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DUMAS, BALZAC OU LE MISANTHROPE

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Dim 7 Juin - 16:09 (2015)    Sujet du message: DUMAS, BALZAC OU LE MISANTHROPE Répondre en citant

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Monsieur Tonnerre sortait peu. Certains le croyaient agoraphobe, d’autres misanthrope. Le jour, ses volets restaient fermés. Certes pas entièrement, de sorte que l’on apercevait, parfois, une silhouette grise traverser la cuisine, fuir dans la salle à manger et disparaitre dans un bureau.
Brigitte Sauze, sa voisine mitoyenne, le disait graphomane dans le sens moderne du terme. La nuit, elle entendait des mains tapoter sur un clavier. Quand l’aube arrivait, les percussions alphabétiques cessaient au profit d’un bâillement long et d’un ronflement quasi continu jusqu’à midi.
L’homme écrivait un feuilleton à la Dumas, un récit historique saupoudré d’aventures, de voyages et de passions. C’était son gagne-pain. Personne ne loupait les deux dernières pages de ce mensuel consacré à la littérature, celles ou les tribulations de Gustave De la Haute Saisie étaient narrées.
Le succès fut si grand qu’une rumeur courut dans le tout Paris : un recueil de nouvelles allait être publié tantôt sous le titre : Et la lumière fut….
Beaucoup s’étonnaient de ce succès très à rebrousse poils pour l’époque. A l’heure où l’image et la technologie mangeaient tout, où l’on ne jurait que par l’instantané, passer du temps avec une liseuse sur un canapé était une bizarrerie dépassant l’entendement pour les chasseurs de tendances.
Monsieur Tonnerre était une vedette dans cette ville de banlieue, et bien au-delà, mais une vedette discrète, trop sans doute, aux regards des coutumes médiatiques.
Des journalistes et des photographes trainaient depuis des mois autour de sa maison, sans résultat. Aucun n’avait arraché une interview, quelques images, des prises de vues. A quoi ressemblait-il ? Quel timbre avait sa voix ? On ne savait rien de lui. Pas de facebook, de twitter, seule une vague biographie sur le site du fameux mensuel renseignait les plus curieux.
Récemment un hedbo voyeur avait proposé une récompense à celui ou celle qui arriverait soit à enregistrer l’écrivain, soit à le prendre en photo.
Depuis, Brigitte Sauze croisait des visages inconnus dans sa rue, tous ayant un appareil numérique autour du cou et se disant des touristes.
Pour une fois que la ville attirait du monde. A part l’église, le centre culturel Dick Rivers et les toilettes publiques inaugurées par Marcel Duchamp, on ne trouvait rien ici. Cette commune, on la traversait sans s’en souvenir.
Elle avait la pâleur de ces femmes fuyant la lumière aux premiers jours d’été et l’insignifiance des laissés pour compte.
Mais aujourd’hui, elle présentait le charme du snobisme culturel, le sex appeal de l’instant, tout cela parce qu’un sauvage à la plume alerte y logeait et qu’il avait de la popularité.
« A quoi ça sert la popularité, si l’on ne se montre pas ? » ronchonnait Monsieur Sauze tout en vérifiant le chargeur de son fusil de chasse. Ca faisait deux semaines qu’il avait créé une brigade de quartier pour « faire fuir les curieux ». Et Ça marchait fort. Ils avaient reçu de la chevrotine, ceux qui rodaient autour du pavillon de l’écrivain. « Cette histoire de brigade, ça ne plaît pas trop à ma femme. Mais c’est efficace. » disait l’oiseau, ajoutant comme ultime explication : « je ne le fais pas pour mon voisin l’intello, je le fais pour moi. Les inconnus, on n’aime pas trop ça ici… ». Brigitte stoppa la diatribe de son mari d’un sonore : « Chéri, la soupe va refroidir, ramène toi !!! »
La soupe va refroidir, ramène toi ! Ça sonnait comme polar des années 50. On nageait en plein anachronisme. La preuve : l’antenne satellite des Sauze rencontrait le soleil dans un crépuscule digne de Santa Barbara sans la mer.
Brigitte avait une tête à porter des bigoudis et une blouse fleurie, une atteinte en quelque sorte à la flamboyance de la sensualité. Elle était prête à poser pour le calendrier d’un fabricant de pneumatiques transalpins. On lui refusait ce plaisir-là, l’année n’avait que douze mois.
Un grand auteur disait : « le charme est une question de perception ». Celui de Brigitte s’était noyé dans les oubliettes du désir. Elle le savait. Et malgré ses efforts répétés pour rallumer la flamme, elle voyait son misérable mari lui préférer le numéro de juin du « chasseur français ».
Les nuits de Brigitte auraient été longues sans la lecture des aventures de Gustave de la Haute Saisie. Quand elle finissait de lire les derniers épisodes, elle relisait les plus anciens. Le bruit des pages tournées se combinaient avec celui du clavier de l’écrivain, dont elle entendait, à travers la fine cloison séparant sa chambre du bureau de Monsieur Tonnerre, la percussion.
Elle adorait suivre lignes après lignes les tribulations de Gustave parcourant les campagnes allant de saisies en saisies. Elle l’aimait cet huissier, parce qu’il était beau. En témoignait la description de son visage à qui le vocabulaire de Monsieur Tonnerre donnait le charme incandescent de la jeunesse avec une petite pointe de maturité. De quoi le rendre irrésistible.
La lecture achevée, Brigitte posait son mensuel sur la table de nuit, puis se tournant sur le côté, elle observait le visage de son mari, gras et détendu. Le verbe aimer était, décidemment, à géométrie variable.
Comme une adolescente, elle rêvait d’avoir Gustave De La Haute Saisie auprès d’elle. Cela adoucissait la pilule de son quotidien.
Mieux, elle ne s’arrêtait pas là, elle imaginait dans un accès de folie que Monsieur Tonnerre lui ressemblât.
Et si c’était possible ? Et si le voisin souffrait du syndrome de Balzac ?
Oui Honoré avait bien dit : « Madame Bovary c’est moi »




