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LA SEULE AVENTURE QUI VAILLE

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Jeu 5 Fév - 01:24 (2015)    Sujet du message: LA SEULE AVENTURE QUI VAILLE Répondre en citant

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LA SEULE AVENTURE QUI VAILLE

Entre le crépuscule et l’aube, la lumière hésite. Elle entre à petits pas dans la chambre. Elle ose un état d’entre deux.
Quelle heure est-il ? Je n’en sais rien. J’ai oublié. J’oublie toujours le temps à tes côtés.
C’est quoi vieillir ? Regarder la jeunesse partir au loin puis dépérir, voir une pomme se flétrir au contact de l’oxygène.
Je vieillis, tu vieillis, nous vieillissons. Nos peaux se détendent, et nos esprits se crispent.
Un peu trop parfois. Alors quand nous sentons le désir baisser et nos chairs se laisser tomber dangereusement, nous quittons Paris. Nous lâchons notre quotidien.
Nous revenons à nous, à cet égoïsme nécessaire pour que l’histoire perdure.
Il n’y a qu’une seule aventure qui vaille : celle du couple. Parce qu’elle tord le cou à la dictature du « fast ». Faire vite, à défaut de faire bien, courir et ne jamais se poser par crainte de regarder sa propre misère en face.


Je leur avais dit que je partais 4 jours, que je louais un vieille DS direction le Sud, l’arrière-pays
Au cabinet, on m’avait regardé comme un dinosaure, avec ma vue basse et mes 65 ans au compteur. « Pourquoi ne prends tu pas le TGV pour Avignon ? » m’avait demandé le big boss. « Essaie l’avion ? » avait surenchéri son associé avec ce ton mielleux que je ne supportais plus.
Que leur dire ? Que je voulais ne surtout pas succomber aux sirènes de la vitesse, prendre mon temps, revenir aux origines d’un sentiment et d’une histoire : la mienne, la nôtre.
Ils n’en savaient rien. Mon bureau était vide de ces témoignages de soi. Exposer sa propre vie aux yeux des autres, spécialement à des collègues, me hérissait.
J’avais choisi le silence et ce poste d’observation en retrait. Les voir dévoiler la moindre scène de leur intimité m’amusait. J’avais le sourire du prêtre et les oreilles du confesseur devant l’amas d’imbécilités qu’ils me déversaient.
Franchement je n’en avais que faire de la peinture des toilettes d’Hortense, du speed dating de Marc, de la soirée after de Pierre où il avait découvert les verrues plantaires de Samantha, des déboires sexuels de Jocelyne avec un podologue Grec fan des « Aphrodite Child ».
C’était leur vie à eux. Elle était si dévergondée, si riche.
Ils s’inventaient une existence pour paraitre. Personne ne parlait du frigo vide en fin de semaine, de la dispute sur l’oreiller, de la gastro du petit écourtant la nuit bien que le fond de teint ou la crème anti rides sauvât les apparences.
La vie simple quoi.
Bien sûr, on s’interrogea sur mon compte. Beaucoup essayèrent de savoir. Tous se heurtèrent à mes réponses évasives. Je me dis pudique. Cela fit mon succès. Tous louèrent mon don et mon désir d’écouter l’autre.
Habile posture. S’ils savaient qu’au bout du compte mon dégout d’entendre frôlait celui de parler.
Qu’importe, om m’aimait parce que j’étais et que je demeure inoffensif, discret. Une ombre utile.

Notre rite était si particulier qu’il éveillait, aussi, la curiosité d’un voisin. « Vous partez quatre jours et vous n’emmenez rien ? » s’étonna Monsieur Aboude. Nous n’avions aucun bagage dans le coffre, qu’un vulgaire sac de sport comprenant quelques affaires sur la plage arrière. Je ne trouvai rien à répondre à son commentaire
Et toi plus bavarde que moi, tu justifias ce choix par cette formule énigmatique : « Pas besoin de valises. Nous n’aimons être encombrées que par nos sentiments ».
Notre homme te regarda comme une bête curieuse. Moi j’étais déjà à l’intérieur de la voiture. Je réglais le GPS sur le mode « route à l’ancienne » le Sud via la N7.
Au lieu de s’éloigner pour de bon, l’imbécile eut l’idée de s’approcher et de me voir tapoter l’écran de la main gauche.
- Vous ne prenez pas l’autoroute ?
- Non mon brave, j’aime emprunter les chemins de traverse
Je pris volontairement le ton condescendant de l’aristo pour couper court à la conversation, sachant l’oiseau encarté à la CGT.
Ce fut un franc succès, Monsieur Aboude prit ses distances avec cette moue du prolétaire devant la supériorité supposée du capitaliste.
Je ne lui étais pas supérieur. J’avais juste réussi à le lui faire croire. Les rapports sociaux c’est la comme la magie, c’est une question d’illusion.


