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Matthieu

 
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Philippe Mangion
Coup de coeur
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MessagePosté le: Mer 24 Juin - 11:49 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

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Phil, je rentre pas, je déserte. Si tu veux me rejoindre, tu sais où je suis. 

Le sms de Matthieu envahit mes pensées comme une migraine, au rythme de mes pulsions cardiaques. Je n’ai pas son courage, je n’en ai même pas eu l’idée. Lâchement, j’ai effacé le texto, immédiatement, comme s’il s’agissait d’une grenade dégoupillée. 
 

Dès le lendemain de l’élection présidentielle, nous sommes consignés à la caserne. Plus aucune permission jusqu’à nouvelle ordre. Le risque de désertion massive est trop grand. Seule une dizaine de soldats n’est pas rentrée, dont aucun gradé. L’état-major respire, il a évité le pire. 
 

Le général Guyon est sombre. Il nous a réunis sur la place d’armes. L’atmosphère est irréelle. Pour la première fois, je vois un grand ciel bleu sur Sissonne. Dans ce faux décor urbain qui nous sert de centre d’entraînement, je ne pense qu’à Matthieu. A deux rangées devant, légèrement sur la droite, sa place est vide. Son profil, trois quart arrière dans mon champ de vision, me manque. J’ai mal.  
 

Je t’ai traîné au Rex, il passe Intervista de Fellini. Je sens ton souffle quand tu chuchotes à mon oreille : « attends, Cinecittà, on dirait trop Sissonne ! » Je pars dans un long fou rire, pour cacher mon trouble. Tu es content de ton effet, tu me tapes dans le dos, exagérément, tu me secoues les épaules. La vie est un jeu avec toi, Matthieu. 
 

Un vent chaud porte la voix du général. Les fumées de l’usine voisine diffusent une odeur de soufre. Ce qu’il va annoncer est inconcevable, pourtant nous nous y attendons tous. 
 

-  Comme vous le savez, des activistes ont pris les armes et occupent certains quartiers dans les grandes villes. Des déserteurs les ont rejoints pour former ce qu’ils appellent La Garde Nationale. Le gouvernement a demandé l’autorisation au parlement d’intervenir militairement. L’Assemblée a donné son accord.  
 

Nous nous embrassons debout dans le labyrinthe des couloirs de la station Strasbourg-Saint-Denis. Nous avons exactement la même taille, nos corps s’emboîtent parfaitement. Tes lèvres sont sèches, ta barbe naissante me pique, cette sensation m’excite. C’est la première fois que j’embrasse un garçon. Nous entendons des pas, des voix. Quelqu’un peut nous surprendre à tout moment. 
 

- Le 94è RI est une unité de combat urbain, nous avons reçu l’ordre de faire mouvement vers la capitale. Vous vous êtes préparés depuis des mois pour cela. Vous êtes des professionnels au service de la République, il faudra oublier tout le reste. Quand vous vous êtes engagés, vous n’imaginiez pas vous battre contre des Français, encore moins contre des anciens camarades d’arme. Mais la nation ne peut tolérer ni le chaos ni la trahison. Vous êtes au service de la France, je ne permettrai pas les états d’âme. 
 

Je te suis dans ce Paris des Boulevards que nous connaissons par cœur, que nous arpentons à chaque permission, dès que nous pouvons échapper à nos familles. Nous remontons la rue d’Hauteville, en point de mire cette église à colonnades de la place Franz Liszt. Les trottoirs sont étroits, la rue est mal éclairée. Nous ne pouvons marcher côté à côte. La gêne s’est installée, mais tu sais exactement où tu m’emmènes, et je te suis. On te reconnaît dans cet hôtel de la rue de Rocroy. Je ressens une jalousie brutale, violente. Tu rigoles, je te suis dans cet escalier sans fin. 
 

Le GC 180 pue le kérosène, le bruit du moteur interdit toute conversation. La peur se lit sur les visages, aucun de nous n’est jamais allé au feu. Les téléphones, et même les lecteurs MP3, ont été confisqués. La guerre civile ne dit pas encore son nom, mais déjà la méfiance s’est installée. L’état-major fait volontairement régner la terreur pour parer à toute nouvelle défection. Nous n’avons eu droit qu’à un seul coup de fil à nos familles, en présence d’un gradé. Interdiction absolue de dévoiler notre destination. Impossible de dire à ma mère que nous ne passerons qu’à quelques centaines de mètres de la maison, à Aulnay. Mon père, lui, a paru désormais beaucoup moins fier d’avoir voté Front National. Cette fois-ci nous ne nous sommes pas engueulés. 
 

Mon estomac est une pierre. La peur de combattre, le manque de Matthieu, je ne sais pas ce qui me fait le plus souffrir. La route de Sissonne à Paris n’en finit plus, la Nationale 2 est balayée par la pluie, le vent est glacial. La nature a repris ses droits. Dans les villes de banlieue que nous traversons, l’hostilité est palpable. 
 

Caserne de Vincennes, le réfectoire, puis le dortoir. Je ne m’endors qu’au petit jour.  
 

Tu es collé à mon dos, ton bras est replié, ta main posée à plat sur ma poitrine. Je suis réveillé, je ne bouge pas pour ne pas te déranger. Je voudrais te regarder dormir, mais je n’ose pas. J’essaie de capter ta respiration. Je ne la sens ni ne l’entends. Je suis inquiet, je me retourne. Tu es mort, une rafale de mitraillette a dessiné sur ton corps une diagonale en pointillés, rouges.  
 

Je me réveille en sursaut en retenant un cri d’effroi. 
 

