S’enregistrer FAQ Rechercher Membres Groupes Profil Se connecter pour vérifier ses messages privés Connexion
LE RIO DE LA BEZE

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défis n°51 à 100 » Défis n°81 à 90 » Défi n°86
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
hector vugo
Super Master CDC *
Super Master CDC *

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Mer 1 Juil - 23:41 (2015)    Sujet du message: LE RIO DE LA BEZE Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
Emile a une vue imprenable sur le périphérique. Dès qu’il ouvre la fenêtre de sa chambre, il respire les hydrocarbures et voit à quel point l’urgence de la voiture électrique s’impose. D’une part parce qu’elle est propre et silencieuse, d’autre part parce qu’elle offre, enfin, à ses oreilles le loisir de découvrir le vocabulaire d’un automobiliste en colère.
Il en fit l’expérience pas plus tard que la semaine dernière au volant d’une autolib. Il manqua d’écraser un vieillard. Le pauvre n’avait pas entendu le bolide, trop absorbé par ses pensées. Heureusement que la « Boloré Car » fut munie de freins efficaces, sans quoi Emile aurait inauguré son compteur « homicide involontaire ».
La scène ne fut pas du goût d’un chauffeur pressé. Aussi ouvrit il sa vitre puis adressa à Emile une liste d’adjectifs fleuris de sa voix rauque et vulgaire : « Imbécile, connard, enculé !!! ». Ceci montrait, chez ce sujet, le souci d’une progression sur l’échelle de l’insulte, une montée chromatique allant de pair avec le volume sonore sur lequel elle était jouée.
Avec un véhicule conventionnel Emile n’aurait rien capté de cette symphonie ordurière, il aurait passé son chemin, au pire regardé le visage rougeau du conducteur.
Car c’est bien connu, ces gens-là n’ont pas les moyens d’acheter un quatre roues avec clim’ et vitres teintées.
D’ailleurs, combien de « vitres teintées » roulent sur le périph’ ce matin et cache la tête crispée de leur propriétaire ? Beaucoup trop. Emile n’a pas le temps de les compter. Il est déjà en retard.
Le réveil n’a pas sonné à l’heure, la nuit a été courte. Il en va de l’insomnie comme de la solitude, elle pèse à mesure que l’on ne trouve rien pour la calmer.
Emile est en revenu des corps et des voix passagers. Ça ne nourrit pas son homme. A tout prendre, il choisit le jeûne, le ramadan des illusions perdues.
A force, il s’y fait. Il se dit qu’il échappe à la bêtise de l’ivresse et la douleur des ruptures.
Un appartement est un concentré de vies humaines.. Bien que la sienne soit frugale, Emile traverse des expériences involontaires par procurations. Il doit cet état de fait à la faible épaisseur des cloisons de son deux pièces.
Ainsi est-il aux premières loges du bonheur de sa voisine du dessus dont les vocalises sexuelles nocturnes réduisent le tantra à un best of de Jane Birkin.
Emile dort peu quand elle hurle de plaisir. Et lorsque le silence se fait entendre pour cause d’orchite de son partenaire, c’est la voisine du dessous qui prend le relais.
Alors arrive le mélodrame, où les éclats de voix de la femme bafouée se mélangent avec ceux de son homme. Un étage plus bas, c’est un peu Elizabeth Taylor et Richard Burton. A ceci près que Cléopâtre fait ses courses chez Lidl quand Marc Antoine claque le reste du budget du ménage au bar tabac.

