S’enregistrer FAQ Rechercher Membres Groupes Profil Se connecter pour vérifier ses messages privés Connexion
Europa

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défis n°51 à 100 » Défis n°81 à 90 » Défi n°82
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Octobell
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 11 Sep 2013
Messages: 1 670

MessagePosté le: Sam 30 Mai - 14:02 (2015)    Sujet du message: Europa Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
Bon, j'ai malheureusement pas eu le temps de finir, mais il me reste presque rien ! Je le poste comme ça, et je terminerai ce soir ou demain, selon le temps que j'aurai. Mais vu comment j'ai bossé dessus, ça me ferait chier de pas l'avoir posté en définitive. Bref, bonne lecture



__________________________________


Le royaume d’Europa était une terre dévastée par la misère, détruite par la milice et dépouillée de son humanité par l’information – la délation – permanente. Totem gouvernait Europa avec rage et cruauté. Personne n’avait jamais vu le véritable visage du Roi autrement que par le biais d’un masque, sur les écrans qui occupaient toute la ville. Régulièrement, pour son bon plaisir, il faisait des annonces publiques, débitant une liste de noms correspondant à des personnes qui disparaitraient dans les jours à venir.

Parfois ces personnes disparaissaient pour toujours, parfois elles réapparaissaient, transformées, traumatisées, incapables de témoigner du sort qui leur avait été réservé. Plus encore que la peine quotidienne que les habitants d’Europa subissaient, ils vivaient dans la terreur des listes de Totem. Dans la terreur qu’un jour, leur nom soit prononcé dans tous les micros de la ville.

Et c’est ce qui arriva un jour à Ivana. Elle travaillait de nuit à l’usine textile qui fabriquait les uniformes de la milice, et le bruit des alarmes des pompiers l’avaient arrachée de son sommeil, en cette journée dont le soleil était caché par les nuages de pollution. Elle avait tenté de camoufler ce bruit infernal en fourrant sa tête sous l’oreiller, mais lorsque la liste avait commencé, lorsque son nom était sorti, elle n’avait pu l’ignorer. Chaque syllabe l’avait transpercée de toute part.

Après être restée paralysée pendant vingt-cinq bonnes secondes, Ivana se déballa lentement de sa couette et de son oreiller. A ce moment-là, la porte de sa chambre s’ouvrit sur son petit frère de dix ans, Timéo, qui s’arrêta sur le pas. Dans son ombre, leur mère, dont elle devinait le regard larmoyant.

« T’as entendu… » Dit Timéro de sa voix encore enfantine, et elle hocha simplement la tête. Le garçon se précipita aussitôt sur le lit. « On peut te cacher, tu sais ! Alix m’a dit qu’une fois, ils avaient fait ça avec l’oncle d’un copain à lui. Ils l’avaient planqué, et quand la milice est arrivée… »
« … Ils ont embarqué tout le reste de la famille à la place, et personne ne les a jamais revus. N’essaye pas de me faire croire autre chose, Tim, tu sais très bien que c’est des conneries. »

Les lèvres de Timéo se mirent à trembler, mais courageux comme un lion, il ne céda pas aux larmes qui se précipitaient dans le coin de ses yeux. Il se laissa néanmoins aller à plonger dans les bras de sa grande sœur.

« Non, Ivy ! J’veux pas que tu t’en ailles ! Qu’est-ce qu’on va devenir nous ? Je suis trop petit pour travailler, et tu sais que maman elle peut pas ! »
« Je sais mon grand. Je sais, mais j’ai pas le choix. Promis, je vais faire tout ce que je peux pour revenir. Eh, c’est déjà arrivé, hein ! Je reviendrai ! Et en attendant, Atlas veillera sur vous. »

Elle savait qu’il le ferait. Elle aurait probablement le temps d’aller le voir avant que la milice ne l’embarque, mais si tel n’était pas le cas, elle savait qu’elle n’aurait pas besoin de le supplier pour qu’il prenne soin de sa famille. Il l’aimait, et elle l’aimait aussi, et il était particulièrement attaché à Timéo. Lui était orphelin, donc il n’avait personne à s’occuper. Il ne négligerait aucune famille au profit de la sienne. A la pensée de son fiancé, le cœur d’Ivana se serra, et elle prit réellement conscience de la situation. Son nom était sorti. Elle faisait partie de la liste.

Et elle allait probablement mourir.

***

Dans la rue, tous les gens du quartier qui la côtoyaient l’avaient arrêtée pour lui présenter ses condoléances. Les autres la regardaient en biais, ceux qui connaissaient au moins son nom, ou ceux qui avaient compris qu’elle faisait partie de la liste. Toutes ces attitudes ne faisaient que renforcer son angoisse, et Ivana se demanda si elle ne serait pas morte avant même qu’on l’embarque. Alors qu’elle allait arriver chez Atlas – étonnant qu’il n’ait pas le premier fait un pas dans sa direction – elle dévia brusquement sa trajectoire pour se rendre en direction du Pavillon, pub réputé pour accueillir la plus grosse partie des déchets de la ville.

Il était là, comme à son habitude, en terrasse, assis à une petite table branlante et dégueulasse, la même qu’à chaque fois. Lorsqu’il n’était pas là, les autres consommateurs laissaient la place vide, même si le pub était complètement bondé. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, la petite table bancale était toujours là. Et lui avec, presque à chaque fois. Il s’appelait Stelar, pour ce qu’Ivana en savait, et la légende racontait qu’il avait réussi à se libérer du palais de Totem. S’était-il enfui ? Avait-il était relâché ? Personne n’aurait su dire. En tout cas, Ivana l’avait toujours vu plongé dans le même état catatonique depuis qu’il avait débarqué ici. On disait qu’il avait eu une famille ailleurs, avant, mais que les sévices infligés par Totem avaient tout détruit.

Elle prit une chaise d’une table à proximité, et s’installa prudemment en face de Stelar. Elle l’observa un instant. Il ne bougea pas d’un cil, comme s’il ne l’avait pas remarquée. Son regard ne s’alluma d’aucune vie, et sous sa barbe broussailleuse, ses fines lèvres ne frémirent pas.

