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Et les chevaux partouzent sous l’écume antique

 
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La Plume du Chakal
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

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MessagePosté le: Lun 29 Juin - 23:58 (2015)    Sujet du message: Et les chevaux partouzent sous l’écume antique Répondre en citant

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Le froid. J’crois bien qu’au sommet du tas de chieries qui nous tombent sur la tronche au fond des tranchées, le froid est le pire. Plus que le hurlement des canons, les cris d’agonie, les sanglots, les ventres vides ou les ordres et insultes de cet enfoiré de sergent, c’est bien ce putain de froid que je supporte le moins. L’hiver est long, très long. Les températures n’ont plus dépassées le zéro depuis deux mois. Les corps gèlent dans la boue glacée, d’abord les orteils, ensuite les doigts, les oreilles, le nez, les couilles et la bite, tout y passe. La gangrène et d’autres infections viennent filer un coup d’pattes au froid pour nous achever. Nous et les connards d’en face, on n’a même plus besoin d’se foutre sur le rable, la nature en solo fait plus de ravages que n’importe quelle arme. C’est injuste. Je vais devenir dingue. 
 
  
 
            Je deviens dingue. Hier, dix mecs sont morts d’un coup dans ma tranchée. Moins d’claquoir à farcir, les rations s’font rares et nos chefs, bien planqués dans l’intérieur du pays, ne nous enverrons plus rien avant une foutue paye parce que c’est trop dangereux pour eux d’ramener leurs culs de michetons gradés. Pas d’mérite dans ces grades, non, c’est pas comme ça que ça marche. Tes insignes, tu les gagnes pas en allant t’charcuter au champ d’honneur, tu les obtiens comme ça,  à la naissance, si t’as la chance de te décrocher des bonnes vulves, celles maltraitées par la queue d’un déjà-gradé. C’est injuste. Je deviens dingue.  
 
  
 
            Plus rien à bouffer, et toujours ce froid. Le sergent est mort. Nous ne sommes plus que quelques uns dans la tranchée. En face, aucun mouvement, j’imagine que pour eux, le tas de chieries est au moins aussi haut que pour nous. Un des copains arrive à faire partir un petit feu, on découpe le sergent, le plus dodu de la tranchée, et on s’le mange en ragoût. C’est la première fois qu’on mange de la viande en longtemps, la première fois qu’on sent un peu de chaleur nous tapisser la tuyauterie. On rationne le sergent, il nous nourrit pendant quatre jours. Y’a p’tet un peu de justice, en filigrane. Elle apparait pile-pile quand l’humanité s’décroche. Dingue. 
 
  
 
Pierrot dit qu’il en a marre, qu’il s’casse. J’lui dis que ce serait de la désertion et qu’il pourrait bien s’retrouver face à un peloton de connards dac-dac pour flinguer un bidasse de leur couleur, juste parce qu’on leur a dit d’le faire. Pierrot dit qu’il s’en fout, qu’il devient dingue. J’comprends. Alors je lui souhaite bonne chance et lui demande quand même d’aller rendre visite à Mathilde, de lui dire que je suis devenu dingue dans cette putain de tranchée. J’croque dans la cuisse tendre et rôtie d’un copain. On a découpé tous les morts, et on les a entassé dans une chambre froide bidouillée avec de la boue glacée et des morceaux de métaux trouvés ici et là, dans la tranchée, dans cette putain de tranchée. Y’a plus d’justice, plus d’homme, plus de raison, le grand que dalle. J’me suis jamais senti aussi lucide. 
 
  
 
Pierrot est parti y’a longtemps J’sais pas s’il a réussi à voir Mathilde, j’sais pas s’il a survécu ou s’il est pas devenu dingue au milieu de la forêt. P’tet bien qu’il est solo dans une grotte à enculer des ours en hibernation, ou p’tet bien que l’ennemi lui a mis la patte dessus et que c’est lui qui s’fait enculer par tout un régiment. Je suis tout seul dans ma tranchée, y’a plus personne. En face, que dalle. Ici, pareil. Que dalle, à part le froid. Mes yeux ne fonctionnent plus très bien. Je n’ai presque plus de viande de copain. Je devrais faire comme Pierrot et décarrer. Ici y’a plus personne, en face non plus, je crois. Je suis dingue. Lucide. P’tet bien.  
 
 
 
La guerre est finie, mais le froid est toujours là. J’me tire de ma tranchée. J’zieute le champ de bataille. Les corps sont conservés par le froid, ils semblent morts depuis à peine hier. Je prends la route à travers la forêt et marche plusieurs jours avant de trouver une ville. Vide, en ruine, jonchée de cadavres d’hommes tout plein de p’tits trous, de femmes violées, mutilées, d’enfants amaigris, écorchés. Les corps sont nus, dépouillés de leurs fringues, de leurs bijoux, de leur dignité. Et même de leurs organes. Les reins, les cœurs, les poumons, tout ce qui pourrait servir pour être transplantés aux soldats ou revendu afin d’financer l’effort de guerre. Je passe devant des vitrines brisées mais ne trouve rien à manger. Alors je sors un couteau et découpe un morceau dans le flanc d’un petit garçon. A peine dix piges. Il me ressemble, je crois. Je passe la nuit sous les décombres d’un immeuble d’affaires. Je n’essaie plus d’me réchauffer. Injuste. Dingue.  
 