Les semaines d’Emile passent dans cette atmosphère étrange à mi-chemin entre l’euphorie des uns et le malheur des autres.
Sa vie à lui ? On s’en moque. Dans l’immeuble, personne n’adresse la parole à sa tête de dépressif.
Il est plus blanc que blanc, fluet, la démarche lente et le regard surligné par des cernes de fatigues.
La dernière fois qu’elle a vu Emile, Sa mère ne l’a pas remarqué. Elle est aveugle à l’existence des autres, trop obnubilée par la sienne. Les régimes, les liftings, les liaisons extra conjugales, qui avec son prof de gym ou de Fen Shui, remplissent son temps d’aventures passionnantes et variées.
Tout ce qu’elle demande à son fils c’est de limiter sa capacité de nuisance.
Elle joue la mama juive le couvrant de baisers, uniquement en public. C’est vital à son image.
Quid des relations entre Emile et son père ? C’est du pareil au même. Son fils n’existe pas. D’ailleurs rien n’existe vraiment excepté ses maquettes d’avions.
Si par malheur il est en rupture de colle, le paternel peut tuer. Sans elle, c’est un psychopathe.
Au moins, Emile sait quoi offrir à ses parents pour Noël. A l’un un tube, à l’autre la paix royale.
Quelle belle famille !!
Et on n’a pas fini d’en faire le tour. Il reste la sœur. La perle rare : Amélie. L’accident de préservatif d’après la mama.
Comme quoi les gens bien naissent parfois d’une absence réelle de désir.
Emile serait mort sans Amélie. Elle est sa seule famille. La réciproque est vraie pour elle aussi. Ces deux-là se sont trouvés. Ils communiquent souvent par internet.

Pourquoi préfère-t-elle Skype au téléphone ? Parce qu’Amélie ne se contente jamais du son d’une voix. Que son timbre soit terne ou tonique, elle exige toujours y adjoindre l’image du visage. Quand on a les deux sous la main, on sait où l’on va.
Depuis quelques temps le visage et la voix d’Emile ne lui disent rien qui vaille. Son frère l’inquiète. Au-delà de ses formules qui se veulent rassurantes, elle trouve sa mine plus que fade. Presque en état d’alarme.
- Quand vas-tu te décider de quitter Paris Emile ?
- Quand l’air n’y sera plus respirable, sœurette
- La maison de campagne t’est ouverte. C’est quand tu veux
- Tu sais la province, je m’y ennuie
- On dit ça Emile. Mais, après quelques jours passés ici, on change d’avis
- J’en doute
- Essaie
- Ce n’est pas trop le moment, en ce moment
- Je connais la chanson, Tu vas me dire : le travail patati patata.
En appuyant sur « déconnecter » avant même de lui envoyer un baiser volant porté par sa main, Emile sait qu’il commet une erreur, de celle que l’on interprète comme un appel au secours inconscient.
Amélie va ruminer son inquiétude. Dans les 3 heures c’est sûr, elle lui enverra un texto.
120 minutes plus tard, ça ne loupe pas. Le portable d’Emile vibre. « Problème de connexion tout à l’heure, frangin »
Voilà qu’elle use du « frangin » formule complice typiquement masculine. Quelle fourberie ! Emile en sourit. Ça lui fait un bien fou.
Il lui répond : « je me suis pris les pieds dans la rallonge. Et voilà lol »
Le lol est peut-être de trop. Quoique.











Emile appelle un taxi en catastrophe. En espérant qu’il soit aussi réactif qu’un super héros. La situation critique l’exige. Malgré une toilette à la déspérado, un petit dèj’ bâclé, un saut de l’ange dans son caleçon et son pantalon, son retard ne s’est pas suffisamment résorbé.
La probabilité qu’il rate son train pour Nevers reste grande. Elle s’est considérablement amoindrie suite à la réponse positive du G7.
« Ne vous inquiétez pas, on y sera à la gare de Lyon. Et plus tôt que vous ne le pensez. J’en réponds. Je suis déjà en bas de chez vous. Je vous attends »
Le gars s’est presque téléporté. C’est dingue !

