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Un anneau unique

 
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valet2trefle
Super coup de coeur...
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Inscrit le: 09 Avr 2015
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MessagePosté le: Dim 28 Juin - 13:21 (2015)    Sujet du message: Un anneau unique Répondre en citant

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« Tu es sûr que ça va aller?  
- Oui, c'est bon, je vais le faire.  
- On aurait pu s'approcher plus en voiture, marcher seulement quelques heures au lieu de ces trois jours à la campagne.  
- Non, c'est comme ça que c'était prévu, c'est comme ça que je dois le faire. Tu comprends?»  
Mon meilleur ami soupira et jeta un regard à Nick, qui nous accompagnait également.  
« Ok, d'accord. Mais donne-moi au moins ce sac. Il doit peser une tonne avec ce bouquin que tu as mis dedans.  
- Non, je le garde.  
- Mais...  
- Laisse-le tranquille Manu, il changera pas d'avis. S'il a besoin, on l'aidera sur le moment, et puis c'est tout. »  
Je rajustai les bretelles de mon sac de randonnée et m'élançai le premier sur le chemin, interdisant à Emmanuel toute nouvelle tentative de dissuasion. Depuis mon accident de moto mon frère de cœur était devenu ultra-protecteur et même si ses intentions étaient nobles je commençais à saturer. Je ne supportais plus ses gestes prévenants et la façon dont il avait de me regarder, comme si j'étais une chose fragile prête à m'effondrer. Ca me donnait envie de le cogner. Peut-être parce qu'il avait raison et qu'au fond de mes tripes je le savais. Peut-être parce qu'à travers son regard c'est moi que je détestais.  
Le parking sur lequel nous avions garé notre voiture disparut bientôt parmi la multitude des pins géants et seuls le souffle du vent dans les branchages et le tac-tac-tac-tac-tac d'un pivert se firent entendre par dessus le bruit de nos pas. Nous avançâmes ainsi une petite heure avant d'atteindre un large fleuve qui sillonnait au fond d'une ravine, séparant abruptement la forêt en deux. Son lit était profond et sa couleur vert-gris détonait fortement avec les tons orangés de la terre, des  aiguilles et de l'écorce des arbres qui nous entouraient. Des racines apparentes s'affaissaient le long des parois du ravin et je pus presque entendre la voix de Marion énoncer joyeusement qu'un géant avait récemment tranché ici le sol d'un furieux coup d'épée pour ne laisser derrière lui qu'une vie éparse et menacée. Sûrement les éboulements réguliers du sol friable expliquaient-ils mieux ce phénomène, lui aurais-je répliqué, mais son imagination débordante aurait pris le pas sur mes explications terre-à-terre et elle aurait fini par m'entrainer avec elle dans son monde merveilleux, qui la rendait si vivante et si précieuse à mes yeux. Mon cœur se poigna. Ce paysage était le berceau de milles histoires, et Marion s'en serait donnée à cœur joie, à n'en point douter! Et moi, j'aurais aimé l'écouter.  
Le fleuve s'était rétréci lorsque nous nous arrêtâmes pour la nuit. La ravine n'avait plus que la profondeur d'un grand fossé et le cours d'eau ressemblait de plus en plus à un torrent plutôt qu'à un fleuve. Les arbres s'étaient également rapprochés et leurs circonférences avaient retrouvé des tailles normales tandis que la couleur verte avait fait sa réapparition par l'intermédiaire de la mousse, présente sur les berges de l'Abyl et au pied des feuillus aux parures automnales. Manu posa son sac au sol et entreprit d'en sortir une grande toile de tente ainsi que le reste de nos équipements pour monter le campement. Je m'effondrai par terre un peu plus loin, les jambes flageolantes et le cœur trop rapide. Les montées et descentes effectuées lors des dernières heures de marche avaient réveillé les douleurs dans mon dos et forcé sur mes membres affaiblis. Etendu au sol, je fermai les yeux et me concentrai sur ma respiration pour forcer mon corps à se détendre, muscle après muscle.   
« Est-ce que ça va? me demanda Nick qui s'assit à mes côtés.  
- Ca va. Juste un peu fatigué.  
- Il va falloir qu'on parte tôt demain, si on veut pouvoir avancer. A l'aube je dirais, histoire de garder du temps pour faire des pauses.  
- Ok. T'en fais pas pour moi, je suivrai.  
- Je sais.  
- ...  
- Essaie d' être plus sympa avec Manu. Il fait pas ça pour te rabaisser, il est juste inquiet.  
- Je sais.  
- Marion aurait adoré en tout cas... tu avais eu une bonne idée. »  
Il posa une main sur mon épaule et se releva pour aider Emmanuel en train de galérer avec la tente. Je me redressai sur un coude, tirai mon sac vers moi et en sortis le livre relié du Seigneur des Anneaux. Mes doigts parcoururent sa couverture, retrouvant les ornements délicatement gravés dans le cuir qu'ils suivirent un moment puis je l'amenai à mon visage pour respirer son parfum. C'était le premier cadeau qu'elle m'avait offert. Le premier de toute une série. Je sais que tu n'aimes pas l'heroic-fantasy mais celui là il faut que tu le lises, parce que c'est un Classique, m'avait-elle dit dans cette salle de restaurant. Et je l'avais lu. Pour elle. Pour lui faire plaisir. Pour rentrer dans son univers et voir ses jolis sourcils se froncer lorsque je la taquinais en critiquant Aragorn, son personnage préféré. Et maintenant, elle n'était plus là. Elle avait laissé un trou béant dans mon corps et dans mon âme qui m'attirait tous les jours un peu plus vers les abysses. C'est pour ça que j'étais venu ici. C'est pour ça qu'il fallait que j'aille jusqu'au bout. Pour mettre un point final à cette histoire et pouvoir continuer à aller de l'avant.  
Car c'est ce qu'elle aurait voulu.  
 

