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L'Homme-Parka / cadeau pour Chakal

 
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Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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MessagePosté le: Mer 7 Jan - 00:45 (2015)    Sujet du message: L'Homme-Parka / cadeau pour Chakal Répondre en citant

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Sous une lumière indolente, sous des loupiotes qui diffusent un éclairage poussiéreux, se trouve un mec du genre soiffard. Un sans âge, un pas bien défini qui n'aime décidément pas se raser, pas choisir entre le vert et le gris quant à la couleur de ses yeux et qui n'a pas compris comment doivent s'imbriquer ensemble les morceaux de vie qui permettent de devenir quelqu'un comme il faut. C'est à dire un monsieur bien.
Forcément y a du rhum quelque part, dans mon histoire, un genre de quelque part qui se situe entre ses mains larges d'homme sauvage. Ses mains promptes à filer des caresses aussi bien que des coups. Entre ses mains-là, le verre de rhum se tient peinard avant que de monter aux cieux. Puis de ce verre au bide du gaillard, coule le nectar qui irradie sa chaleur par tout le corps et s'envole, s'envole vers la Terre des Esprits radieux. C'est bien agréable, ah oui.
T'as des envies de sourire, sous la lumière tamisée mielleuse, du soir électrique, avec la voix d'Elvis, émise par un juke-box des sixties.
Tout ça , toute cette déglingue rassemblée constitue un mec fort appréciable.
Quand il a fini son verre qui vient après un autre verre qui succédait à d'autres verres aussi délectables, il se lève. Il se redresse, se déplie, déploie ses ailes. Faut s'en aller, mon gars.
Il sort de la taverne. On dirait un peu un clochard, avec sa parka kaki de baroudeur. Un clodo des grands chemins, avec une besace de marin emplie d'aventures, et de bouteilles et de cahiers d'écriture, un sac à la Mary Poppins duquel il tirerait tout un supercalifragilisticexpialidocious d'objets hétéroclites et d'histoires insensées.
Pour rajouter au tableau, ce soir y a un brin de brise, des ficelles de vent qui n'en font qu'à leurs têtes. Ça ébouriffe les cheveux, ça donne des allures d'Irlandais de mauvais poil. Mon gars ressemble à tout ça.
Un quelqu'un de bien, finalement, dans son genre.
Il sort de la taverne. On dirait pas qu'il a tant bu. Il s'enfonce dans la pénombre.
Pour les meufs il ressemble à un attrape-coeur : après lui, le grand amour trépasse. Pareil pour les pédés, son souvenir reste dans leur crâne comme une écharde sous l'ongle. Suffit de le croiser pour que son souvenir vous hante tout au long du chemin. Pour faire beau on voudrait écrire « à tout jamais », mais enfin ce serait un peu présomptueux, et puis l'espèce humaine est volage.
Pour les autres il ressemble à un rêve, y a presque un peu de jalousie en bordure de regard. En le matant les mecs se disent « quand j'aurais assez de thunes de côté, je plaquerai mon taf, je brûlerai mon costume cravate, j'ébourifferai mes cheveux, s'il m'en reste assez, et je ferai le tour du monde à vélo, avec une parka, tout pareil que lui, et donc je me laisserai pousser la barbe, moi-aussi, et je serai un explorateur, et je porterai des jeans élimés avec des trous aux genoux, et je dormirai chez l'habitant, et je découvrirai d'autres cultures, et je me remettrai en question, et je saurai parler hindi et arabe, swahili, et quelques dialectes asiatiques, à force de pratiquer, et je saurai dire « je t'aime » dans toutes les langues de la terre, et ma vision du monde en sera totalement bouleversée. Et bla, et bla »
S'il savait ça, notre gars, ça le ferait sourire. Lui, il parle espagnol-sa mère était gitane andalouse-maîtrise l'anglais, et le chinois. Rien d'autre.
En sus, son père, marin écossais au long cours lui a appris la langue universelle de la mer, le goût de la poussière et la saveur des embruns.
Ce soir, notre homme traverse la brume de nuit, s'en extirpe, reprend son souffle, tangue, écoute le clapotis de l'eau toute proche, accélère, emprunte la passerelle du navire marchand qui l'héberge, et alors son pas s'affermit, et le voilà qui rejoint sa cabine. À l'aube la bête de métal et de rouille prendra le large vers Valparaiso.
La cabine n'est pas bien grande. Le mur en face de l'entrée est percé d'un hublot opaque, une lampe chiche s'agrippe au plafond, un bureau d'angle angulise, une armoire se colle au mur, et un placard cache des merveilles en son sein. Ni plus ni moins.
Le mec tire la chaise à lui, s'installe, étire ses jambes grogne de satisfaction. Puis il se redresse, ôte sa parka, ses bottes militaires. Dans le placard, près du linge frais, est rangée une bouteille de rhum entamée et un verre propre. Il le sait. Il hésite.
Tu vois le genre : il a envie de se poser, un verre le tenterait bien, mais il se dit qu'il en a déjà bu pas mal, et que le lendemain il doit se lever tôt, et tout ça, et y a le pour et y a le contre qui se livrent bataille. Mais comme de bien entendu, comme de normal, c'est le contre qui l'emporte, sinon on se ferait chier.
Le liquide ambré produit un son fabuleux en s'écoulant dans le verre. Et glou, et glou, tout ça. Une mélodie d'espérance et d'inspiration. Vite, le matelot, sort du tiroir de son bureau, un ordinateur aussi plat qu'une limande, qu'il déplie et met en marche, tout comme il faut, puis il ouvre un fichier interminable. Des mots et des mots se suivent et se poursuivent racontant des expéditions cabossées avec un je ne sais quoi de grandiose dans le style, et un fond terriblement philosophique sans en avoir l'air. Parce qu'il est tout pile dans le vrai, de bout en bout, de bouteille en bouteille.
Moi, mon nez de limier me dit que son récit ressemble à un foutu chef-d’œuvre, son texte d'alcoolo en devenir. Y a des noms d'écrivains à qui ça pourrait ressembler qui te viennent à l'esprit, des références costaudes et tu vises forcément juste, parce qu'il fait pas pire qu'eux, pas pire du tout. Il impose un style puisé à la source du vécu, du sien, et celui des hommes et de la terre et de la mer, et de tout ce que tu veux d'autre. Il est allé gratter au fondement de l'humanité et de l'existence, dans son texte qui pue le rhum, la chatte, la bidoche, le tour du monde, la poussière, encore, et un tas d'autres choses, qu'on peut ajouter selon nos goûts, comme bon nous semble, où bon nous semble, façon Prévert, sachant qu'on fera mouche, quoi qu'on y ajoute. Parce que c'est bien simple, il y a tout dans son texte.
Sauf une fin.
Quand il l'aura écrite. Il enverra son tapuscrit chez des éditeurs de renom qui ont de grands cheveux poivre et sel d'artistes, qui portent des lunettes au bout du nez, et des écharpes d'artistes et des sapes de chefs d'orchestre un peu fêlés alors qu'il ne sont rien d'autre que des hommes d'affaires et de chiffres.
Ces messieurs s'empresseront de lui répondre avec des tapis rouges dans la voix.
Enfin bon, voilà le genre de truc qui se passerait s'il avait terminé son tapuscrit.