- Un train pour Nevers ! C’est pour le boulot j’espère ?
- Non, c’est pour villégiature
- Villégiature ! Sauf votre respect monsieur, vous parlez comme un vieux. Ce n’est pas pour de grandes vacances quand même ?
- Non pour trois jours
- Ah un week end prolongé sans madame…
- Ce n’est pas ce que vous croyez
- Vous me rassurez Monsieur. Si j’étais une femme, je n’aimerais pas qu’on me fasse cocue à Nevers.
- Ce n’est pas tout à fait à Nevers
- Quoi ? C’est dans la banlieue ! C’est pire
- A 20 km exactement
- Mais vous allez dans un trou à rat, Monsieur
- Ma sœur et mon beau-frère y ont une maison de campagne
- Ou ça exactement ?
- Dans un lieu-dit appelé « le rio de la Bèze »
- C’est ce que je disais, vous y allez sans madame
- Mais pas du tout ! J’y vais pour m’aérer. Je fais de l’asthme depuis peu
- Ah, je vois. Monsieur va au rio de la Bèze pour raison de santé. Monsieur est diplomate
Il n’a jamais fait de crise d’asthme jusqu’à avant-hier. Le manque d’air, l’accumulation de particules fines ont provoqué l’impensable. Emile a eu la peur de sa vie.
Il s’est vu mourir asphyxié. Le Samu l’a transporté aux urgences. Emile a découvert la ventoline et les conseils touristiques d’un interne ayant vécu, enfant, dans la Nièvre.
- A votre place, je prendrai quelques jours de repos en dehors de Paris. Allez à la campagne.
- Ma sœur a une maison près de Nevers
- Nevers ! Je connais la région. C’est parfait pour vous
- Vous êtes sûr ?
- Absolument
Impossible de reculer cette fois ci. Un texto à Amélie et hop l’affaire s’est conclue.
Et pour le train me direz-vous ?
Un billet pour Nevers ça ne se réserve pas, ça s’achète le jour même.
Seulement à l’heure ou le taxi se présente à la gare, c’est un peu juste pour ce projet. Il faudra se le procurer dans la rame auprès d’un contrôleur.
Pas de risque qu’il prenne Emile pour un resquilleur. On ne resquille pas pour Nevers, on paie. Dans le cas contraire on passe pour un minable.
La rame est vide. Le train va partir. Sur le quai, aucune scène d’adieu ne se tourne. Un quinquagénaire arrive essoufflé. Il est seul et porte une maigre valise. Il a une tête à suivre une psychothérapie, blanc comme un linge, le regard vide. Il marche avec difficulté Ses mains prennent appuis sur deux dossiers de sièges. Enfin, il atteint sa place. Il sort un livre d’un sac en plastique. C’est un folio au titre évocateur : « Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable ».

Mon ticket est-il aussi dépassé ? Emile se pose la question. Il regarde sa main, son bras. Il s’étudie. Il se fait peur. Après tout un homme de 40 ans a-t-il la chair aussi fraiche et désirable ? La sienne donne-t-elle encore envie ?
La chair aussi fraîche ! pff bonjour le vocabulaire. Quelle idée de se comparer à un steak. Ca fait rire Emile.
Il s’endort avec un sourire triste et ironique.

90 minutes plus tard, ils sont deux à descendre, Emile et le Quinquagénaire avec son folio. Le marque page du livre est sur la postface. L’homme a dévoré ce Romain Gary.
Son visage n’a plus rien de dépressif, au contraire. Il irradie. Un livre vaut-il mieux qu’un produit de beauté ? Peut-être, à moins que cette femme là- bas soit à l’origine de cette transformation. Elle est plus jeune que lui. Elle l’embrasse. Elle semble l’aimer. Le couple disparait dans un taxi.
La gare de Nevers a quelque chose d’irréel, un paradis pour agoraphobe. Si Emile avait le talent de Dali, il pourrait en faire le centre du monde. Seulement, notre homme est nullissime en dessin.
Une voiture l’attend, celle de sa sœur.
- Elle lui crie : « Mon milou, te voilà enfin !!!!
- T’es seule Amélie ?
- Oui Arthur bouquine à la maison
- C’est nouveau ça
- C’est l’âge
La province a un avantage indéniable sur Paris. On ne voit plus un feu rouge et les embouteillages sont une vue de l’esprit.
A part ça, tout se ressemble, du vert encore et encore. Le royaume de la chlorophylle. A faire planter un GPS.
Comment réussit-elle à retrouver son chemin ? C’est incroyable, Amélie cultive l’art de se mouvoir dans l’espace avec un minimum d’informations, là un poteau électrique tordu, ici, un étang, là encore une bicoque à l’abandon, un épouvantail au milieu d’un champ.
Puis survient l’impensable, un panneau bleu avec des petites lettres blanches, une marque de civilisation : le rio de la Bèze.
Tout porte à croire qu’ici se niche un lieu-dit. Surprise, c’est un cul de sac.
Ou plutôt une voie sans autre issue que le bonheur de ceux qui y vivent.