Brigitte avait vu Monsieur Tonnerre une fois, de dos. Il portait une grande cape et un chapeau noir. Le genre Cyrano. C’était un soir d’automne, dans une rue du centre-ville, on n’y distinguait presque rien à cause du brouillard. De là, sans doute, était né un fantasme. Derrière le mystère de cette silhouette se cachait un homme digne d’être regardé de près.
Pour autant, elle n’en avait jamais eu l’occasion.
Elle attendait, avec impatience, l’opportunité de le croiser vraiment. Quitte à provoquer le destin.

Au soir du 22 juin, elle entendit une porte s’ouvrir et des bruits de pas sur le gravier. Cela venait de chez Monsieur Tonnerre. Un œil à la fenêtre, Brigitte aperçut l’écrivain, cape noire sur le dos, monter dans sa voiture.
Ni une, ni deux, elle décida de le suivre. Elle dit à son mari : « je pars faire des courses en ville. J’en aurai pour une heure. ».
En enfilant sa veste, Brigitte n’eut aucun remord, juste ce soupçon d’appréhension heureuse devant l’imminence d’une découverte.
Ou allait-il et qu’allait-il faire ? La question ne tarda pas à trouver une réponse. A deux pas de la mairie, près d’un immeuble neuf, le véhicule de l’écrivain se gara. Brigitte stationna en face avec la discrétion d’une détective privé.
Elle attendit la tombée de la nuit pour voir Monsieur Tonnerre sortir, marcher quelques mètres, s’arrêter devant une plaque couleur or et rentrer dans le hall de l’immeuble.
Pendant tout ce temps, Brigitte rumina la frustration de ne point deviner, derrière la cape ou le chapeau, le visage de cet homme. Mais pourquoi donc baissait il la tête et tournait-il le dos à chaque fois qu’il croisait quelqu’un ? Monsieur Tonnerre ne voulait pas être reconnu.
Brigitte s’assura qu’il disparût du hall de l’immeuble, pour sortir, elle aussi, de sa voiture. Depuis combien de temps était-elle là ? Assez pour sentir la lumière des néons de la rue anoblir un quartier qu’elle pensait populaire le jour.
A présent au pied de la plaque, elle lut son contenu : « Myriam Durais Ophtalmologue 2éme étage ».
Le 2éme étage, le seul étant encore allumé à cette heure, l’ombre d’une silhouette féminine semblait travailler à son bureau.
Le temps que Brigitte revint à sa voiture, il n’y eut plus d’ombre à cet étage. A la place un noir épais peu engageant.
20 longues minutes passèrent avant que Monsieur Tonnerre ne surgît de l’immeuble, essoufflé, toujours de dos, mû par ce soin extrême d’être incognito.
Il rentra chez lui, Brigitte aussi.

Le lendemain, on ne parlait que cela au marché/. On avait arraché et volé les yeux de l’ophtalmo hier soir, un travail d’orfèvre, presque de chirurgien d’après la police. Ce n’était pas le premier cas rencontré dans la région. Quand le poissonnier, tout en préparant une truite narra par le menu le fait divers, Brigitte crut défaillir. D’ailleurs, elle fit un malaise.
Dès lors, les nuits furent courtes. Brigitte connut l’insomnie. Elle étudia avec minutie les histoires du Gustave de la Haute Saisie, disséquant les détails, les communes qu’il traversait, les descriptions qu’il en faisait, Elle découvrit que chaque épisode se passait dans une ville de la région parisienne, et que ces villes-là n’avaient plus d’ophtalmologues. Ils avaient tous perdu la vue depuis peu. Effrayante constatation.
De là à porter des soupçons sur Monsieur Tonnerre, il n’y eut qu’un pas que Brigitte fit dans la peur.