 
Nick n'avait pas menti quand il avait dit que nous partirions à l'aube. Les rayons du soleil filtraient à peine à travers les branchages tandis que nous nous éloignions du camp, longeant de nouveau une rivière qui se frayait un chemin parmi les rochers couverts de mousse et la végétation toujours plus luxuriante. J'avançai avec les autres en silence, douloureusement conscient de mon corps et de ses faiblesses.  
Le réveil avait été dur ce matin. Je m'étais levé pétri de courbatures, incapable de bouger sans ressentir chacun de mes muscles hurler leur mécontentement. Chaque mouvement était une épreuve. Je m'étais habillé par geste lent, comme l'aurait fait un homme dont la vieillesse avait réclamé sa souplesse et sa vigueur d'antan, et avais marché lentement à la suite de Manu pour prendre le petit déjeuner en sa compagnie. Le plus gros de la douleur avait disparu maintenant mais mon esprit restait focalisé sur cette peine toujours présente, sur cette fatigue qui s'accumulait et que je devais combattre constamment pour continuer à aller de l'avant, en avant, toujours en avant. Mon dos me tiraillait. J'avais l'impression que les croûtes se fendaient et que du pus suintait des anciennes plaies.  
Mais il fallait que j'aille de l'avant.  
Un chemin de rondins surélevés nous permis de traverser une zone marécageuse où les joncs et les roseaux se mêlaient aux plantes aquatiques et aux arbres à moitié immergés. Nous passâmes un cour d'eau aux reflets émeraudes sur lequel se bataillaient des aigrettes blanches pour la prise d'un poisson qui finit par leur échapper. Ma tête était lourde. J'avais envie de m'arrêter et de m'assoir, de faire une sieste, de m'échapper un moment de ce corps qui n'était pas le mien, de me réveiller et de découvrir que ce n'était qu'un cauchemar. Mais il fallait que j'aille de l'avant.  
La forêt se referma de nouveau sur nous, rouge et or, avec ses fougères, son tapis de feuille, ses arbres recouverts de mousse, ses ruisseaux transparents et ses racines envahissantes. Les insectes bourdonnaient à mes oreilles, la brise jouait avec mes cheveux, l'odeur de sous-bois envahissait mes narines. Je mis un pied dans une flaque. L'eau pénétra le tissu de mes chaussures. Je commençais à avoir froid, j'étais fatigué. Quand est-ce que nous allions nous arrêter? Quand est-ce que cette fichue forêt allait prendre fin?! Quand est-ce que j'allais enfin pouvoir me reposer?!!  
Je fis un pas en avant et m'effondrai au sol.  
« Max, ça va?! s'écria Emmanuel, à genoux à ma droite.  
- Je ne peux pas me relever, répondis-je en un souffle.  
- Attends, je vais t'aider. »   
Mon meilleur ami passa un bras sous mes épaules et me traina jusqu'à l'arbre le plus proche, m'asseyant délicatement contre son tronc. Mes jambes inertes avaient laissé une large trace sur le sol et reposaient maintenant à moitié croisées devant moi.  
« C'est une de tes crises? demanda Nick, inquiet.  
- Ouais... ça va passer.  
- Putain... je t'avais dis que c'était une mauvaise idée! répliqua Manu, excédé. Mais non, comme toujours tu n'en fais qu'à ta tête! Qu'est ce que tu cherches à la fin? Tu veux te punir, c'est ça? Souffrir, parce qu'elle est morte dans l'accident? Mais merde Max, c'était pas ta faute!!  
- Ta gueule... ta gueule tu comprends rien!  
- Alors parle-moi! Explique-moi!  
- J'ai pas à m'expliquer devant toi. Si t'es pas content tu peux toujours repartir. De toute façon, j'ai pas besoin de toi. »  
Je vis le tranchant de mes mots couper dans la chair de mon ami et regrettai tout de suite mes paroles. Le visage fermé, Emmanuel prit ses affaires et partit à grandes enjambées.  
« Bravo » lâcha simplement Nick.  
Je baissai les yeux sur mes jambes, à bout de nerfs. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. J'avais envie d'exploser, de hurler, de tout envoyer chier!   
J'avais envie de pleurer.  
 « Je crois que je vais dormir un peu maintenant.  
- D'accord. Je vais chercher l'autre tête de mule. »  
Le sommeil me prit presque instantanément.