On entend le souffle léger du vent, l’improbable frisson d’une porte en bois que l’on ouvre, le bruissement d’un ruisseau voisin. Bref, ces sons venus d’un autre âge à qui la civilisation 2.0 a tordu le cou.
Emile oublie le périphérique, les autolib. Une canne et ses petits traversent le jardin pour rejoindre un étang. Ça change de la porte d’Orléans.
- Respire frangin, respire
Amélie bombe sa poitrine. Depuis toujours les liens du sang l’ont dissuadé de ce regard masculin sur elle, mais aujourd’hui Emile observe sa sœur en mâle, il l’a soumet aux rayons x.
Oui à presque 47 ans, une femme est belle. C’est une révélation
Ses présupposés lui éclatent en pleine face. Tout est revoir.
De là, lui aussi rien qu’en bombant le torse, à changer de dimension, et être beau, il y a un monde.
Il le comprend dès la porte de la maison franchie. Un miroir lui renvoie son image.
Le titre de Gary lui revient, alors, en tête : « au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable ». A peine composter le sien est bon à jeter.
Même s’il respire à plein poumon ici, le rêve d’être un autre aux regards des autres reste une chimère.
A s’il était Arthur…. Ce gars au visage lisse, aux tempes légèrement grisonnantes, aux yeux verts magnifiquement mis en valeur par l’éclairage indirect d’une liseuse.
Mais non….
On ne lui a laissé que le fond de catalogue : la frimousse de pauvre type.
Et comme la vie citadine n’arrange rien, voilà ou il en est !

Trois jours suffiront-ils pour le requinquer ?
Non. Il faudra faire semblant par politesse. Mieux par charité.
Emile a toujours connu Arthur affable, bienveillant. Un type bien en somme. Comment a-t-il pu épouser sa sœur ? Il ne s’explique pas cette anomalie. Les gouts et les penchants donnent parfois des résultats étranges. Leur couple est presque mal assorti, du moins c’est la première impression qu’ils dégagent. Car, très vite, on change d’opinion. On se soumet à l’évidence. Ils vont ensemble.

Il a lâché son livre pour la rejoindre et embrasse Amélie tendrement Emile les trouve touchant quand ils s’enlacent. Une étreinte qui frôle la perfection. Un détail empêche de toucher au sublime à cette minute. Une broutille littéraire qui gît sur un fauteuil en cuir, un folio au titre maintes fois rencontré ce jour même : « au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable ».
Ce titre-là, c’est l’ombre du doute. Emile la voit à peine tant il est absorbé par ce baiser qui n’en finit pas.
Un french kiss à la Thomas Crown.

D’habitude un repas entre un couple et un célibataire ressemble à une émission de télé réalité. On est témoin, bien malgré soi, de preuves d’attachements.
Ici elles ne sont pas ostentatoires, Elles sont le condiment d’une relation qui se veut simple et loyale, presque en retenue
Emile croit être à l’origine de cette timidité de circonstance entre Amélie et Arthur. La table ronde, trop petite, y est pour quelque chose.
L’invité souffre du syndrome du poisson rouge, le nez sur la vitre d’une intimité qu’il vole du regard. Les invitants s’en trouvent moins collés l’un à l’autre
Emile ne dit pas un mot sur ce malaise et laisse la conversation aller. Pour une fois qu’on s’intéresse à lui.
Amélie et Arthur ne trichent pas. Ils veulent tout savoir de lui, sans pour autant être indiscret.
Ce fameux souci de ne pas dépasser les limites (encore une référence au titre de Gary).
Alors il parle sans crainte de son métier de photographe, des modèles qu’il côtoie, de la lumière qu’il apprivoise, des agences qu’il déteste. Emile sait qu’Amélie et Arthur ne le regarderont pas comme une bête curieuse. Il sait qu’ils ne lui demanderont pas si Naomi ou Linda ont travaillé un jour avec lui.
Avec eux, il a la sensation que sa profession est comme une autre, digne d’intérêt mais sans voyeurisme.
Pour autant, il redoute l’instant où Arthur, profitant de l’absence d’Amélie, lui dira : « Et les amours, mon vieux ? »
Ce moment ne vient pas. Elle s’est dèjà absenté une fois, pour préparer le café. Arthur a tourné la tête en direction du fauteuil en cuir, l’œil sur son bouquin. Depuis quand un homme préfère un livre de poche à une conversation virile avec son beau-frère ? C’est une nouveauté. L’air de la campagne sans doute.
Le café trop noir accompagne la nuit qui tombe. Il est comme elle, il manque d’étoiles.
Emile couche dans la chambre d’amis, celle avec le velux. Le vent souffle. Il chasse les nuages. Le ciel se dégage, les poumons d’Emile aussi.
Il dort mal, le matelas est trop mou. Les heures passent lentement.
Dans la pièce voisine, Emile entend distinctement un homme ronfler et un appareil électrique bourdonner
Quand le jour vient. Le sommeil le chatouille. Seulement il est trop tard