« Stelar ? » Appela-t-elle dans un frisson de voix. L’homme eut tout juste un imperceptible battement de paupières. Ivana le détailla encore un instant, retenant sa respiration dans l’espoir qu’il réagisse, mais rien n’y fit. Il n’était qu’une carcasse vide.

Ivana poussa un soupir dépité et se leva de la table. Mais au moment où elle posait ses mains sur le bois sale pour s’aider dans son mouvement, Stelar attrapa son poignet avec une insoupçonnable force. Ivana grimaça de douleur, mais se retint de marquer son étonnement.

« Regarde-le dans les yeux. »
« Quoi ? »

Stelar leva sur elle un regard certes délavé, mais plus fort et plus vivant qu’elle n’en avait rarement vus.

« Regarde-le dans les yeux. »

Il la relâcha et retomba dans son état catatonique. Elle tenta de le faire parler à nouveau, d’en savoir plus sur Totem et ses manières, mais elle ne parvint plus à obtenir quoi que ce soit de Stelar. Il était muet comme une pierre tombale.

Ivana se leva pour de bon cette fois, la mort dans l’âme. Qu’avait-elle espéré de cet entretien ? De l’espoir ? C’était même encore pire ! Elle ne voulait pas finir comme Stelar. Mieux valait mourir maintenant que finir comme un zombie. La respiration haletante, elle essayait de retenir ses larmes tant bien que mal, mais elle se sentait sur le point de perdre le contrôle. Il ne fallait pas qu’elle craque. Il ne fallait pas qu’elle soit la victime de ce psychopathe avant même d’être sa prisonnière.

Elle se mit à courir, et à accélérer l’allure au point de ne plus sentir que la douleur dans ses cuisses et la brûlure dans ses poumons. Elle ne s’arrêta que lorsqu’elle arriva devant la porte de l’immeuble d’Atlas, et s’écrasa contre le battant qui s’ouvrit de lui-même et l’entraîna à l’intérieur. Elle prit le temps de récupérer un peu de son souffle avant d’entamer l’ascension jusqu’au septième étage. Il y avait un ascenseur, mais cela faisait belle lurette qu’il ne fonctionnait plus. A quoi cela aurait-il servi ? Atlas était pratiquement le seul résident de cet immeuble dans un état de délabrement proche de la ruine. Il ne fermait même jamais la porte de son appartement tant le risque que des rôdeurs ne le visitent était faible.

Aussi, c’est sans se manifester d’aucune sorte qu’Ivana pénétra dans l’appartement, précautionneusement. L’espace était plongé dans l’obscurité. La seule lumière émanait des dizaines d’écrans d’ordinateurs qui meublaient le petit appartement. Tous en veille pour l’heure, à l’exception d’un, qui soulignait la silhouette fantomatique d’Atlas. Le cœur d’Ivana, qui ne s’était pas tout à fait calmé, tambourina de plus belle dans sa poitrine, et les larmes salées qu’elle s’était efforcée de retenir jusque là se déversèrent en trombes sur ses joues.

Elle se jeta sur le dos d’Atlas, et qu’importe s’il ne l’avait pas entendue arriver à cause du casque sur ses oreilles. Il ne sursauta même pas, comme s’il l’avait attendue. Pendant les premières secondes, le seul mouvement qu’il eut à son encontre fut de caresser le dos de sa main avec une tendresse qui achevait d’effondrer les dernières barrières d’Ivana.

« Je voulais pas y croire. » Avoua-t-il d’une voix rauque au bout d’un long moment. « Il me restera qui dans le monde, maintenant ? »

***

Ils n’avaient pas mis longtemps à venir la cueillir. A peine quelques heures. Ils étaient venus directement chez Atlas, et Ivana ne s’était pas particulièrement surprise de constater qu’ils savaient où elle était, quand bien même l’endroit où vivait son petit-ami ne possédait même pas de caméra. Elle avait essayé de fuir, elle s’était rendue compte qu’elle n’avait pas encore dit au-revoir à sa famille. Mais elle n’avait même pas pu bouger le petit doigt. Ils étaient trop nombreux, trop forts, trop habitués à ce genre de tentative de rébellion.

A présent, elle se retrouvait enfermée dans une chambre luxueuse, aux murs recouverts de peinture dorée, de tableaux rococo, et au centre de laquelle trônait un immense lit à baldaquins au matelas ultra confortable et aux oreillers moelleux à souhait. Sur les trois quarts de la pièce, de lourds rideaux de velours rouge recouvraient ce qu’elle avait d’abord pris pour des fenêtres, mais lorsqu’elle avait entrouvert l’un d’eux, elle s’était rendue compte qu’ils donnaient directement sur un immense amphithéâtre. Elle n’en comprenait pas encore l’utilité, mais elle avait peur de le deviner.

Ils l’avaient déshabillée puis revêtue d’une nuisette blanc nacré, avaient relâché ses cheveux et avaient maquillé ses lèvres. Elle perdait déjà la notion du temps. Elle avait l’impression d’être enfermée dans cette prison dorée depuis au moins une journée, alors que cela ne faisait probablement que quelques heures. Elle avait déjà parcouru la chambre en long, en large et en travers des dizaines de fois, avaient fomenté cinquante moyens d’évasion sans succès, retourné toute la pièce, pour finir par la ranger, parce qu’elle n’avait plus eu que ça à faire. Alors qu’elle avait fini par se décider à s’installer dans le lit, les rideaux s’écartèrent d’eux-mêmes pour dévoiler un amphithéâtre plein à craquer.