Le lendemain le navire appareille. Le marin est à son poste.

Ce mec-là qu'on vient de découvrir, on l'aime déjà bien, même si l'on n'a goûté qu'à des bribes de sa vie, quelques instants volés. C'est presque rien mais on en sait assez pour songer que, bon sang, on voudrait bien l'avoir entre les mains, son bouquin. On se fait la réflexion qu'un mec de cette trempe, il en arrive pas souvent dans sa bibliothèque. Que le vingt-et-unième siècle a sonné le glas des bouquins de cette trogne.
Moi-même, je pense tout pareil que vous, que toi. La même chose, la même curiosité. Son bouquin en devenir m'intrigue salement.
Mais écoute ça, lis ma fin :

Le mec taffe le jour sur son bateau, je l'ai déjà dit, comme un forçat il bosse, que souffle l'Autan noir venu d'Espagne que la mer se démonte qu'il pleuve qu'il vente. Puis soir après soir il se torche en écrivant, avant de dormir et quand enfin le bateau accoste à Bombay Callao ou Karachi, l'homme-parka écume les bouges un carnet à la main et baise à tour de bras, castagne, explore, puis lève l'ancre ses poches vides ses carnets pleins.
La fin est toute proche, la mienne et la sienne. Il tape vite, le bougre. Les doigts claquettent, dansent un Lindy Hop dingo. Le coude se lève à cadence régulière.
Et alors...
En Mer de Chine son navire fait naufrage. L'ogre est rongé par le sel depuis des lustres et CRAC ! Il s'éventre, une voie d'eau gigantesque s'ouvre dans sa coque et toute la mer veut y entrer pour voir à quoi ça ressemble une croisière, mais y a pas assez de place pour tant d'eau et la bête est aspirée vers les abysses froids et obscurs, du genre marins. Il aurait pu mourir, notre bonhomme. Ses yeux délavés, dans le délavé de la mer asiatique. Une fin poétique. Mais il a survécu. Il a pris place à bord d'une embarcation de sauvetage.
Pas eu le temps de descendre en cabine. Ni de rien emporter si ce n'est sa carcasse transie.
Rien d'autre. Il a pris place dans une embarcation et a regardé disparaître la bête avalée.
Quelques mois plus tard il a repris la mer, mais il n'a jamais repris la plume. Jamais plus. Son tapuscrit est allé rejoindre la longue liste des trésors enfouis dans le secret des fonds marins.
Peut-être bien que des calamars s'en sont mis plein les mirettes, se sont fichés ses mots magiques par tout le coeur. Leurs coeurs de bestioles savantes.
Et c'est aussi bien. Et tant pis pour nos gueules.
Fin.
Mer 7 Jan - 00:45 (2015)
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La Plume du Chakal
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MessagePosté le: Jeu 8 Jan - 20:18 (2015)    Sujet du message: L'Homme-Parka / cadeau pour Chakal Répondre en citant

Putain mec Oo Un grand merci !! ! C'est une tuerie ton jet, une très belle histoire, l'homme-parka merde, très bien trouvé ! 'pis y'a une sacrée couche de pleins d'trucs que j'aime dans ce texte, de la poésie pas droite et d'la prose un peu crade, c'est carrément coolz !


_________________
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Jeu 8 Jan - 20:18 (2015)
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Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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Messages: 2 835

MessagePosté le: Ven 9 Jan - 02:25 (2015)    Sujet du message: L'Homme-Parka / cadeau pour Chakal Répondre en citant

Merci 
Ven 9 Jan - 02:25 (2015)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 13:43 (2016)    Sujet du message: L'Homme-Parka / cadeau pour Chakal

Aujourd’hui à 13:43 (2016)
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