Le convoi se dirige vers la Gare du Nord où nous devons prendre position, défendre ce point stratégique. Un regroupement de combattants de la Garde Nationale est signalé à proximité, place Franz Liszt. Des coups de feu, les premiers dans Paris, ont été échangés avec des policiers. 
 

Je sais que tu es là, Matthieu. Tu es là dans notre chambre de l’hôtel Rocroy. Je me rapproche de toi, je suis tendu comme lorsque je te suivais dans la rue d’Hauteville. Je n’entends pas le sergent qui nous harangue, je ne sens pas les autres qui suintent de trouille, je ne vois pas le boulevard désert qui défile au cul du camion. Je me rapproche de toi, c’est tout. 
 
 
 
 
 
 

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Philippe Mangion
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Cerise_david
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MessagePosté le: Mer 24 Juin - 13:28 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

Alors je suis scotchée...


Je relis. 
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"Il suffit de croire..."
Mer 24 Juin - 13:28 (2015)
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Cerise_david
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MessagePosté le: Mer 24 Juin - 19:52 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

J'ai aimé. C'est brut. Pas de fioritures...  la forme l'histoire... sauf peut être le parti pris de nous opposer aux français. Bref. C'est rondement mené. J'aurais aimé les voir s'affronter sur le boulevards... mais cette fin la me plaît déjà. 
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Mer 24 Juin - 19:52 (2015)
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Marie D
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MessagePosté le: Mer 24 Juin - 21:22 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

Comme Cerise, j'ai du relire et distinguer deux histoires brillamment écrites. 
Pour commencer, le fond de guerre civile, un pressentiment de pessimisme quant à l'avenir de notre pays qui me paraît réaliste. Récit bien mené entre vie à la caserne, prémices de l'assaut, conflit de génération remis en question...
Ensuite, cette histoire d'amour entre Phil et Mathieu, j'aime les histoires d'amour et celle-ci est délicate, belle, touchante. 
En résumé, j'ai vraiment aimé ton texte Philippe, je suis fan.
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Marie D Romancière
Mer 24 Juin - 21:22 (2015)
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Philippe Mangion
Coup de coeur
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MessagePosté le: Mer 24 Juin - 23:23 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

Merci Marie, merci Cerise. L'angle était un peu casse-gueule, guerre civile et homosexualité. Mais finalement une histoire d'amour reste une histoire d'amour, avec les mêmes ressentis, quelles que soient les circonstances.
Cerise, je n'ai pas raconté l'affrontement volontairement. Ton défi se limitait à la préparation de la mission et c'est une bonne chose. Une suite aurait déséquilibré l'ensemble. Ce qui était intéressant dans ton sujet, c'était l'aspect psychologique, l'anticipation sans l'action.
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Philippe Mangion
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Jeu 25 Juin - 12:34 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

Tu a écrit un texte qui questionne. Il y a cette histoire d'amour contrariée puis cette situation de guerre civile et l'une et l'autre se percutent. La grande Histoire se compose d'une multitude de petites histoires et de choix individuels.
Bravo pour ce texte! 
Jeu 25 Juin - 12:34 (2015)
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Philippe Mangion
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MessagePosté le: Jeu 25 Juin - 15:20 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

Merci Yannick. J'avais peur que ça fasse un peu trop lourd les deux thèmes qui s'entrechoquent, mais bon ça passe. Au début, il y avait même un aspect "différence de classe sociale", mais là, la barque aurait coulé. 
Quoi que pour un série télé, ça serait un minimum ...
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Philippe Mangion
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El.
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MessagePosté le: Dim 28 Juin - 10:43 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

J'ai énormément aimé ce texte. Déjà je suis une inconditionnelle de ce type de structure de texte, l'insertion en filigrane d'une histoire d'amour dans un décor de l'approche du chaos, très pertinent je trouve.
Un de mes bouquins préférés je ne sais pas si tu connais c'est En l'absence des hommes de Philippe BESSON. Ton jet m'y a fait pensé dans cette histoire d'hommes sur fond de guerre...j'suis toujours vachement émue de m'dire que ce sont des hommes ordinaires qui participent d'événements extraordinaires...et puis ouais...une histoire d'amour restera toujours une histoire d'amour...

T'as super bien fait ça, moi j'voulais qu'ça soit un roman en fait, j'voulais continuer à lire...

Brefz! Gros coup de pour ton texte en ce qui me concerne
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El.

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Dim 28 Juin - 10:43 (2015)
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Philippe Mangion
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MessagePosté le: Lun 29 Juin - 00:40 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

Merci beaucoup El.
Non, je n'ai pas lu En l'absence des hommes, mais je le ferai. 
L'amour et la guerre, tous les attributs du héros absolu !
Ton texte est aussi dans le même veine. Je n'avais pas eu le temps de le lire et je viens de me régaler. Un concentré de vie, l'ambiance, les ressentis du personnage sont super bien rendus.


Dans ce genre-là, l'amour et le chaos qui approche, ma référence c'est la trilogie "Les chemins de la liberté" de Sartre.
En relisant le résumé, je m'aperçois qu'un des héros s'appelle Mathieu et qu'il est aussi question d'attirance homosexuelle.
J'avais lu ces bouquins très jeunes et ne me rappelait plus du tout ces détails.
C'est fort, l'inconscient !
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Philippe Mangion
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Lun 29 Juin - 00:40 (2015)
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MessagePosté le: Mar 30 Juin - 00:02 (2015)    Sujet du message: Matthieu Répondre en citant

'tain canon mecz, sur le fond comme sur la forme, c'vraiment très bon , j'aime beaucoup  l'angle que tu as pris pour traiter le sujet , et tu plantes le décor magnifiquement, que ce soit les lieux ou l'époque, ça coule tout natur'-natur' , sans chiures , c'est wourf 



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