S’enregistrer FAQ Rechercher Membres Groupes Profil Se connecter pour vérifier ses messages privés Connexion
Frontières.

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défis n°51 à 100 » Défis n°81 à 90 » Défi n°85
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
El.
Mega Coup de Coeur
Mega Coup de Coeur

Inscrit le: 05 Oct 2014
Messages: 429

MessagePosté le: Dim 21 Juin - 12:56 (2015)    Sujet du message: Frontières. Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
Je fume fenêtre ouverte.
La mer scintille.
En bas, mon père me gueule de venir bouffer, il m’emmerde. Lui et moi ça devient invivable. Je pars demain matin et je sais bien que c’est pour fuir ma propre histoire. Chacun sa méthode.
L’océan se fracasse au loin, je le quitte pour six semaines.
Je visualise mentalement sur la carte du monde la frontière européenne où nous serons dans moins de 72 heures, mais le lieu au final, je m’en fous.
J’écrase mon mégot. Enfile un pull et descends l’escalier en trombe.
-Ta sœur dort fais moins de bruit…
-Il est midi.
-Elle est fatiguée.
-Deux fois que tu me gueules de venir bouffer tu ne crois pas que ça fait plus de bruits que quand je descends l’escalier ?
-Non.
La mauvaise foi de merde de mon paternel, et son adoration pour ma petite sœur. J’ai envie de tout péter encore, mais je me contente d’ouvrir une bière et poser mon cul sur une chaise face à mon assiette.
-Flétan.
-Merci.
-Tu veux du riz avec ?
-Ouais.
Il s’installe face à moi et on ne se dit rien. Il est vouté, massif de carrure, les yeux bleus de cernes, il repousse son assiette pleine et s’allume une roulée. Je dévore. J’ai la dalle.
-Tu pars loin ?
-Frontière.
-Laquelle ?
-Qu’est-ce que ça peut foutre ?
-Joe…j’essaie…tu pourrais au moins…
Haussement de ses épaules gigantesques.
-Ok. Désolé papa.
J’essuie mon assiette avec un bout de pain tout sec.
-C’est quel genre de mission ?
-Evacuation d’un camp de réfugiés.
J’ai le sentiment qu’il attend que je développe mais je n’ai foutrement rien de plus à en dire. Je pars à des milliers de kilomètres, déplacer des gens largués qui n’ont nulle part où aller. Des gens qui fuient leur pays en guerre. Mon job sera de les raccompagner sans violence à leur frontière. Chez nous ou chez eux ils sont condamnés, nous répète-t-on. Et je m’arrange de ça. Je fais une pseudo paix avec ma conscience de ça, cet argument légèrement foireux mais...c’est mon job.
Obéir aux ordres.
-Sois prudent.
Il se lève, pose sa main sur mon épaule et quitte la cuisine. Il va dormir. J’aurai pu lui demander si sa pêche avait été bonne, si les réparations sur le rafiot avaient tenues bon, si les gars étaient en forme en ce moment, mais j’ai fermé ma gueule.

Ma mère est morte j’avais 17 ans.
Depuis, lui et moi on se le reproche mutuellement. Sans raison aucune je le sais. Seulement nos peines inconsolables.
J’ai choisi l’armée de terre parce que comme le disait la pub « Elle recrute » et parce que j’pouvais plus rester dans cette maison, ça devenait plus possible. J’avais trop de peines, de violences à l’intérieur, fallait que j’en fasse un truc. Fallait que j’mette tout ça au service d’une cause qui pourrait avoir du sens. Fallait que je sois cadré parce que j’partais dans tous les sens. Ma mère n’aurait pas voulu que je sois soldat, mais tolard encore moins…
J’avale une compote debout face au frigo ouvert, je balance la vaisselle dans l’évier.

