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LE COMBLE DE L'AMNESIE

 
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hector vugo
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Inscrit le: 18 Sep 2013
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Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Mar 16 Juin - 18:54 (2015)    Sujet du message: LE COMBLE DE L'AMNESIE Répondre en citant

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Simon émergea d’un sommeil bien étrange. Vicieux dans sa propension à ne pas être réparateur. Il se sentait vidé et lourd à la fois, comme une berline américaine incapable de parcourir le moindre mile parce que son réservoir était dans le rouge.
Il voyait trouble à la manière des alcooliques. Son cinémascope tanguait dangereusement surtout quand il mettait un pas devant l’autre.
Et pourtant, il n’avait pas bu. Ses pupilles gustatives fonctionnaient parfaitement. Au point qu’elles reconstituèrent, par le truchement de quelques cadavres alimentaires présent dans sa bouche, le menu de son repas de la veille. Il avait mangé du jambon blanc avec une moutarde de caractère et une purée de pommes de terre. D’habitude ses souvenirs culinaires en déclenchaient d’autres plus précis, plus intimes. Mais là, rien ne vint. Etait-ce la méconnaissance des lieux, qui le troubla jusqu’à le dérégler lui-même ? Malgré son handicap visuel qu’il espéra passager, Simon distingua quelques éléments du décor : un lit, des murs couleur pêche. Tout lui était étranger, même cette odeur d’huile essentielle qu’il perçut via un nuage olfactif de fleur d’oranger. Sur une desserte tout près de la fenêtre, une lampe bleue dégageait une brume.
D’autres que Simon auraient plongés dans la narration délicieuse de leur enfance, à la minute ou ce parfum rentrait dans leurs fosses nasales. Pas lui. Au contraire.
Alors l’odeur de la fleur d’oranger ne convoqua rien.
Le corps de Simon sembla presque sourd à toutes sollicitations physiques, faible dans sa manière lente de bouger, quasiment décharné dans sa capacité de révolte. Il n’eut qu’une seule envie, celle d’uriner.
Et encore, l’idée de faire sous lui le titilla. Les toilettes étaient trop loin.
Réduit à une vie organique, Simon se surprit à être un minable tuyau déversant un liquide jaunâtre. En tenant son embout mou, il fut certain d’être en vie, à défaut d’être lui-même.
Après avoir fait un demi-tour, il observa son lit attentivement : les draps froissés comme sa peau, leur teint blanc plâtre comme ses bras. Il se sentit jumeau de son matelas par-delà les mêmes traces de transpirations allant de la tête au pied.
Enfin, il eut la réconfortante impression de ne plus être tout à fait seul. Quelqu’un lui ressemblait et ce quelque qu’un était un objet. Ça le changeait des femmes et des hommes. Ce lit menait un dialogue minimaliste, de celui qui ne vous contredisait pas. Il couinait pour acquiescer et se murait dans le silence quand aucune idée ne lui venait pour alimenter la conservation. C’était idéal pour Simon. Quoiqu’il aurait aimé avoir l’oreille attentive d’un être sur qui pouvoir déverser ses doutes et ses interrogations.
Certes notre individu en avait peu, mais suffisamment pour mettre à mal les fondements même de sa propre existence.
Qui était-il vraiment ? A qui ressemblait-il ? Quelle histoire charriait-il derrière lui ? Bref autant de questions dont les réponses s’imposaient par le jeu savant de la mémoire. Seulement, il n’en avait plus.
Simon était le vide, le néant, l’imbécile de service incapable de répondre à l’interrogation ultime, celle que maniait avec gourmandise jacques Chancel : Et Dieu dans tout ça ?

Simon fit en blocage devant cette paillasse améliorée, surveillée de près par deux tables de nuit en formica.
La tête baissée, il donna le sentiment de se recueillir.
Puis il leva les yeux. Il vit un miroir, et sur ce miroir la présence d’un être copiant aux gestes les plus précis, les siens.
Pour Simon c’était un inconnu. Pire, un pleutre, un trouillard usant de la plus sournoise des tactiques pour gagner son amitié : à savoir attirer la pitié de l’autre.
Il n’avait pas pitié de lui, il en avait peur parce qu’il ne le connaissait pas.
Simon poussa un cri d’effroi. L’inconnu aussi.