Rien qu’à l’idée d’emprunter cette route-là, mon cœur se remit à battre la chamade. Mon corps avait plus de mémoire que je ne le croyais. Je nous revoyais comme aux temps de nos noces, fonçant vers une destination hôtelière.
La même, à l’époque, qu’une « traveler agency » nous avait conseillés. C’était une bastide à quelques encablures de la cité des papes.
Nous y avions été heureux au début de notre mariage. Nous y avions fait notre voyage de noce. Et depuis, à chaque fois qu’un retour de flamme s’avère nécessaire, nous nous y rendons.




Le jour se lève et j’ai peu dormi. Je te regarde abandonnée dans ce sommeil venu sur le tard.
Le drap ouvert, tu portes la nudité comme un vêtement, lequel semble coupé avec la précision habile d’un couturier t’ayant toujours aimé.
A cet instant, je regrette de ne pas avoir le talent d’un peintre ou encore d’un photographe pour fixer cette image à jamais. Je voudrais tant la rendre visible à l’émotion des autres.
Ton corps simplement étendu se soulève par le torse dans un mouvement timide et régulier. Ta poitrine s’offre au souffle de la vie dans une douce pénombre que la voilure des rideaux rend possible. Que ton visage est beau. Il s’apprête à embrasser l’éternité. Tu n’as plus d’âge, tu te figes dans le temps, presque immortelle et toujours aussi désirable.
Que j’ai aimé toucher ton épiderme la nuit dernière, en frôler religieusement des lèvres chaque millimètre, et sentir ton air précieux me guider vers le chemin de cette procession heureuse.
Je ne m’en lasse pas. J’y reviens avec la fièvre au cœur et cette appréhension du jeune timide à qui l’on fait un magnifique cadeau. J’ai peur de décevoir, d’être indigne de ma promesse.
Depuis la première heure de notre amour, j’entends cette voix me commander : apporte lui le bonheur.
Chaque jour est une remise en jeu, une injonction à te séduire. J’attends l’instant de la victoire : la nuit où tes mots me rassurent. Ils sont toujours venus à temps, apaiser mon angoisse. Jusqu’au lendemain où la question revient, terrible, effrayante : découvriras tu la supercherie ? Le fait que je sois une imposture.
Il y a toujours un salaud derrière le prince charmant. Tu me vois, encore, comme un fils de roi avec ton regard d’amoureuse.
Je l’aime ce regard-là plus que tout, le perdre me serait insupportable
Depuis combien d’années déjà ai-je la joie de le côtoyer, d’en gouter la profondeur, de me noyer en lui ?
Il faut compter en décennies pour avoir la réponse. La dire me brûle la langue et l’âme.

Tu dors paisiblement. Je te fais face. Le drap orange se plisse et garde en lui les traces de l’humidité nocturne. Nous nous sommes aimés avec la fraîcheur des êtres pour qui l’amour est une langue maternelle dont le vocabulaire mérite tant d’études.
Nous n’en avons pas fini avec cet apprentissage. Et je crains que cette université nous soit fermée par la limite de nos âges respectifs. Viendra le temps où le corps dira non, parce qu’il ne pourra plus bouger. Notre esprit gardera le gout du désir. Il ne restera que la tendresse et la nostalgie sensuelle de nos ébats.
Nous n’en sommes pas encore là. Quoique. Je devine la lassitude physique des gestes, la douleur sournoise des avants caresses. Hier soir, j’ai découvert la souffrance. Danser d’amour m’a fait mal.
Qu’en a-t’il été pour toi ? J’aimerais le savoir
Tu fais partie de ces femmes ayant l’élégance de la gaité en toutes circonstances. On ne sait rien de tes tourments. A moins de connaître ce clignement d’œil trahissant, parfois, un haut état de préoccupation.
J’en suis à l’affût. Je le traque pour débusquer les fissures de ton armure. Tu les caches si bien derrière ce sourire pour qui j’ai la dévotion des fanatiques.
Ce clignement d’œil, je le vis il y a un an. Tu te démaquillais dans la salle de bain. J’étais derrière toi. Tu sentais mon regard, au point d’arrêter l’application du lait sur tes joues. Un silence vint, un ange, puis le malaise du non-dit et enfin le fameux clignement. Ton toc de souffrance.
Je te soufflai à l’oreille : « si cela te fait du bien, on en parle »
Tu me rétorquas : « non, pas encore ».

Quelque chose n’allait pas. Mais tu n’étais pas prête pour le révéler. C’était donc lourd, si lourd que ton sourire disparut d’un coup.