  
 
Je vois mon village. Il est intact sous la pleine lune. Injuste. La guerre n’est pas arrivée jusqu’ici. Du haut de la colline, à l’orée du bois, il semble ne pas avoir changé. Je descends la dite-colline en traversant le champ de blé du vieux Léon. S’il me voyait, il m’insulterait de tous les noms d’oiseaux possibles et agiterait sa fourche en me menaçant d’me la foutre au cul. Dingue. Mais il est tard, le vieux Léon doit déjà être au lit. A moins qu’il ne soit mort à un point donné durant tout ce moment où j’ai arrêté de vivre dans la tranchée. J’entre dans le village. La taverne des Charognards Malades est fermée, mais elle est encore là. Je n’ai plus froid. Je rejoins ma maison, la dernière, la plus proche de la côte, avec une vue imprenable sur l’océan et la falaise qui le surplombe. Intacts, eux aussi. Injuste. Une douce brise vient caresser mon visage. Je l’avais oublié. Assise au coin de la cheminée, plongée dans un livre, Mathilde ne m’entends pas tout de suite. Le tourne-disque joue un album des Andrew Sisters, hérité de son paternel. Il fait chaud ici. Assis en face d’elle, un môme, même pas cinq ans, des joues roses et une tignasse blonde pas croyable. Dingue. C’est lui qui me voit d’abord. Injuste. Mes yeux ont du mal à tout distinguer. Mathilde pose son regard sur moi, me dévisage, sa bouche s’ouvre et s’agite mais aucun son n’en sort. Je ne dis rien non plus. L’enfant s’approche de moi. Il me demande si je suis son papa. Je plonge mes yeux presque transparents dans le bleu d’ce gosse, hausse un sourcil. Dingue. Mathilde me dit qu’elle va coucher l’enfant, qu’il y a du vin dans la cuisine, je n’ai qu’à m’servir. Mathilde monte les escaliers de bois. La troisième marche grince. La maison n’a pas changée, intacte. Injuste. Je débouche la bouteille de vin, sors un verre du placard, bois directement au goulot et en descends une bonne moitié. Ca m’coule dans le gosier comme un eau fraiche, je m’en fout partout. J’avais presqu’oublié le goût du vin. Mathilde redescends. La troisième marche grince. Elle me raconte tout, comment Pierrot lui a rendu visite y’a cinq ans. Il lui a transmis mon message, celui qui disait que j’étais devenu dingue, et c’est tout. Pierrot est resté à la maison, le temps d’se retaper. Et puis il est resté quelques jours de plus, le temps pour eux d’faire l’enfant. Et puis il est mort, il s’est balancé du haut de la falaise et a coulé droit. Pierrot aussi était devenu dingue. Mathilde me dit que je peux rester dormir, mais pas dans son lit. Pas dans mon lit. Je dors sur le canapé. Mais je ne dors pas. A travers la transparence des mes pupilles j’revois tout ; la tranchée, les copains, la bouffe, la mort et ce putain de froid. Injuste. Et puis je vois Pierrot sur ce même canapé, et Mathilde sur Pierrot, et cet enfant qui jaillit de la fusion de ces deux saloperies. Je monte les escaliers de bois. La troisième marche ne grince pas. Dingue. J’entre dans la chambre de l’enfant, saisie mon couteau et lui plante dans l’abdomen, je remonte ensuite la lame jusqu’à devoir scier dans la cage thoracique. Ses yeux se sont ouverts grands, m’aveuglant de leur bleu vivant. Il ne crie pas. Il ne comprend pas. Injuste. J’ouvre son thorax et retire son cœur. Je descends les escaliers. La troisième marche ne grince pas. Dingue. Je fais chauffer une poêle et y cuit le cœur. Mathilde descend l’escalier. La troisième marche grince. Elle se demande ce qui s’passe, comprends. Elle hurle. Je n’ai plus froid.  
 
  
 
Dingue, non ?    
 

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El.
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MessagePosté le: Mar 30 Juin - 00:17 (2015)    Sujet du message: Et les chevaux partouzent sous l’écume antique Répondre en citant

j'l'avais zieuté dans ta tannière c'te nuit et pas eu le temps de te miauler le kif...j'dirai qu'il est dingue nan ce texte?!
trash, dingue, wasabi même...
la cadence claque et l'ensemble fait bien mal au bide, hormis le délai j'dirai donc que t'as plutôt bien assuré le trucz Mr. Green
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Mar 30 Juin - 00:17 (2015)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 10:47 (2016)    Sujet du message: Et les chevaux partouzent sous l’écume antique

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