Ivana remonta les couvertures jusqu’au menton, dévisageant tous ces spectateurs comme ils la dévisageaient. Qui étaient-ils ? Ils ne ressemblaient en rien aux gens de la ville qu’elle croisait tous les jours. Ils étaient vêtus de parures énormes et ridicules, surmaquillés comme des clowns, avec des perruques si hautes qu’elle se demandait comment leur tête parvenait encore à les soutenir. L’interrogatoire mental dura plusieurs minutes, jusqu’à ce que la porte – pratiquement dissimulée derrière ce trop plein de décorations – s’ouvre sur cet homme.

Massif, sa tête atteignait pratiquement le cadre de la porte. Il était si large et si musclé qu’il aurait pu la porter d’un bras sans sourciller. Ses cheveux étaient bruns et bouclés, ses yeux d’un noir profond, et sa peau dorée comme le soleil. Il s’exposait à elle dans sa plus simple nudité, sans pudeur aucune. Ivana déglutit péniblement et releva un peu plus les couvertures au-dessus d’elle. S’agissait-il du fameux Totem, leur Roi tout puissant et tout aussi méprisant ? Un seigneur dont ils n’avaient jamais vu le visage. Non, c’était impossible. Il devait seulement être une espèce de gladiateur, une partie du spectacle pour ce public avide. Il était trop beau, trop jeune pour être cet homme qu’elle s’était imaginé de mille manières, mais pas comme ça.

Il s’avança d’un pas dans la pièce, et la porte se referma d’un coup sec derrière lui. Ivana retint un hurlement. Sans un regard vers le public, il s’avança rapidement jusqu’au lit et arracha les draps des mains d’Ivana, qui se retrouva figée dans sa position comme un lapin pris à travers les phares d’une voiture. Sans plus de cérémonie, il la tira par les jambes pour l’allonger sur le lit et la surplomber.

Alors qu’inévitable, la cruelle et implacable réalité de ce qu’il comptait lui faire subir lui parvenait de plein fouet, elle tenta de s’échapper de son étreinte. Il fut pris de cours un bref instant, lui laissant tout juste le temps de se retourner. Mauvaise idée. Il la prit par le ventre pour la coller contre lui, et même si elle s’agitait dans tous les sens, cela ne semblait pas le perturber outre mesure. Il ne prononça aucun mot, aucune menace. Ils n’avaient pas pris la peine de la vêtir du moindre sous-vêtement. C’est sans autre entrave que l’agitation de ses cuisses qu’il enfonça d’abord ses doigts en elle. Il s’installa à genoux, jouant avec elle comme s’il s’agissait de sa poupée. Il plongea son nez dans ses cheveux blonds et inspira longuement. Elle voulut crier, mais sa main qui la soutenait contre lui se plaqua férocement sur sa bouche, et il renversa sa tête en arrière, contre son épaule. Elle pleurait, terrifiée, sentant ces centaines de paires d’yeux les observer avec délectation. Certains riaient, d’autres gémissaient, d’autres encore s’extasiaient, quand ils ne lançaient pas des ordres comme sur un terrain de course hippique.

A la résistance du début, Ivana laissa place à la soumission aux doigts de Totem, comprenant qu’il n’y avait aucun moyen d’échapper à son sort. Aucun autre que d’abandonner son corps, et laisser son esprit s’échapper. Le laisser fuir vers d’autres contrées. Ces espaces pleins de verdures et d’animaux qu’elle se prenait parfois à imaginer, ces contrées magnifiques, vallonnées et verdoyantes qu’elle racontait à Timéo.

La force avec laquelle Totem la pénétra brusquement l’arracha un temps de ses rêvasseries, et si elle essaya à nouveau de se débattre dans un vain réflexe de survie, encore une fois, il l’immobilisa rapidement. Elle n’était rien sous lui. Guère plus que l’une de ces plumes d’oie qui s’était exfiltrée de l’oreiller et qu’elle distinguait à côté d’elle derrière le voile de ses larmes. Elle imagina que la plume s’envolait et s’échappait de la pièce, l’emportant avec elle. Et c’était à peine si elle sentait encore le poids du géant contre elle, son sexe énorme qui se forçait un passage entre ses parois trop sèches pour le recevoir.

***

Il était revenu tous les jours. Chaque fois à des heures différentes, histoire qu’elle ne s’attende ni ne s’habitue à rien. Mais chaque fois le rituel était le même : les rideaux s’ouvraient quelques minutes avant sur la masse de spectateurs, rendant l’attente de son arrivée plus terrible encore que ce qu’il lui ferait subir par la suite. Il aimait expérimenter des choses, l’attacher, utiliser des objets. Parfois, il n’était pas seul. Parfois il y avait des hommes, parfois des femmes, parfois les deux. Elle avait cependant fini par noter quelques constantes dans son attitude. S’il ne prononçait jamais un mot, ni ne manifestait aucun égard pour elle, elle avait l’impression de commencer à le connaître dans sa manière de la baiser. Il n’aimait pas faire les mêmes choses selon le moment de la journée. Il ne prenait pas le même temps selon si c’était le matin ou le soir, et qu’importe la manière dont il la possédait, systématiquement, il jouissait dans son dos, comme s’il ne voulait pas qu’elle le voie dans l’ultime laisser-aller du plaisir.

Puis une fois, lors de l’un de ses assauts, pas le plus violent, pas le plus tordu, une banale saillie plus animale qu’humaine, les mots qu’avaient prononcés Stelar étaient brusquement revenus à l’esprit d’Ivana.

« Regarde-le dans les yeux. »

Alors qu’il commençait à pousser des gémissements rauques, signe de la jouissance à venir, elle retourna brusquement leur position, pour se retrouver à califourchon au-dessus de lui. C’était la première fois qu’ils adoptaient une position s’y rapprochant. Elle n’avait jamais été au-dessus de lui. Il n’avait même jamais essayé de tenter l’expérience. Malgré l’évidente domination que procurait la position, elle se sentait encore minuscule, devant ce torse si large qu’elle pourrait s’y perdre. Il était si puissant, si massif. Sans contrôler ses mouvements, elle se surprit à caresser ses pectoraux du bout des doigts, avec envie. Puis lentement, son regard remonta sur son visage, pour s’arrêter sur ses yeux noirs qui la détaillaient déjà avec incrédulité. Les mots de Stelar résonnèrent dans sa tête, et plongeant avec détermination dans son regard, elle agita le bassin au-dessus de lui, se rendant pour la première fois maîtresse de la situation. Et pour la première fois, elle sentait le plaisir l’envahir doucement. Mais Totem jouit avant qu’elle ne ressente plus qu’un agréable chatouillis. Il jouit face à elle, en la regardant droit dans les yeux.