 
   
Nous sortîmes de la forêt le lendemain en fin de matinée. Malgré mes heures de sommeil, la fatigue était toujours présente et je marchais dans un état de semi-conscience, mes jambes fonctionnant de façon mécanique, mon esprit coincé dans une indolence léthargique. Aller de l'avant, toujours de l'avant, il n'y avait que ça. Comme une obsession.  
Des montagnes se dressaient maintenant devant nous, majestueuses avec leur coiffe enneigée et nous ne tardâmes pas à atteindre un premier village constitué d'une quinzaine de maisons. Leurs toits pentus étaient recouverts de chaume et laissaient apparaitre l'extrémité des poutres de la charpente parfois jonchées d'herbes folles ou de nids d'oiseaux. Nous continuâmes notre chemin, nous arrêtant au bled suivant pour déjeuner dans le bistro du coin, puis reprîmes notre route jusqu'à atteindre une grande butte recouverte de centaurées et de campanules. Des escaliers en pierre se frayaient un chemin à travers les herbes hautes jusqu'au sommet et je m'arrêtai à leur pied, les jambes tremblantes et la respiration saccadée.  
« Attendez-moi ici. »  
Mes amis posèrent leur sac sans un mot et je gravis seul les marches encastrées dans la terre, refusant tout regard en arrière.  
En avant. Il fallait que j'aille en avant.  
Mes jambes vacillèrent et je crus que j'allais de nouveau m'effondrer. Le vent glacé se mit à souffler de côté et me cingla le visage, arrachant des larmes à mes yeux fixés au sommet. Je posai un pied en avant, puis un autre, laissant à chaque pas s'échapper un peu de mon passé, m'extirpant à chaque fois un peu plus du gouffre qui voulait m'aspirer.  
Une table d'orientation se dressait à l'arrivée et je m'écroulai à moitié sur elle, luttant pour reprendre le contrôle de mon cœur et de mon corps, avant de relever les yeux sur le paysage magnifique qui s'offrait à ma vue. Les montagnes majestueuses se dressaient au milieu du ciel bleu tâché de nuages, leurs forêts de pins et autres conifères dévoilant ici une cascade millénaire, là un champ de fleurs dans lequel paissait un groupe de chevreuils attentifs. Les eaux bleues d'un torrent serpentaient à travers des rochers blancs lustrés comme du marbre et les villages que nous avions traversé ressemblaient à des champignons poussés dans un lit de verdure. Je me redressai légèrement, ému par la beauté du site et sentis ma gorge soudain se serrer.  
« Nous sommes arrivés. »  
Je posai mon sac et sortis le livre du Seigneur des Anneaux.  
« ... Tu te souviens de ce que tu m'as dit un jour, Marion? Toute histoire a un début et une fin, même si parfois on aimerait qu'elle dure indéfiniment. Le début de notre histoire, à nous, c'était ce livre, que tu m'as appris à aimer. Et j'ai cru... j'ai cru oui, que cette histoire serait éternelle. »  
...  
 « Mais elle ne l'est pas. Et il est temps pour moi de tourner la page. Au lieu d'être un nouveau chapitre, ce sera la conclusion, et j'espère qu'elle te plaira.  
Je t'aime Marion. »  
Un dernier regard, un silence, et je repartis.  
Derrière moi, le vent balaya les pages d'un livre ouvert, découvrant caché en son cœur un anneau qui brilla au soleil.  