Couloir sombre.
Je gratte doucement à la porte d’Elyn et je rentre. Elle m’accueille en me balançant son oreiller que je rattrape au vol.
-Il est trop tôt dégage d’ici !
-J’viens te dire au revoir ça sera pas long pétasse, fais-moi une place…
Elle se décale, enroulée en nem dans sa couverture, contre le mur, et je m’allonge près d’elle. Au plafond elle a suspendu des tas de fanions colorés.
-Tu vas où ?
-Pas loin.
-Combien de temps ?
-Pas longtemps.
-Tu vas mourir ?
-Non.
-J’ai peur chaque fois que tu pars.
-Je t’aime j’vais pas mourir.
Elle se colle contre moi, ses tifs sentent les fleurs.
-Sois sage Elyn. Continue de te lever à 14h le week-end mais en semaine, va au conservatoire chaque jour et travaille inlassablement même quand t’es trop naze, et dis à ce trou duc de Robert qu’il te raccompagne jusqu’à la porte au milieu de la nuit et qu’il attende que t’aies fermé derrière toi avant de remonter dans sa caisse, sinon j’lui fais la peau quand je rentre…
-Il s’appelle Arnaud.
-C’est pareil que Robert.
Je la sers fort et j’embrasse son front. J’attends qu’elle se rendorme avant de quitter sa chambre.
Mon sac est dans l’entrée, je l’attrape puis je sors dans la rue et le soleil de plomb de ce mois de Juin me tombe sur la gueule.

Je ne reste jamais ici la veille d’un départ, je fais la bringue avec les potes et je dors sur le canapé de l’un d’entre eux avant de rejoindre la gare au petit matin. Un rituel. J’ai mis en place beaucoup de rituels depuis la mort de ma mère et l’armée. Ça conjure le mauvais sort.

Je marche d’abord longtemps sur les pavés avant de rejoindre le sable et les galets. Je vire mes pompes et j’avance dans l’eau sans vraiment penser, sans vraiment de projet, juste marcher. Lorsque le soleil devient rouge, je réalise les heures passées et je rejoins mes potes au bar.

J’aime ce lieu, et son ambiance. J’ai presque grandi à ce comptoir, et j’y retrouve toujours les mêmes.
J’ai besoin d’être en contact avec eux, même si c’est pas longtemps, même si c’est seulement pour picoler, jouer aux fléchettes et bouffer des cacahuètes. Tout est immuable dans ce bar, tu peux t’y rendre n’importe quel soir, t’y retrouves les mêmes habitués, la même ambiance, les mêmes odeurs…pareil. Rituel.
C’est pour ça que là, je sens tout de suite qu’un truc a changé. C’est pour ça que là je pose direct mon regard sur elle. Parce qu’elle est une anomalie dans ce décor dont j’ai l’habitude.
Julien et Max me sautent dessus et me collent une pinte dans la main en me poussant sur le baby mais je ne me détache pas d’elle. Assise dans un coin, sur une banquette marron dégueulasse qui a eu mille vies, à moitié appuyée contre le dossier et la vitrine crade du bar elle lit.
J’ai pas ouvert un bouquin depuis 3 siècles. C’est pas que j’aime pas ça, juste que ma tête ne veut plus.

-Joe putain t’es là ou t’es déjà barré sérieux ?
J’viens de mettre un but contre notre camp et Max râle.

Un truc que ma mère m’a laissé avant de partir Ne remets jamais à plus tard ce qui te semble important.
Je prends mon verre, je traverse la salle et je me plante face à elle.
-Bonsoir…
Elle tire son nez du bouquin et on sent bien que ça lui demande un effort dingue, et moi j’ai l’air d’un con, du haut de mon mètre quatre-vingt-dix à ne pas savoir quoi dire, ni quoi faire, le poids de mon corps passant de mon pied droit au gauche.
Un con.
-Bonsoir.
-C’est bien ?
Je fais un geste du menton vers son livre.
-Si l’on aime les mots oui.
Elle me répond, et avec un sourire tout simple.
J’ai du mal à comprendre de quoi il s’agit, ce qu’il m’arrive. J’ai envie qu’elle passe ses bras autour de mon cou. J’ai envie qu’on soit ensemble. J’ai jamais vécu ça. Ce que je ressens me sidère.
-Je t’offre un verre ?
Elle referme le bouquin et le range dans un sac besace immense et coloré on dirait qu’elle trimballe sa vie avec elle. Moi aussi mon sac est grand. La vie est un casse du siècle à cet instant présent. Elle tend sa main vers moi et se présente :
-Hana.
Je prends sa main dans la mienne et ses yeux dans les miens.
-Joe.
-Je veux bien comme toi, une bière.
-D’accord.