Le deuxième jour n’est plus celui des découvertes. Il sonne déjà le glas des mauvaises surprises. C’est un peu comme en amour, le principe de réalité vous rattrape.
Emile descend et trouve Amélie en robe de chambre. Elle est loin l’image de la femme de 47 ans déployant sa poitrine. Pourtant, elle n’a même pas 24 heures cette image-là. Le temps va vite, à la campagne aussi, il existe l’ADSL du désenchantement. Le corps du matin ne pardonne rien. Pourvu qu’Amélie ne se hasarde pas à cette énumération de questions sur son physique, ce QCM à la Bardot. Emile n’a pas le cœur à jouer les Piccoli de service.
Si elle lui demande : « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ?
Il lui répondra : « non. Sois gentille, tu veux, fais-moi du pain grillé »
A l’étage, on entend toujours Arthur ronfler.

L’odeur de pain grillé a réconcilié Emile avec sa sœur. D’autant qu’elle n’a pas abordé le chapitre de son physique. Ils ont parlé de leur enfance, et ils ont ri.
A l’étage, Arthur ne ronfle plus. Il lit. Il dévore son ticket.
Le soleil se mue en une douce chaleur qui caresse la prairie. Encore humide, elle s’abandonne à la sècheresse de son avenir.
Emile déguste un jus d’orange en pyjama et en tong. Il s’approche de l’étang, le reflet de sa silhouette lui crache à la figure. La vérité est là, crue, implacable. Lui aussi souffre de désenchantement de la chair. Personne n’y échappe.

Le verre fini, Emile rejoint la salle de bain, la douche pour panser les plaies, faire appel à l’olfactif pour cacher la misère. Nous en sommes tous réduits à cela. Quand l’œil ne supporte plus l’image de son proprio, le nez lui remonte le moral.
C’est assez efficace, et l’on se croit absout de toute souffrance de l’égo.
En sortant de la cabine, le corps mouillé et comestible nasalement parlant Emile se contemple. L’euphorie, que son parfum dégage, l’anesthésie.
L’étagère translucide au-dessus du lavabo est aussi chargée qu’une rame de métro aux heures de pointes : deux bouteilles d’eau de Cologne, deux verres, un tube de dentifrice, un blaireau, un nécessaire de maquillages, deux brosses à dents électriques, un vibromasseur version duffy duck .
Emile commence à comprendre. Les nuages trainent aussi au paradis.
Il ne ferme pas la porte de la salle d’eau et crie : « au suivant » pensant faire de l’humour ». C’est le bide effroyable. Il n’y aucune réaction. Arthur est prostré dans la cuisine, le romain Gary ouvert en deux. Amélie le regarde.
- Emile se gausse : « c’est quoi Amélie ce canard dans la salle de bain ? »
- Frangin, ce n’est pas le moment
- Puisque tu veux le savoir Emile, c’est mon remplaçant
- Quoi Arthur, tu veux dire….
- Oui, t’as compris. Au-delà cette limite, mon ticket n’est plus valable
- Prends la carte orange, Arthur
- Du viagra ! Jamais !!!!!
- Bon je vous laisse les gars, je vais prendre ma douche
- Amélie. Chérie, enfin, ne pars pas. C’est un sujet qui te concerne aussi.
- A moins qu’elle préfère le canard
- T’as Gueule Emile !!!!
- Ok Arthur, je n’insiste pas
- Va plutôt lire la version Gallimard du Ticket. Tu la trouveras dans mon bureau.