Il y eut un moment de flottement. Même les spectateurs de l’autre côté des rideaux semblaient retenir leur souffle, curieux de la suite. Puis Totem repoussa vivement Ivana hors du lit et quitta la pièce sans un mot de plus. Mais contrairement à d’habitude, alors qu’il allait fermer la porte, il lui jeta un dernier regard, qu’elle vit briller dans l’obscurité du couloir.

Jusqu’à ce que les rideaux se referment, la laissant complètement seule dans sa chambre dorée, elle retint péniblement un sourire. Celui-ci finit par s’épanouir sur ses lèvres. Pour la première fois depuis ces longues semaines d’enfermement, elle se sentait bien. Le regard fixé sur le bois de son lit à baldaquins, les yeux de Totem avaient remplacé ses visions habituelles.

Le lendemain, lorsque la porte s’ouvrit, elle fut surprise de le voir entrer. Il n’était pas le seul à pénétrer dans sa chambre, il y avait les domestiques qui passaient pour la laver, la nourrir, nettoyer la pièce, mais chacune de ses entrées à lui étaient précédées par l’ouverture des rideaux. Là, point de spectacle. Et il était habillé, de pied en cape, dans le même style trop lourd, trop kitsch que les spectateurs de l’amphithéâtre. Fort heureusement, il n’avait pas cédé à la mode de la perruque et du maquillage, et en dépit de son style fort particulier, Ivana le trouva plus beau que jamais.

« Je dois être folle… » Murmura-t-elle. Comment pouvait-elle se sentir attirée par cet homme qui lui faisait subir autant de sévices ? Son entrejambes en fourmillait encore de douleur !

« Suis-moi. » Ordonna-t-il d’une voix caverneuse, à peine articulée, comme un ours qui aurait appris à parler. Elle s’était presque attendue à l’entendre parler de cette manière. Docile, elle obéit, atteignant rapidement la porte, avant qu’il ne décide de changer d’avis. L’un des domestiques qui l’accompagnait lui tendit un gilet qu’elle enfila par-dessus sa nuisette, et un autre la chaussa de ballerines, pile à sa taille.

Dans une lente procession, ils avancèrent dans des couloirs qu’elle découvrait pour la première fois. Les hurlements, supplications, pleurs et gémissements des autres cellules lui parvenaient dans une parfaite acoustique. Elle resserra son gilet contre son torse, saisie d’un soudain frisson. Devant elle, Totem – mais était-ce vraiment lui ? – se retourna brièvement, curieux. Mais comme à son habitude, il ne prononça pas un mot. Ivana eut un moment d’hésitation, tentée de lancer la conversation, seulement elle sentait que cette sortie constituait une chance, elle ne voulait pas la gâcher. Elle pinça les lèvres, laissant ses questions se bloquer dans sa gorge. Au bout de plusieurs minutes de marche, ils arrivèrent devant une nouvelle porte, que Totem ouvrit avant de la laisser passer la première. Ivana pénétra à l’intérieur d’une immense pièce remplie de composites de plastique de toutes sortes. Des morceaux de machines, des machines entières, des jouets, des accessoires, des bouteilles, des boîtes, tout, n’importe quoi, qui garnissait les murs de la pièce, tant qu’il s’agissait de plastique. Le seul objet à l’air finalement incongru était cet appareil posé en plein milieu de la pièce. Il aurait pu s’agir tout aussi bien d’un compacteur que d’un percolateur, Ivana n’aurait pas su en déterminer sa nature et son utilité.

« Tu vois tout ce plastique ? » Questionna la voix animale de Totem. « Si tu parviens à transformer tout ça en pétrole, tu es libre. »
« L-Libre ? » S’étrangla Ivana, qui peinait à croire à une telle chance. « Et je dois me servir de ce machin là, c’est ça ? J’ai combien de temps ? »
« Tout le temps qu’il te faudra… »

Ivana s’approcha de l’appareil pour le détailler avec plus d’intérêt. Ca ne devait pas être si facile. Ce n’était sûrement pas une simple machine qui transformait le plastique en pétrole, ce serait trop beau.

« Mais est-ce qu… » Commença Ivana en se retournant. Sa question mourut entre ses lèvres. Totem et tous ses domestiques avaient disparu. Elle était seule au monde. Bien sûr, son premier réflexe fut de se précipiter sur la porte pour tenter de s’échapper, mais ça aurait été trop surprenant que celle-ci ne soit pas verrouillée. Ivana poussa un soupir et ne se laissa pas démonter. Elle refit face à la montagne de plastique. Elle s’empara d’un objet au hasard, et sans vraiment réfléchir, le fourra dans l’espèce d’entonnoir métallique qui surplombait l’appareil. Puis elle tourna autour de la machine en appuyant sur tous les boutons qu’elle voyait, se disant qu’elle finirait bien par trouver celui qui l’allumerait.

Inutile.

Elle n’était même pas sûre que l’appareil était en état de marche. Elle n’était même pas sûre qu’il serve vraiment à transformer le plastique en pétrole. Et d’abord, est-ce qu’il était même physiquement possible de transformer le plastique en pétrole ? Ce qui semblait être une tâche fortement réalisable à prime abord s’avérait être un véritable traquenard. Totem ne lui avait donné strictement aucune indication. Resterait-elle coincée là jusqu’à l’impossible réussite de cette mission-suicide ? Aurait-elle droit de manger, de boire, de sortir ?