Finalement, on ne s’est pas lâché de la nuit. Entre les vapeurs d’alcool, on a flotté au-dessus du sol, on était des machines à mettre des mots sur nos vies. Et je comprenais tout lorsqu’elle disait les choses. Tout.
Je suis passé brutalement du temps présent au passé parce que je savais qu’à partir de maintenant, Hana me manquerait tout le temps.
Hana et sa naissance à Sarajevo. Son exil en France terre d’asile. Son enfance sans papiers, sans légitimité. Sa patience, celle de ses parents. Le noble dans ses yeux. Hana et sa nationalité française chèrement payée. Ses grands-parents et tout le reste quasi de sa famille sous les décombres en Bosnie. Son espoir infaillible. La douceur de son regard noir quand je lui raconte ma mère, le manque, le deuil. Sa longue tresse, lourde, sombre qui tombe sur son épaule, et les mèches qui s’échappent et chatouillent son visage. Ma main sur sa joue, et ma promesse de revenir auprès d’elle. France terre d’accueil. France libre. Ses seins, ses reins et leur cambrure. Son corps sous le mien, et comme on s’est noyé dans cette nuit-là. Son visage calme mais inquiet au petit matin, lever du jour. Ses caresses au réveil. Le torrent dans mes veines. Mon envie de l’épouser, de m’unir à elle pour toujours et de cracher à ses pieds promis/juré. Lorsqu’elle enfile sa robe légère et m’annonce qu’elle m’accompagne jusqu’à la gare, qu’elle sera là à mon retour et que je ne l’oublie pas.
Sa main collée de sueur dans la mienne, nos pas sur les pavés, la fraîcheur de l’aube, son visage dans mon cou et la légèreté de son corps contre le mien.
La fermeture automatique des portes du TGV.
Vide immense.

***


J’avance, la chaleur est accablante, mais les odeurs pires. J’avance, je ne suis pas un modèle d’héroïsme, je ne suis pas si fort, j’ai cherché à vendre mon âme au diable, fuir. J’avance entre les corps affamés, les regards hagards. J’avance et je sais que je vais devoir faire du mal à ces gens, casser leurs rêves et leurs derniers espoirs. Je sens mes crocs, comme si je devenais une bête. Je me les répète sans y réfléchir, les ordres, évacuation. J’ai pas peur d’avoir mal, j’ai pas peur de dérouiller, j’ai pas peur des armes. Je suis imprévisible, pas très constant dans la vie civile, mais là, je suis soldat. Obéir aux ordres. Alors j’avance, j’arrive à sortir de mes pensées, et je me concentre sur les ordres, sur la voix de mon lieutenant. Je compte sur mes potes de combat, devenus presque des frères pour certains, depuis deux ans qu’on avance ensemble. Je fais confiance uniquement à mes forces intérieures, et j’avance, serrant les poings, les dents et verrouillant mon cœur. Il faut déplacer ces gens, mais que vont –ils devenir ?
Où qu’ils aillent ils sont condamnés je me répète ça comme un mantra, je m’arrange avec cette conviction-là qui peu à peu s’effondre parce que j’entends Hana, elle me dit Votre terre d’accueil a sauvé ma vie et celle de mes parents, c’est ici mon pays maintenant…
J’ai du mal à respirer, tous ces gens sans repère, sans refuge, sans pays, il faut les raccompagner à leur frontière et sécuriser le site, il faut préserver la paix, ne pas laisser la guerre tout contaminer, ne pas laisser les flux migratoires écrouler nos économies déjà en crise.
Où qu’ils aillent ils sont condamnés ; votre terre d’accueil a sauvé ma vie et celle de mes parents c’est ici mon pays maintenant ; où qu’ils aillent ils sont condamnés ; votre terre d’accueil a sauvé ma vie et celle de mes parents c’est ici mon pays maintenant…

La sueur dans mon dos et sur mes yeux.