La suite de la journée se passe dans le silence, et parfois le bruit de quelques pages tournées.
Emile bouquine sur un transat dans le jardin. Arthur l’imite dans son hamac. L’un finit le premier chapitre, l’autre attaque la dernière partie. Deux faces du même ticket/
Par esprit de révolte, Amélie parcourt Zazie dans le métro. Cette histoire n’a ni Queneau ni tête.
Les heures suivantes sont une pâle copie d’une vie monacale avec deux repas sans parole, des lectures dans la moue, et une sieste entre.
La nuit vient et porte un bien étrange conseil.
- Arthur achève sa dernière page et lance triomphant ; j’ai la solution. Je vais sous-traiter. Je vais faire comme dans le bouquin.
- Je ne te suis pas Arthur
- Finis le livre Emile et tu comprendras
A l’étage, Amélie dort.

Emile va jusqu’au point final du ticket. Et dans la nuit étoilée cette fois ci, il saisit l’idée d’Arthur sans pour autant l’approuver.
Faire appel à un autre homme pour sauver son couple, un générateur de libido, c’est introduire le ver dans le fruit. Un canard dans le verger est moins dangereux.

Le troisième est dernier jour tutoie le sordide. Emile suit Amélie et Arthur. Ils vont au centre-ville. Sait-on ici ou l’on peut se procurer un générateur de libido ? Non. Et pourtant la réponse est là., Toute la commune en parle. Et on les voit errer dans les rues, ces somaliens sans papier, sans boulot, presque sans illusion. On leur a donné un toit pour satisfaire à une obligation de quotas européens.
Les plus doués d’entre eux parlent anglais et savent se faire comprendre. Ils sont jeunes, parfois beaux, et ont dans leur démarche ces trésors de sensualité.
Iba a 25 ans, contre un travail bien rémunérer, il est prêt à faire des folies.
Ce travail là est bien une folie, mais il lui procurera un billet pour l’ailleurs, la liberté. Un billet n’ayant aucune limite que ses propres rêves.
Ce soir Emile prend le dernier train pour Paris, avec dans ses bagages un canard qui ne lui sera pas utile. C’est un cadeau de sa sœur.
Qui sait si un jour, il ne vibrera pas pour celle que son cœur aura choisi.
D’ici là, il espère que son ticket n’aura pas franchi la limite de ses espoirs.
Mer 1 Juil - 23:41 (2015)
AIM MSN Skype
Auteur Message
valet2trefle
Super coup de coeur...
Super coup de coeur...

Inscrit le: 09 Avr 2015
Messages: 831
Localisation: Paris, Orléans, Tokyo...

MessagePosté le: Jeu 2 Juil - 10:25 (2015)    Sujet du message: LE RIO DE LA BEZE Répondre en citant

Tu m'as intrigué avec ton livre, et tu m'as bien baladé! De bout en bout je me suis demandée ce que ça pouvait bien être et je ne m'attendais pas à ça! C'est réussi!
Je retrouve parfois du Vargas dans tes phrases, dans ta vision décalée du quotidien ("Pas de risque qu’il prenne Emile pour un resquilleur. On ne resquille pas pour Nevers, on paie."). Ce n'est peut être pas une bonne comparaison mais c'est une auteure que j'aime beaucoup, alors j'espère que tu prendras ça comme un compliment
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Jeu 2 Juil - 10:25 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
El.
Mega Coup de Coeur
Mega Coup de Coeur

Inscrit le: 05 Oct 2014
Messages: 429

MessagePosté le: Jeu 2 Juil - 22:47 (2015)    Sujet du message: LE RIO DE LA BEZE Répondre en citant

C'est très sympa en effet comme tu nous balades avec ton Emile, avec ces petites touches d'humour et de cynisme de ci de là, c'est super plaisant à lire...j'aime bien ton approche un peu "à l'anglaise"...j'aime bien comment tu traites de la mélancolie, du temps qui passe et aussi j'ai gravz envie de lire le Romain Gary !!
Merci et bravo Hector pour ce défi!
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Jeu 2 Juil - 22:47 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Contenu Sponsorisé




MessagePosté le: Aujourd’hui à 03:01 (2016)    Sujet du message: LE RIO DE LA BEZE

Aujourd’hui à 03:01 (2016)
Poster un nouveau sujet  Répondre au sujet   Jetez l'encre ! Index du Forum » Défi n°86

Page 1 sur 1
Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures

Montrer les messages depuis:

  

Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | créer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB GroupTraduction par : phpBB-fr.com
Xmox 360 by Scott Stubblefield