Dans la seconde un individu en blouse blanche surgit dans la chambre.
- Qu’est ce qui passe Monsieur Mémo ?
- Simon répondit tout en montrant du doigt le miroir : Cet homme s’est introduit ici. Il me veut du mal
- Voyons Monsieur Mémo, cet homme c’est vous
- Quoi ! Vous plaisantez ! Je ne ressemble pas à ça
Simon s’approcha du miroir et se rendit à l’évidence. L’homme dont il parlait, c’était bien lui.
Il ne se reconnaissait pas. Il touchait du doigt le comble de l’amnésie.




A quoi et à qui devait-il sa présence dans cette pièce ? Simon n’avait pas eu le temps de le demander à l’homme en blouse blanche. Ce dernier était parti, prétextant avoir d’autres patients que lui.
D’autres patients ? Etait-il si malade pour être considéré comme tel ? Peut-être. A peine eut-il de la force pour se porter lui-même que ses jambes tremblèrent d’un coup. Tant d’évènements l’avaient assailli en quelques minutes. Trop pour qu’un homme en supportât le poids soudain.
Simon eut l’ultime réflexe de s’approcher du lit et s’écroula, victime d’un malaise.


Deux heures plus tard, une femme à l’embonpoint aussi prédominant que sa poitrine le secoua.
Sa voix réveilla Simon pour de bon : « c’est l’heure de manger Monsieur Mémo ! »
Ce n’était pas une invitation, c’était un ordre. Elle resta face à lui, tant qu’il n’eut pas avalé la première bouchée, et plus encore.
Cette femme avait la même autorité qu’une mère supérieure, la même douceur qu’un instituteur du 19éme siècle, la même ouverture d’esprit qu’un adjudant. Ce mélange détonant formait ce bloc monolithique avare de sourire et d’empathie.
Simon se soumit à sa demande, découpa son jambon blanc, puis le plongea dans une purée semi liquide. L’aéropage alimentaire échoua dans sa bouche sans aucune notion de plaisir.
Simon pataugeait toujours dans cette vision organique de la vie, la sienne. Mais où était donc la chair de la passion, le souffle de la jouissance, la brulure de la souffrance ? Nulle part, puisqu’il était incapable d’y mettre des mots, des images, des souvenirs dessus.
L’amnésie c’était aussi ça. Ne plus pouvoir sentir sa vie mais la subir en l’absence de soi-même.
Simon subissait. Et le regard, qu’il posa sur la femme au physique de polochon king size, n’éveilla aucune envie de reprendre le contrôle de ses désirs. Au contraire.
Etre en pilotage automatique avait parfois du bon.
Comme l’homme tout à l’heure, elle portait une blouse blanche, un large drap enrobant son corps de « mégastora ». Elle ne bougea pas d’un pouce jusqu’à l’ultime cuillérée. Elle essuya la bouche de Simon d’un geste sec.
Preuve qu’elle ne parlait pas « la tendresse » couramment

Elle prit le plateau, tourna le dos à Simon et, avant de disparaître, lui dit : « à ce soir Monsieur Mémo ».