Alors que toutes les questions s’accumulaient et la décourageaient, elle se laissa tomber à même le sol pour fondre en larmes. C’était trop. Elle ne supportait plus cette impossible situation. Il n’y avait aucun moyen de réchapper à tout ça. Si la torture n’était pas physique, elle était psychologique. On la mettait face à un infime espoir de s’échapper, et celui-ci était finalement soufflé comme une bougie vacillante exposée en pleine tempête.

Impossible.

Impossible.

Ses sanglots avaient fini par l’assommer, et elle était tombée dans un état de somnolence lorsque la porte se rouvrit. Mais son sommeil n’était pas assez lourd pour qu’elle ne l’entende pas, et elle se redressa aussitôt. Elle retint un cri de surprise face à cette étrange apparition. Un nain. Elle était presque sûre que si elle se levait, il lui arriverait à peine à la taille. Il était hideux à voir, difforme et bossu, et son maquillage ridicule le rendait encore plus laid. Ivana ne put retenir une grimace dégoûtée, et la première manifestation du nain fut un grand éclat de rire.

« Je vois bien là la nature humaine, chère jolie demoiselle ! Tous les mêmes ! Que vous veniez d’en haut ou d’en bas, vous êtes tous pareils ! Vous vous fiez à mon apparence sans imaginer que je pourrais vous aider, alors que vous êtes tombée amoureuse de ce monstre simplement parce qu’il a belle allure ! »
« Je ne me fie pas à votre apparence ! » Se défendit piètrement Ivana en se redressant fièrement, essayant tant bien que mal de chasser l’impression première qu’elle avait eue sur le nain. « Et d’abord, je ne suis pas amoureuse ! » Précisa-t-elle en repassant le discours dans sa tête.
« Pffit ! A d’autres ! Je vois bien clair dans votre petite tête, mademoiselle ! Et puisque vous mentez, vous ne méritez même pas que je me penche sur votre cas ! »

Se faisant, il se retourna, tout prêt à quitter la pièce.

« Non, attendez ! » S’écria Ivana en se précipitant à ses pieds, prête à s’accrocher à lui pour qu’il ne s’en aille pas. Elle avait honte d’elle. Honte d’être tombée si bas dans sa dignité. Et honte que cet étrange bonhomme l’ait si bien cernée en un seul regard. Comment avait-elle pu tomber si facilement amoureuse de son tortionnaire, simplement parce qu’il était si beau ?

« Parce que j’ai lu dans son regard… » Pensa-t-elle.
« Foutaises ! » Répondit le nain, et Ivana recula d’un bond, terrifiée. Avait-il réellement lu dans ses pensées ou s’agissait-il d’un parfait hasard ?
« Comment est-ce que vous comptez m’aider ? » Demanda-t-elle.
« Je vais transformer le plastique en pétrole, pardi ! Mais bien sûr, vous devez me donner quelque chose en échange ! »

Ivana se mit debout, et écarta les pans de sa nuisette pour que le nain puisse mieux jauger par lui-même.

« Qu’est-ce que vous voulez que je vous donne ? Je n’ai rien du tout ! »
« Oh, ça va venir ! Quelle impatience ! Ce que je veux, c’est le premier enfant que vous aurez avec Totem ! »
« Le prem… C’est ridicule ! »
« Ridicule ? Vous comme il vous saute, je sais même pas encore comment vous faites pour pas être encore enceinte ! »
« Mais si vous réussissez vraiment à transformer le plastique en pétrole, alors je serai libre… »
« Oui, oui… » Balaya le nain avec un geste de la main, comme si ce qu’elle disait n’était rien d’autre que des futilités.
« Marché conclu ! » Répondit-elle alors, déterminée, en tendant la main vers le nain. Celui-ci la jaugea avec dédain, puis avec un soupir hautain, la serra sans grande conviction.
« Stupide créature… » Commenta-t-il dans un grognement, en s’approchant de la machine pour mieux l’analyser.

Puis il commença à s’atteler à sa tâche, en se mettant à chantonner, semblant avoir complètement oublié l’existence de la prisonnière à côté de lui. Curieuse, elle l’observa poser un énorme récipient de plastique à la sortie d’un tuyau qui ressortait du côté droit de l’appareil. Puis il entassa divers objets dans le même entonnoir qu’Ivana avait utilisé. Il ne s’attarda pas sur les boutons de l’appareil, et prit un autre morceau de plastique pour s’installer dessus. Puis, du pied, il appuya avec régularité sur une pédale située en-dessous de l’appareil. Au bout de plusieurs secondes, un liquide noir et épais sortit du tuyau, et l’odeur qui se répandit dans la pièce ne laissait aucun doute quant à son origine. Ivana se retint de sauter au cou du nain. Il était présentement en train de lui sauver la vie.

« Si vous voulez m’aider, jeune fille, continuez à mettre le plastique dans l’entonnoir, ça me facilitera le travail. »

Peu importait si le ton sur lequel il lui parlait était passablement sec. Il aurait pu lui demander n’importe quoi, elle l’aurait fait, tant elle était reconnaissante de la tâche qu’il appliquait pour elle. Et de toute façon, elle n’aurait pas pu simplement rester là à rien faire et à le regarder travailler.

Il leur fallut plusieurs heures et une bonne dizaine de récipients à remplir avant qu’ils ne finissent par vider la salle de tous ses composites de plastique. Admirative, Ivana observa l’alignement des réceptacles avec délectation. C’était sa liberté, exposée là. Son sauf-conduit vers la sortie.

« Oh, je ne saurai jamais comment vous remercier ! »
« Vous le saurez le moment venu. » Répondit simplement le nain, arrachant un désagréable frisson à Ivana, qui sentit son sourire se figer sur ses lèvres.
« Oui, euh… » Elle tourna un œil dans sa direction.
« Qu’importe ! Je dois y aller de toute manière ! »

Et sans plus de cérémonie, il quitta la pièce sans même se retourner. La porte ne resta pas close longtemps. Quelques secondes plus tard, elle se rouvrit, et Ivana fut surprise de voir Totem. Elle s’était presque attendue à ce que le nain se rétracte et ne lui fasse une quelconque déclaration. Le Roi resta ébahi face au miracle réalisé en une seule nuit par la jeune femme. Puis son regard s’arrêta sur elle, et elle se sentit fondre complètement. Mais où était passé l’animal ? Où était le monstre qui l’avait torturée ? Est-ce que c’était seulement la même personne ?