Un an déjà. Depuis ce jour, je ne t’ai pas vu maigrir, perdre tes rondeurs magnifiques. Je n’ai pas remarqué l’évolution tragique de ton visage, devenant moins généreux. Les traits sont devenus fins, cruellement réguliers. Pourtant au contact de mes lèvres ta peau a gardé la même saveur sucrée, le même attrait.
Suis-je aveugle ? Ai-je cette vision subjective des sentiments me rendant la vérité supportable ?
Tu as changé pour les autres. Pas pour moi. Et pourtant j’ai été témoin de l’hypocrisie de nos amis à ton égard, j’ai entendu l’emphase avec laquelle ils t’ont caressée dans le sens du poil. J’ai vu aussi le terrifiant fossé entre leurs mots et leur effroi devant ta tête. Ils t’ont menti par diplomatie. Tu n’as jamais été dupe de ce jeu-là.
De quoi avons-nous parlé avec eux ? De tout, sauf de ça. Parce qu’on ne parle jamais de ces choses-là. On ne se repend pas en public, encore moins en privé. Il faut sauver la face.
Et tu l’as bien sauvée. Si bien, que j’ai découvert le poteau rose il y a trois mois. Sans doute, as-tu sciemment laissé trainer tes analyses de sang sur le secrétaire.
Pourquoi ?
Tu m’as donné comme unique réponse et alibi cette phrase : « mon chéri, je perds mes cheveux, je ne peux plus te cacher ce que j’ai »
Une leucémie, ça ressemble donc à ça : des chiffres sur un papier, et un crâne devenant chauve.
Je n’ai rien dit. Je n’ai pas pu sortir un mot de ma bouche. Tu t’es approchée de moi. Tu m’as embrassé, puis tu m’as balancé cet ordre à la gueule : « maintenant, il est urgent de vivre »
Alors nous avons vécu chaque instant aussi intensément que possible pour finir dans cette chambre-là.
Et sentir ce matin pas comme les autres, cet instant où le jour se hisse à la hauteur du futur simple, tournant le dos au plus que parfait de l’inconscient. Je me fous, en cette minute, de la grammaire, de ce mécano des mots. Restent les gestes, l’essence même de ce pourquoi nous sommes faits : Aimer tout simplement l’autre.
Je t’aime et je te vois respirer encore. Mon champ de vision refuse de s’élargir sur un côté du lit : la table de nuit, le verre que tu as bu il y a trois minutes.
Ne t’en fais pas je vais boire le mien aussi. Je veux passer avec toi les portes du paradis.
Qui sait, là-bas, ce que nous y entendrons , qui sait ce que nous y verrons. J’aurai ta main dans la mienne et la certitude de ne jamais te quitter.
Jeu 5 Fév - 01:24 (2015)
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Rafistoleuse
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MessagePosté le: Jeu 5 Fév - 18:51 (2015)    Sujet du message: LA SEULE AVENTURE QUI VAILLE Répondre en citant

J'ai trouvé ton histoire tour à tour, belle, mignonne, adorable (oui j'y vois des différences ^^) et drôle.. J'aime les petits moments qui font de grands échos. La philosophie y est présente sous un tas d'idées, et toujours très clairement je trouve !

Après ça peut paraître horrible, ce que je vais dire. Mais sa femme n'avait peut-être pas besoin d'un cancer pour que ce texte soit tout ça...

C'est pas un truc très important hein, et puis j'aime ce qui ressort de tout ça
_________________
Rafistoleuse
Jeu 5 Fév - 18:51 (2015)
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El.
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Messages: 429

MessagePosté le: Sam 7 Fév - 15:29 (2015)    Sujet du message: LA SEULE AVENTURE QUI VAILLE Répondre en citant

Pour des raisons toutes personnelles ce texte résonne voire raisonne particulièrement fort en moi. Je trouve vraiment que ton écriture et belle, c'est agréable à lire, on te suit facilement, et dans tout, en passant effectivement par des émotions différentes. J'aime énormément ta façon d'écrire l'ordinaire, la simplicité et la complexité du genre humain, sans jamais que cela ne sonne faux. Merci pour ce texte une fois de plus très humain et authentique.
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Sam 7 Fév - 15:29 (2015)
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Linelea
Plumivores
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Inscrit le: 19 Sep 2013
Messages: 938

MessagePosté le: Dim 8 Fév - 01:41 (2015)    Sujet du message: LA SEULE AVENTURE QUI VAILLE Répondre en citant

Ton texte m'a beaucoup touché, j'ai aimé l'histoire, la douceur le périple.

Bravo.
Dim 8 Fév - 01:41 (2015)
Auteur Message
Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 837

MessagePosté le: Sam 21 Fév - 13:16 (2015)    Sujet du message: LA SEULE AVENTURE QUI VAILLE Répondre en citant

Ton textes est vraiment émouvant. Tu écris l'amour sans mièvrerie, avec beaucoup de subtilité et de délicatesse. Tu peins ton texte par petites touches de vérité et le tableau final est très beau. Bravo !

Je suis pas sûr de moi, mais je me demande s'il était nécessaire de mettre en lumière l'authenticité de ton personnage à l'aune de la médiocrité, de la superficialité des autres. Où en tout cas, de dévier autant vers la satire, très drôle, grinçante, mais peut-être, par son côté caricatural, en décalage avec la finesse des passages sur le couple.
Enfin bon, de toute manière j'ai beaucoup aimé ton texte.
Sam 21 Fév - 13:16 (2015)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 22:22 (2016)    Sujet du message: LA SEULE AVENTURE QUI VAILLE

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