Je trébuche. Je me relève. Je trébuche. Je me rélève…

Hana.
Qu’as-tu fais de moi ?
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Dim 21 Juin - 12:56 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Cerise_david
Plumivores
Plumivores

Inscrit le: 07 Avr 2015
Messages: 93
Localisation: TOULON

MessagePosté le: Dim 21 Juin - 14:54 (2015)    Sujet du message: Frontières. Répondre en citant

Je relis.


Oh j'ai tout compris. Tout aimé. Particulièrement 2 phrases que personne doit avoir remarquer...  
" la vie est un casse..." et "les portes automatiques du tgv". Ça définit la suite. La fin. 


Je relis. Plus tard. La je savoure. Parce que c'est vraiment bon. 
_________________
"Il suffit de croire..."
Dim 21 Juin - 14:54 (2015)
Auteur Message
El.
Mega Coup de Coeur
Mega Coup de Coeur

Inscrit le: 05 Oct 2014
Messages: 429

MessagePosté le: Dim 21 Juin - 20:19 (2015)    Sujet du message: Frontières. Répondre en citant

c'est coolz si t'aimes moi perso j'ai adoré l'écrire j'ai eu la trouille de faire des gaffes, mais si ça passe pour toi, c'est tout bon pour moi!
merci de ce défi!
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Dim 21 Juin - 20:19 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Marie D
Plumivores
Plumivores

Inscrit le: 18 Avr 2015
Messages: 74
Localisation: Paris

MessagePosté le: Lun 22 Juin - 09:25 (2015)    Sujet du message: Frontières. Répondre en citant

J'ai pris du plaisir à lire ton récit, j'ai aimé le rapport à la famille, le côté dur au cœur tendre, le rapport de force avec son père, la tristesse suite à la mort de sa mère, le côté protecteur envers sa soeur et le bel amour qu'il porte à Hana et qui le pousse à accomplir sa mission. C'est bien écrit et c'est touchant.
_________________
Marie D Romancière
Lun 22 Juin - 09:25 (2015)
Auteur Message
Linelea
Plumivores
Plumivores

Inscrit le: 19 Sep 2013
Messages: 938

MessagePosté le: Mer 24 Juin - 23:09 (2015)    Sujet du message: Frontières. Répondre en citant

J'avais absolument pas le temps de vous lire en ce moment, mais va savoir pourquoi ton texte je l'ai lu comme ça entre deux, rapido... c'est d'ailleurs le seul de cette semaine que j'ai lu.

Alors je peux pas dire que c'est le meilleur, j'ai pas de moyen de comparaison... mais il m'a beaucoup plu, si j'avais eu le temps, j'aurai aimé traiter le t/c de cette manière là.

Alors bravo ^^
Mer 24 Juin - 23:09 (2015)
Auteur Message
El.
Mega Coup de Coeur
Mega Coup de Coeur

Inscrit le: 05 Oct 2014
Messages: 429

MessagePosté le: Jeu 25 Juin - 09:03 (2015)    Sujet du message: Frontières. Répondre en citant

Merci beaucoup suis contente que vous ayez bien aimé mon soldat Joe
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Jeu 25 Juin - 09:03 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
La Plume du Chakal
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

Inscrit le: 25 Sep 2013
Messages: 405
Localisation: Arkham Asylum

MessagePosté le: Lun 29 Juin - 23:59 (2015)    Sujet du message: Frontières. Répondre en citant

T'l'ai dit en priv' , mais ouais , vraiment canon c'récit meufz, trèstrès bien joué 



_________________
http://laplumeduchakal.wordpress.com/

"Un blog qu'il est bien pour le lire"

https://www.facebook.com/laplumeduchakal
Lun 29 Juin - 23:59 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Contenu Sponsorisé




MessagePosté le: Aujourd’hui à 10:11 (2016)    Sujet du message: Frontières.

Aujourd’hui à 10:11 (2016)
Poster un nouveau sujet  Répondre au sujet   Jetez l'encre ! Index du Forum » Défi n°85

Page 1 sur 1
Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures

Montrer les messages depuis:

  

Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | créer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB GroupTraduction par : phpBB-fr.com
Xmox 360 by Scott Stubblefield