« Comme je te l’ai promis, tu es libre. Mais… J’aimerais que tu restes avec moi, Ivana. Je peux t’appeler Ivana ? »

***

Ivana aimait bien se rendre tout en haut de la haute tour qui dominait la ville, et observer les toits de ce qui avait jadis été son quartier. Elle n’y était jamais retournée depuis sa capture. Pourtant elle était libre ! Mais elle avait fait le choix de rester. Et si au départ son intérêt aveugle et grandissant pour Totem y était pour beaucoup, à la longue, c’était surtout la honte d’avoir choisi son tortionnaire plutôt que sa famille qui l’avait clouée sur place.

Elle ne pouvait pas tellement se plaindre, elle n’était pas malheureuse. Elle avait appris à connaître un autre monde, une autre vie, d’autres personnes avec de toutes autres aspirations. Elle s’était rendue compte qu’elle n’était pas la première – et sûrement pas la dernière – à avoir succombé à cette vie de luxe et de paresse, plutôt que de retourner dans la misère et la terreur de sa cité. Mais parfois la nostalgie la prenait, et là, tout là-haut, elle imaginait Timéo, et sa mère, et Atlas.

Demain elle se marierait avec Totem, et elle espérait que sa nouvelle position ferait du poids dans la politique tyrannique du souverain. D’abord, plus de grande roue du hasard qui jouait avec la vie de pauvres citoyens tout ça pour le plaisir pervers d’une poignée de privilégiés. Quand bien même en faisait-elle partie, à présent, elle ne supportait toujours pas cette sélection, cette liste qui transformait des êtres humains en jouets grandeur nature d’un homme capricieux et psychotique. Car elle avait eu largement le loisir de découvrir ce à quoi s’adonnait son cher et tendre : des viols, des tortures, des meurtres, pour la gratuité du jeu, pour le plaisir des spectateurs, qui avaient appris à ne plus se contenter de fictions comme le bas-peuple. Le sang qui giclait sur les vitres de leur amphithéâtre devait être plus vrai que nature. Les hurlements de douleur ou de terreur devaient être sincères.

Ivana frissonna, et elle resserra son bébé entre ses bras. Elle l’amena tout contre elle et huma profondément son odeur de nouveau-né. S’il lui prenait de plus en plus souvent de regretter son choix, il y avait une chose qui lui faisait tout oublier de ses errances et ses faiblesses : cette petite créature, sa fille, Tarja, qui la dévisageait avec ses grands yeux bleus si plein d’admiration, d’amour sincère, si plein de reconnaissance émerveillée pour sa mère.

« Que tu es belle… » Murmura-t-elle en se perdant elle aussi dans l’admiration du visage poupin de son bébé.
« Une belle pièce qui aura une belle place dans ma belle collection, en effet ! » Surgit une voix désagréable derrière Ivana. Celle-ci se retourna brusquement en reconnaissant aussitôt cette intonation qu’elle espérait ne plus jamais entendre. Elle serra plus fortement Tarja contre elle, la protégeant inconsciemment d’un danger qui ne se faisait pas encore très menaçant, pour l’heure.

Le nain se tenait droit, les mains dans le dos, un mince sourire satisfait au bord des lèvres.

« Eh bien eh bien ! Vous avez bien changé, mademoiselle ! On ne reconnait plus la miséreuse couturière ! Vous croyez que votre frère qui hache la viande pour la Haute sait qu’il le fait pour vous ? »

A l’évocation de Timéo, Ivana se sentit vidée de toute substance organique.

« Timéo ! » S’écria-t-elle. « Vous savez ce qu’il devient ? »
« Bien sûr ! J’ai les yeux sur tout ! Et je sais aussi que vous me devez quelque chose, vous vous rappelez ? C’est grâce à moi que vous disposez de cette vie de faste, de l’amour du Roi Totem. » Dit-il en ricanant, et Ivana renifla de dégoût.
« Amour du Roi, tu parles ! Il est complètement fou ! »
« Mais vous vous l’aimez, n’est-ce pas ? » Interrogea-t-il d’une voix grinçante et particulièrement odieuse. « Un peu de raison ménage les peines de cœur. Vous avez agi par facilité, maintenant vous en payez le prix. »
« Mais elle est tout ce que j’ai… »
« Justement ! » Il partit d’un grand éclat de rire. « Si vous aviez choisi de retourner dans votre vie de misère, vous n’auriez pas eu d’enfant avec Totem. Et vous n’auriez pas été malheureuse non plus. » Avança-t-il avec suffisance.

Ivana, les yeux brouillés de larmes, écarta légèrement Tarja de son torse pour mieux l’admirer. Elle était si belle, si pure, elle l’aimait tellement. Non, elle ne pouvait pas faire le sacrifice de son enfant. Elle s’était suffisamment trompée jusque là. Et alors que le nain s’avançait vers elle, bras tendus, un large sourire aux lèvres, elle la resserra contre elle et recula d’un pas.

« Non ! Non, je ne peux pas ! Il n’y a pas d’autre moyen ? »

Le nain poussa un soupir et leva les yeux au ciel.