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MessagePosté le: Lun 29 Juin - 13:08 (2015)    Sujet du message: Un anneau unique Répondre en citant

Je ne parlerai pas du Seigneur des Anneaux que j'aperçu de loin, une fois, et très vite fait ^^!

Mais toi, tu racontes les choses tellement bien... Les montagnes intérieures, les luttes contre soi qui éclaboussent les autres, les mains qu'on refuse sans vraiment le vouloir, le combat pour se souvenir du beau sans avoir mal, et le poids d'un livre terminé. C'était grandiose pour ton personnage, une épreuve des plus difficiles et je l'ai vécu en lisant.
Et à la fois, tu nous décris des paysages, des sons, odeurs, on gravit les marches, on avance à son allure et on en prends plein les yeux aussi.

Brillant.
Comme l'anneau, ouais.
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MessagePosté le: Mar 30 Juin - 12:30 (2015)    Sujet du message: Un anneau unique Répondre en citant

Merci Rafi, ça me fait très plaisir tout ce que tu as dis! Contente de te retrouver parmi nous ^^
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MessagePosté le: Mar 30 Juin - 13:41 (2015)    Sujet du message: Un anneau unique Répondre en citant

Jolie petite histoire et belle conclusion ^^

Et Tolkien , tout Tolkien, c'est le bien, lisez Tolkien, bouffez le, vomissez et ravalez ! !!


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"Un blog qu'il est bien pour le lire"

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MessagePosté le: Jeu 2 Juil - 22:12 (2015)    Sujet du message: Un anneau unique Répondre en citant

Je trouve que tu as fait un très bel effort dans la description de ce décor de montagne, forêt, on sent les odeurs, on perçois l'immensité de la nature, forte et ancrée et la fragilité de l'homme en deuil en face. J'ai aimé la sincérité, la grande simplicité dans ta manière d'écrire et l'histoire classiquement humaine, ni trop, ni pas assez. J'ai trouvé ton texte juste, et c'est pas facile je trouve la justesse de nos jours
Bravo et merci beaucoup de ta participation Valet
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valet2trefle
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MessagePosté le: Lun 6 Juil - 10:33 (2015)    Sujet du message: Un anneau unique Répondre en citant

Merci pour vos commentaires
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 14:24 (2016)    Sujet du message: Un anneau unique

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