Après le repas, Simon fut pris de somnolence. Tout bien considéré, cet état ne variait pas d’un pouce durant la journée. Notre homme avait la constance d’un potiron et la vivacité d’esprit d’un poulpe.
Et pourtant, une petite voix envoyait, chez Simon, le bip discordant d’une boîte noire, laquelle essayait, par tous les moyens, de le maintenir à flot. Elle jouait, pour ainsi dire, l’empêcheuse de tourner en rond. C’était peut-être la voix de sa conscience. C’était elle qui le poussait à ses réactions timides, ses questions, ses critiques molles.
Simon se pensait légume. Et le fait de se penser légume était un début de réactivité. Le commencement de la révolte.
Il partait de très loin et il savait. Le problème lui éclata au visage à 14h36 précise, quand l’œil sur le téléviseur, Simon éprouva les pires difficultés à suivre un épisode de Derrick. Le Maigret Teuton, trop agité pour ses synapses, était un cocaïnomane à la recherche d’un serial killer.
Il en saisit la profondeur quand une inconnue, s’appelant Séverine, se présenta dans sa chambre et s’annonça comme son épouse. Il eut la désagréable certitude de la voir pour la première fois. Ni ses gestes affectueux, ni son parfum, encore moins son allure démentirent son opinion. L’absence de mémoire engendrait chez Simon, une presque agueusie sentimentale. Presque… Car une réaction thermique inespérée lui donna des raisons de croire le contraire.
Quand Séverine, l’embrassa. Ses lèvres, au début, froides devinrent chaudes et agréables.
Etait-ce donc cela l’amour : une variation de température propice à l’envie et l’espoir ?
Cela valait peut être le coup de recouvrer la mémoire.
Alors pour Simon le chemin vers la lumière commença……..
Mar 16 Juin - 18:54 (2015)
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Auteur Message
Philippe Mangion
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Inscrit le: 19 Avr 2015
Messages: 216

MessagePosté le: Mar 16 Juin - 20:59 (2015)    Sujet du message: LE COMBLE DE L'AMNESIE Répondre en citant

Très bonne chute ! Belle idée que l'amour résiste à l'amnésie et qu'un baiser amorce le processus de guérison, en donne l'espoir. Bien vu !
Mais j'ai la même remarque que pour Marie. J'aurais préféré que le narrateur soit l'amnésique lui-même.
_________________
Philippe Mangion
http://www.chaines-de-caractere.com
Mar 16 Juin - 20:59 (2015)
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Yannick Darbellay
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Messages: 2 837

MessagePosté le: Mar 16 Juin - 22:27 (2015)    Sujet du message: LE COMBLE DE L'AMNESIE Répondre en citant

Ah oui la chute est belle. Tu termines en apothéose cette histoire à la fois intrigante. inquiétante et drôle dans les descriptions du personnage et de son trouble. On trouve toujours chez toi cette même qualité d'écriture qui donne chair à ton récit. Bravo!
Mar 16 Juin - 22:27 (2015)
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Auteur Message
Cerise_david
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Inscrit le: 07 Avr 2015
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Localisation: TOULON

MessagePosté le: Mer 17 Juin - 10:04 (2015)    Sujet du message: LE COMBLE DE L'AMNESIE Répondre en citant

Les descriptions sont si précises. je suis admirative... je n'y arrive pas. C'est tout de suite lourdingue chez moi, toi, tu as tellement de vocabulaire, de tournure. Tu maîtrises vraiment, on sent le goût des aliments, on voit l'urine, on touche le miroir... Bravo ! J'adore cette façon que tu as d'écrire. 


"la même ouverture d’esprit qu’un adjudant"... c'est bien tu as les bons a priori... tu viens de me confirmer le choix de mon sujet... j'ai hâte de te lire !
_________________
"Il suffit de croire..."
Mer 17 Juin - 10:04 (2015)
Auteur Message
valet2trefle
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Inscrit le: 09 Avr 2015
Messages: 832
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MessagePosté le: Jeu 18 Juin - 16:31 (2015)    Sujet du message: LE COMBLE DE L'AMNESIE Répondre en citant

Je ne sais pas quoi ajouter à ce que les autres ont déjà dit. La profondeur de tes personnages et l'humour (parfois triste) de tes textes me plaisent toujours autant.
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Jeu 18 Juin - 16:31 (2015)
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Auteur Message
El.
Mega Coup de Coeur
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Inscrit le: 05 Oct 2014
Messages: 429

MessagePosté le: Jeu 18 Juin - 21:31 (2015)    Sujet du message: LE COMBLE DE L'AMNESIE Répondre en citant

C'est toujours très bien pensé, et bien écrit, avec de la lumière sur la fin, un léger rayon d'espoir qui filtre dans les méandres de l'amnésie...
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Jeu 18 Juin - 21:31 (2015)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 22:21 (2016)    Sujet du message: LE COMBLE DE L'AMNESIE

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