« Bon dieu, c’est toujours la même chose avec ces bonnes femmes ! Trop sentimentalistes ! Bien, soit ! Je vous laisse une chance. Je reviendrai demain à la même heure, et si vous ne connaissez pas mon identité, si vous ne me donnez pas mon nom à ce moment-là, la petite est à moi, que vous le vouliez ou non ! »
« Et si je trouve votre nom ? » Questionna Ivana avec prudence.
« Je disparaitrait de votre vie ! Mais je vous préviens, petite prétentieuse, la tâche ne sera pas si facile ! Bien entendu, vous n’avez qu’une seule chance. Un seul nom. A demain ! »

Là-dessus, il quitta la plateforme comme il avait quitté la cellule la première fois, sans un mot de plus et sans se retourner. Ivana, mortifiée, resta paralysée un instant. Puis la panique la réveilla d’un coup, et elle quitta le toit, pour se rendre directement à la salle du trône où se trouvait probablement Totem. Si lui ne connaissait probablement pas tous ceux qui vivaient dans la tour, il y avait fort à parier que c’était le cas pour son conseiller.

Mais ni Totem ni son conseiller ne furent capable de donner l’identité du nain. Ils ne furent même pas capables de remettre un quelconque nain qui sot ne serait-ce que passé déposer le pain. Ivana interrogea les résidents de la Haute, puis tous ceux qu’elle croisait sur son passage, domestiques, gardes, personne ne lui répondit. Elle décida alors de se rendre au Centre de l’Information et de la Sécurité d’Europa, situé hors de la tour. C’était la première fois qu’elle remettait les pieds dans la ville en plus d’un an. C’est avec contrecœur qu’elle laissa Tarja entre les mains de Totem, mais après tout, il était son père, il avait légitimement le droit de s’occuper d’elle. Mais elle craignait trop que le nain ne revienne achever son œuvre sitôt qu’elle avait le dos tourné. Seulement, elle n’avait pas le choix. Elle devait obtenir une réponse, et ce avant le lendemain matin !

Elle emprunta l’un des zeppelins royaux. Elle aurait pu y aller à pieds et traverser la ville, mais elle était mortifiée à l’idée de retourner là-bas, renouer avec l’architecture, les odeurs, les bruits de son ancien quartier. Plus encore, elle était terrifiée à l’idée de rencontrer quelqu’un qu’elle connaissait. Il y avait peu de chances pour qu’elle croise son frère ou sa mère dans la rue, mais tout était possible. Elle n’avait jamais mis les pieds dans l’un de ces ballons. Lorsqu’elle était en bas, et qu’elle les voyait traverser le ciel, ils représentaient tout ce qu’elle exécrait, tout ce qu’elle diabolisait. Ils étaient la manifestation physique du mystérieux roi Totem. La plupart du temps, les parois du zeppelin diffusaient son portrait en ombre chinoise, tandis que les micros déblatéraient des lois qui changeaient constamment, pratiquement impossibles à suivre et sévèrement punies par la milice. Cela lui transperça le cœur de se rendre compte qu’elle représentait aujourd’hui tout ce qu’elle avait toujours haï.

Le CISE ne lui apporta pas plus de réponses que tous les résidents de la Tour. Malgré tous leurs ordinateurs surpuissants, malgré toutes les informations qu’ils détenaient sur chacun des habitants d’Europa, malgré leur capacité suivre chaque minute de la vie d’un citoyen lambda, ils ne trouvèrent rien, strictement rien sur le nain. Ivana finit par se demander si elle ne l’avait pas rêvé. Mais avant de succomber définitivement à l’hypothèse de la folie, lui restait une dernière, une ultime solution. Elle y avait pensé dès les premières difficultés, mais avait repoussé l’idée dans les tréfonds de son esprit. Mais à présent, elle n’avait plus le choix.

Son cœur se mit à tambouriner furieusement dans sa poitrine. Et plutôt que de prendre la voie des airs pour sortir du CISE, elle emprunta la porte d’entrée, celle qui menait directement dans la rue. Elle entra dans le premier magasin qu’elle vit pour échanger sa tenue excentrique, avec laquelle elle ne passerait sûrement pas inaperçue, contre un banal uniforme, fade, sans forme, sans couleur. Une de ces tenues qu’elle portait sans rechigner, avant. Elle prit soin de couvrir sa tête d’un voile, et prostrée sur elle-même, elle commença la traversée d’une ville qu’elle s’étonnait de connaître encore si bien.

Lorsqu’elle arriva devant l’immeuble délabré d’Atlas, elle eut un moment d’arrêt, tandis que son souffle se coupait, que sa tête lui tournait, à force de souvenirs qui venaient la percuté aussi douloureusement que des uppercuts. Elle eut un long moment d’hésitation, mais elle avait trop besoin de lui pour faire demi-tour. Atlas était connu dans la Haute, sous son nom de hacker, Pyro169. Il parvenait régulièrement à mettre à mal le système informatique du Royaume et à diffuser des messages révolutionnaires sur les écrans de la ville. Jamais il n’avait été trouvé, jamais il n’avait été attrapé. Il était probablement le meilleur hacker de tout Europa. Alors si quelqu’un pouvait obtenir les réponses à ses questions, c’était lui.

Elle monta sans se presser les sept étages qui menaient à l’appartement de son ancien petit-ami. Elle n’entendait plus que le bourdonnement de ses tempes dans ses oreilles, et ne sentait plus que les cognements sauvages de son cœur qui résonnaient dans tout son corps. Elle ne savait plus quel sentiment de la peur, l’excitation, la joie ou la honte la dominait. Elle avait tellement envie de le revoir, et tellement peur de sa réaction en même temps.

Elle poussa sans bruit la porte d’entrée. Elle se retrouva immédiatement propulsée un an en arrière, alors que son nom était sorti. Tout était exactement au même endroit, lui compris, face à son écran. Il ne portait simplement pas de casque sur ses oreilles, et Ivana avait aussitôt remarqué sa main qui se figeait sur sa souris.

« Atlas ? » Appela-t-elle d’une voix mouillée.