Une semaine s’écoula au cour de laquelle, Brigitte dormit peu, une heure par nuit tout au plus, l’heure ou le soleil émergeait sans congédier encore la lune, ou la fraicheur du petit matin se faisait douceur sur les draps.
Ces 60 minutes s’imposèrent comme réparatrice et furent d’une redoutable efficacité pour la santé de Brigitte.
Elle se croyait fragile, nerveuse, au bord du gouffre. C’était tout le contraire, l’adrénaline, la proximité d’un danger dont elle connaissait le redoutable savoir-faire, la boostait.
Monsieur Tonnerre ne changeait pas à ses habitudes. Il écrivait la nuit après 23 heures, s’assoupissait le matin, et attendait la coucher du soleil pour avoir un semblant de vie de sociale, laquelle se bornait à chasser des globes oculaires de quelques spécialistes aux environs de Paris.
Quand l’homme quittait son domicile, c’était rarement gratuit. Les quotidiens du lendemain titraient sur l’arracheur. Et Brigitte savait de qui il s’agissait.
Plus on en parlait, plus cela excitait sa curiosité. Le désir de voir le visage de Monsieur Tonnerre en fut plus grand.
D’ailleurs un détail l’amusa, elle l’appelait Gustave, par jeu, par reflexe aussi.
Brigitte se surprit à prier Dieu pour qu’il obligeât l’écrivain à marcher sous la pleine lune.

Et quand le 1er juillet, elle écouta le bruit presque sourd de quelques pas longeant son trottoir, elle se leva d’un bond et enfila une robe de chambre.
- Son mari dans un demi sommeil l’interrogea : « ou vas-tu Brigitte ? »
- Je vais pisser dehors mon amour
Et lui de s’endormir comme si de rien n’était.
Elle aurait pu lui dire : « je pars violer Georges Clooney », cela aurait eu le même effet.
Il était temps qu’elle demandât le divorce pour aller voir ailleurs.
Oui Brigitte avait soif d’ailleurs, Elle était prête à suivre n’importe qui. Pour peu qu’elle l’imaginât à son goût.
Et Monsieur Tonnerre correspondait à ce profil rêvé, cette alchimie entre l’aventure et la réalité.
La nuit était belle, dénudée de nuages, étoilée à souhait. L’homme à la cape et au chapeau noirs grillait une cigarette.
- Brigitte l’apostropha : quelle surprise vous fumez
- Monsieur Tonnerre se tourna et répondit du tac au tac : j’ai d’autres défauts madame
Elle eut son visage devant elle et manqua de s’étouffer d’effroi. Au milieu du crâne de l’écrivain siégeait un œil.
Voilà donc pourquoi cet homme se cachait des autres, Monsieur Tonnerre était un cyclope. Sa haine pour les ophtalmologues s’expliquait par son handicap.
Dim 7 Juin - 16:09 (2015)
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Matt Anasazi
Plumivores
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Inscrit le: 18 Sep 2013
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Localisation: Agen

MessagePosté le: Lun 8 Juin - 23:12 (2015)    Sujet du message: DUMAS, BALZAC OU LE MISANTHROPE Répondre en citant

Quelle poésie ! Quelle délicatesse de description ! Les sentiments sont dessinés avec finesse. J'adore le glissement de référence (et même la fausse référence à madame Bovary !)


Puis la peur s 'installe brutalement avec la mort de l'ophtalmologiste, avec des airs de polar (tu frôles le hors sujet mais la chute te sauve !) et la révélation n'en est que plus dérangeante !
Je me permets de regretter que la chute soit aussi... commune compte tenu de la poésie qui se dégage  de tout le reste !
_________________
"Faire sortir les maux de l'âme, c'est la psychanalyse.
En faire sortir des mots, ici naît la littérature."
Lun 8 Juin - 23:12 (2015)
Auteur Message
Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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Messages: 2 836

MessagePosté le: Jeu 11 Juin - 10:39 (2015)    Sujet du message: DUMAS, BALZAC OU LE MISANTHROPE Répondre en citant

J'ai apprécié dérouler ton histoire entre finesse et humour avec un soupçon de mystère et une once d'ironie. Un texte de belle facture. Bravo!
Jeu 11 Juin - 10:39 (2015)
Visiter le site web du posteur
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 12:47 (2016)    Sujet du message: DUMAS, BALZAC OU LE MISANTHROPE

Aujourd’hui à 12:47 (2016)
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