point de ralliement.  
Et toi, sombre con, tu l'as sali. Tu l'as profané. Comme le Sud, comme la maison de Normandie, comme tous nos souvenirs. 
Nous n'avons plus jamais remis les pieds ensemble dans ce parc, parce qu'il y manquait toi, ton coeur d'artichaut et ta belle gueule d'ange.  
Nous avons fui ce qu'il représentait, la Vie et ta Mort.  

 
Nous sommes devenus des coups de vent, nous sommes devenus des absents. 
Maman, Myriam et moi étions à peine les ombres de nous-mêmes. 
Jacques s'en est allé dans les tréfonds des salles de jeux, espérant te trouver, toi et ta mauvaise foi. 
Bouchon, j't'en parle même pas, il n'a pas mangé pendant des jours et des jours. 
C'était bien la peine de nous dire ce qu'on avait à faire. Nous as-tu seulement regardé d'en haut? As-tu seulement veillé sur nous?  
J'crois surtout que t'en avais rien à foutre de tout. 
Et moi? Et moi? J'aurais bien aimé que tu restes, que tu ne m'abandonnes pas.  
J'aurais bien aimé que t'arrêtes de t'apitoyer, que pour une fois, tu penses à quelqu'un d'autre que toi. 
J'avais douze ans putain, je savais pas à quoi m'attendre avec la vie, et tu me jetais déjà ta Mort dans la gueule. 
J'aurais bien aimé que tu penses à moi. Ouais, que tu penses au môme qui te regardait les yeux écarquillés d'admiration. 

 

 
Tu sais quoi, j'espère que de là-haut, tu te bouffes les doigts, que tu te ronges les sangs, que tu crèves de culpabilité. 
Tu sais quoi, j'espère que la douleur, c'est pas que pour les vivants. 

 

 
Ouais, il aimerait bien les expulser ces mots, l'exorciser sa peine. Est-ce que seulement, cela l'atténuerait-elle ? Non, il ne se fait pas d'illusion… Lui n'a pas l'affront de le demander. Ouais. Et puis, qui viendraient lire ses pensées meurtries ? Qui ? 

 
Alors il reprend son caddie, les larmes coulant le long de ses joues sales. Il cherche un coin où endormir son désespoir, à l'abri des regards indiscrets. Et entamer son rituel, son habitude de petit vieux, préparer une couche de fortune dans des cartons humides, grignoter un bout de cuisse de poulet jeté par des enfants gâtés, s'allonger malgré ses articulations douloureuses et fermer les yeux.  

 
Lorsque la nuit déposera son manteau de ténèbres sur le corps de notre homme, il s'endormira une main posée à l'endroit où palpite son coeur. Là où dort, dans la poche intérieure, un bout de papier. Une lettre un peu tachée par la vie, froissée par le désespoir, déchirée dans des accès de rage puis recollée par la culpabilité.  

 
La lettre de Matthieu, quand il était encore Stéphane aux yeux de tous. 
 






Au delà de ce cadeau, certes pas très joyeux, et je m'en excuse si tu attendais un autre style de texte, je te souhaite de passer de bonnes fêtes. 
 
 

 

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Lun 29 Déc - 02:54 (2014)
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MessagePosté le: Mar 30 Déc - 14:32 (2014)    Sujet du message: Destin Commun Répondre en citant

Merci !
C'est pas la première fois que tu fais écho à l'un de mes textes et j'aime bien ça, cette vision parallèle, ce regard qui enrichit la lecture des deux textes. D'autant que le tien est vraiment bien écrit et très fort ! Tu donnes chair aux fantômes d'écriture.
C'est marrant parce que rapidement je me suis demandé si tu te référais pas à l'un de mes textes, mais c'était pas celui auquel je pensais au début.
Et non, rassure-toi, j'attendais pas particulièrement un récit plein de bons sentiments ^^

Bref bravo et merci, c'est un beau cadeau !
Mar 30 Déc - 14:32 (2014)
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ATea
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MessagePosté le: Mer 31 Déc - 03:32 (2014)    Sujet du message: Destin Commun Répondre en citant