_________________
Octobell

Tous les propos exprimés dans les bonus de ce DVD n'engagent que l'intervenant
et ne sont en aucun cas le reflet de l'opinion de JE! Corp.
Sam 30 Mai - 14:02 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Philippe Mangion
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 19 Avr 2015
Messages: 216

MessagePosté le: Sam 30 Mai - 17:04 (2015)    Sujet du message: Europa Répondre en citant

Quelle imagination ! On pourrait te suivre dans ton histoire, pendant des heures, des jours, comme un maître de jeu de rôle. Ça change d'ambiance et d'univers d'un tableau à l'autre. Nos ressentis évoluent avec ceux de tes personnages. Tu sèmes aussi quelques énigmes qui nous tiennent en haleine.
Du coup, le fait que ça s'interrompe nous laisse dans l'attente, comme un série. Je suis allée relire le mythe. Il me tarde de voir ce que tu as fait de Minos, qui est le nain, et tous les nouveaux trucs que tu vas inventer.
_________________
Philippe Mangion
http://www.chaines-de-caractere.com
Sam 30 Mai - 17:04 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
christine
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 988
Localisation: cholet

MessagePosté le: Sam 30 Mai - 19:35 (2015)    Sujet du message: Europa Répondre en citant

non mais tu ne peux pas me laisser comme ca, je fais comment moi maintenant.
Quand j'ai vu la longueur de ton texte au debut, j'ai fait hein!!!!
Et puis ton histoire m'a embarque, je l'ai lu avec un plaisir que tu ne peux meme pas imaginer.
Ton histoire, ton style c'est juste..incroyable.
J'adore, j'adore, j'adore mais tu ne l'as pas fini, pourquoi????!!!
N'oublie pas de nous mettre la fin.
Merci pour ton superbe texte
_________________
Un sourire ca fait toujours plaisir
Sam 30 Mai - 19:35 (2015)
Auteur Message
Octobell
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 11 Sep 2013
Messages: 1 670

MessagePosté le: Sam 30 Mai - 23:53 (2015)    Sujet du message: Europa Répondre en citant

Merci pour votre enthousiasme dans vos commentaires !

Pourquoi je l'ai pas fini ? J'te jure Christine, quand j'ai constaté l'ampleur de mon idée, j'ai consacré chaque minute que j'pouvais à écrire (malheureusement, j'en avais pas tant que ça). Puis tout à l'heure j'devais aller travailler :/.

Et Philippe, même s'il y a pas mal de références à la Mythologie grecque, ce n'est pas le mythe de Minos que j'ai détourné, mais tout bêtement un conte de mon enfance, étonnamment peu connu au demeurant : Rumpelstilskin (que tout le monde connait maintenant grâce à Once upon a time, alléluia ). J'ai été bercée autant que traumatisée par ce conte, qui m'a profondément marquée. Donc là je l'ai un peu contextualisé, un peu futurisé, et un peu trashisé, mais globalement, y'a l'idée de base de la fille qui doit transformer de la paille en pelotes de fil d'or, et le nain qui le fait à sa place en échange du deal bébé + prénom et tout le tralala.

Bref bref merci encore et j'finis ça dès que possible ^^
_________________
Octobell

Tous les propos exprimés dans les bonus de ce DVD n'engagent que l'intervenant
et ne sont en aucun cas le reflet de l'opinion de JE! Corp.
Sam 30 Mai - 23:53 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Philippe Mangion
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 19 Avr 2015
Messages: 216

MessagePosté le: Dim 31 Mai - 00:06 (2015)    Sujet du message: Europa Répondre en citant

Je me suis fait avoir par ton titre Europa, que Zeus a enlevée. Ils ont eu des enfants dont Minos (je n'ai pas la science infuse, j'ai surfé sur Wikipédia). 
Il y a bcp de similitudes quand même. En même temps, les rois ou dieux qui enlèvent et engrossent les filles, ça court les livres d'enfants !
Je viens de lire le résumé du conte de Grimm, je comprends le nain, maintenant  Smile
_________________
Philippe Mangion
http://www.chaines-de-caractere.com
Dim 31 Mai - 00:06 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
ATea
Plumivores
Plumivores

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 945

MessagePosté le: Dim 31 Mai - 00:35 (2015)    Sujet du message: Europa Répondre en citant

Aaaaaah. Je savais que c'était ce conte-là. J'ai commencé à capter quand le nain à demandé la contrepartie... Bref, c'est pas parce que je sais que je n'ai pas envie de connaître la suite parce que...

Ton écriture est savoureuse. Tes décors sont bien plantés. Tes personnages marqués et marquants si bien que je ne verrais plus "mon" Ivana (une connaissance) de la même façon ! ^^

Bon et puis j'y ai vu les nombreuses allusions à la mythologie grecque mais aussi (ahah) des allusions à Hunger Games dans ce gros contraste et lorsque tu parles de l'excentricité des lieux. Je voyais le show, le luxe, le personnage alcoolo qui donne la clé du truc. J'ai aussi pensé à Alice au pays des merveilles lorsque les costumes sont décrits comme excentriques et particulièrement à la scène où les nez-oreilles etc, se décollent, lorsqu'on se rend compte que tout est faux autour de la dame rouge. Va savoir pourquoi. Et j'ai aussi pensé à Game of Thrones pour le changement de position sexuelle. (Ouais je n'ai pas regardé beaucoup, peut-être deux ou trois épisodes et c'est ÇA qui m'a marqué!)

Bref, il pût bien y avoir ces allusions-là mais c'est ton écriture qui provoque les images, qui m'embarque avec entrain et passion. Et peu importe la longueur parce qu'il n'y a pas de temps mort. Il n'y a pas de lassitude ou quoique ce soit de ce style. Ton texte est juste une BOMBE.

J'attends bien entendu la suite... Razz
_________________
ATea.
Dim 31 Mai - 00:35 (2015)
Visiter le site web du posteur Skype
Auteur Message
Contenu Sponsorisé




MessagePosté le: Aujourd’hui à 01:07 (2016)    Sujet du message: Europa

Aujourd’hui à 01:07 (2016)
Poster un nouveau sujet  Répondre au sujet   Jetez l'encre ! Index du Forum » Défi n°82

Page 1 sur 1
Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures

Montrer les messages depuis:

  

Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | créer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB GroupTraduction par : phpBB-fr.com
Xmox 360 by Scott Stubblefield