Yannick Darbellay a écrit:
Merci !
C'est pas la première fois que tu fais écho à l'un de mes textes et j'aime bien ça, cette vision parallèle, ce regard qui enrichit la lecture des deux textes. D'autant que le tien est vraiment bien écrit et très fort ! Tu donnes chair aux fantômes d'écriture.
C'est marrant parce que rapidement je me suis demandé si tu te référais pas à l'un de mes textes, mais c'était pas celui auquel je pensais au début.
Et non, rassure-toi, j'attendais pas particulièrement un récit plein de bons sentiments ^^

Bref bravo et merci, c'est un beau cadeau !


 
Razz  

 
Est ce que tu pensais à Presqu'il? En tout cas, j'y ai pensé en lisant ton commentaire. 
C'était en tout cas, un plaisir de donner vie à un personnage secondaire. 

 

 
Et je suis contente de savoir qu'il te plaît. 
 

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MessagePosté le: Mer 7 Jan - 01:22 (2015)    Sujet du message: Destin Commun Répondre en citant

Je pensais à Concon, où le mec se faisait tabasser. ça y ressemblait au début.
Je le relis, il est vraiment bien ton texte ^^
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MessagePosté le: Mer 7 Jan - 09:31 (2015)    Sujet du message: Destin Commun Répondre en citant

Exact. Exact. Quand j'ai lu ton commentaire, je repensais aux mots qu'il voulait expulser. Et je pensais à cet abandon dans la deuxième partie du texte. Mais maintenant que tu le dis, je capte bien les ondes du texte Concon dans ma première partie. 

Cette façon d'abimer les gens et les laisser pour morts physiquement, les tuer pour de bons psychologiquement.


De s'acharner sur eux sans raison, et avec passion. Une sombre passion. Ce déchaînement de violence, si injuste. Autant pour l'un qui n'a pas de notion de justice et s'en prend au premier qui vient, ou qui reste là. Et j'parie même qu'il fait partie d'un groupe qui prône et râle contre les inégalités. Ne se rendant même pas compte que lui s'attaque à plus faible ou égal mais pas avec les mêmes armes. Pas à la loyale.


Et cela restera autant injuste pour l'autre qui n'aura plus cette notion après ça... Si seulement il en avait une, d'idée de la Justice.







Merci Nick
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MessagePosté le: Ven 9 Jan - 20:06 (2015)    Sujet du message: Destin Commun Répondre en citant

Bouh, effectivement, c'est pas joyeux tout ça. Tout le long, je me suis demandée de quel texte il s'agissait... Puis je risquais pas de trouver, je l'avais pas lu (oui, honte sur moi ! >_<)

Bref, c'est très fort, cette manière de rappeler que les SDF aussi ont une identité. C'est une cause qui me tient à coeur, ça. Après, j'ai juste pas compris pourquoi tu t'es finalement compliqué l'esprit à l'appeler Mathieu... C'est la seule chose qui lui reste, son nom, non ?
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MessagePosté le: Ven 9 Jan - 22:32 (2015)    Sujet du message: Destin Commun Répondre en citant

Octobell a écrit:
Après, j'ai juste pas compris pourquoi tu t'es finalement compliqué l'esprit à l'appeler Mathieu... C'est la seule chose qui lui reste, son nom, non ?



En fait le SDF s'appelle Stéphane. J'ai considéré que c'était le petit frère de Mathieu, celui qui avait écrit la lettre d'adieu à sa famille dans le lien que j'ai mis et qui renvoie au texte de Nick. ^^
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MessagePosté le: Sam 10 Jan - 03:38 (2015)    Sujet du message: Destin Commun Répondre en citant

Aaaaaaaaaaaaaaaaah !!

Oh la vache, il m'a fallu au moins 4 lectures de ta réponse pour comprendre !! J'avais pas DU TOUT compris la dernière phrase ! J'croyais qu'il se faisait maintenant appeler Mathieu -__-' pffff la honte. Bref, tout s'éclaire maintenant ^^
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