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LE PARFUM DE MARIE

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Sam 11 Juil - 16:13 (2015)    Sujet du message: LE PARFUM DE MARIE Répondre en citant

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LE PARFUM DE MARIE

Pierre vivait dans une chambre d’étudiant, avec vue sur le sacré cœur, au dernier étage d’un immeuble de caractère. Quand venait l’été, il espérait que le printemps humide ne fît plus le locataire récalcitrant, trainant les pieds pour partir, laissant la vague impression que les giboulées de mars s’installassent ici pour deux saisons au moins.
Depuis des années, Paris assumait ce décalage météorologique, créant ainsi de sérieux dysfonctionnements dans la culture géographique de nos lycéens. Beaucoup pensaient, à tort, que Tourcoing étaient en Seine Saint-Denis et que Dunkerque se trouvait au terminus la ligne D du RER.
16 degrés au thermomètre et un ciel bas expliquaient ce glissement cartographique. Seulement, Quasimodo n’avait jamais eu l’accent Ch’ti et Notre Dame de Paris ne se dressait pas à Lille.
Heureusement 2015 remettait les pendules à l’heure. Quoique… Mue par la volonté de revenir à la normale, la capitale poussait le balancier un peu trop fort.
Adieu, la fraîcheur des temps anciens, bonjour la canicule.

Maintenant, Le parisien comme le banlieusard étaient persuadés de leur proximité avec Tombouctou. Ils se basaient sur la température qu’affichaient les pharmacies au-dessus de leur enseigne. Toutes annonçaient un 40 effrayant.
A la terrasse d’un café, bien à l’ombre, rafraichi par un brumisateur xxl, Pierre observait Montmartre. Le quartier était mou. Les bâtisses aux volets clos, les trottoirs bouillants, les fontaines prises d’assauts témoignaient d’une installation du Sud dans la capitale. Il ne manquait que la mer, le mistral, et les cigales.
A la place, il y avait un vent chaud, la Seine que l’on disait ouverte à la baignade et le bruit improbable de la table d’à côté, celui d’un texan mâchouillant un chwing gum.
Malgré une certaine bonne volonté, cela ne fonctionnait pas chez Pierre. Il n’était pas à Marseille, il était à Paris.
Lorsqu’on parlait français autour de lui, il entendait cet accent pointu et triste, rien à voir avec cette joie sonore méridionale.
Pas de doute possible. Encore plus, quand le garçon lui apporta la note.
- 15 euros pour un expresso ! C’est une blague !
- Ca les vaut. Monsieur est en terrasse, à l’ombre, avec un brumisateur.
Pierre paya sans un sourire. Cela tombait bien, le serveur ne pouvait pas le lui rendre.
Les gens du quartier avaient tous une tête d’enterrement et cet hermétisme de la mâchoire.
Pour voir le bonheur, il fallait partir ailleurs.


Au sud de la Loire, les lèvres se détendaient et s’ouvraient aux gourmandises de la vie. Ce n’était pas le fait du hasard que cette partie du territoire, en des temps plus sombres, fût classé zone libre.
Pierre quittait sa chambre d’étudiant souvent. Et pas pour réviser. Il n’en avait plus l’âge, trop vieux pour ce genre d’exercice. Bien que son allure lui épargnait les outrages des années, il avait quelques difficultés à donner le change. Ses pas étaient moins alertes, sa vivacité d’esprit se heurtait à quelques mouvements d’humeurs. On le prenait pour un jeune à la lisière de la retraite.

Il adorait l’aventure, l’ailleurs, les femmes et leurs conversations après l’amour. Plus particulièrement celles qui avaient le don de dédramatiser l’instant, de lui ôter cette substance romantique pour n’en garder que le plaisir d’être à deux.
Le romantisme était un produit toxique trop dangereux pour jouer avec. Pierre le savait et l’avait payé assez cher : deux pensions alimentaires, une tentative de suicide.
Aujourd’hui il cherchait les liaisons agréables, les effleurements à défaut des griffures.
Mais surtout, point d’accoutumance. Aussi espaçait-il toujours ses rendez-vous, ne jamais leur donner les aspects d’une habitude.
Pierre aimait Marie parce qu’elle se pliait fort bien à cette discipline du désir. Elle était pétillante, imprévisible et douce.
Elle détestait la routine.







Cette nuit-là fut moins étouffante que les autres. L’air nocturne retrouvait cette liberté. Il bougeait enfin.
Marie avait appelé Pierre. « Rendez-vous au sacré cœur à 23h30. »
A l’ombre des bougies, dans la fraîcheur de l’église, c’était l’heure de la prière. Jamais elle ne l’avait entrainé là. Marie tenait la main de Pierre avec soin et fermeté, un mélange étrange ou la sécurité et la douceur formaient un attelage quasi parfait.
- Regarde l’autel puis ferme les yeux
C’était une invitation, pas un ordre. La voix de Marie était un murmure, une caresse.
Puis il y eut le son de sa respiration. Lente, ressemblant aux vagues, à cette mer du petit matin. On touchait le sublime.
Dieu était une femme. Et il était Marie
Elle lui lâchait la main progressivement pour se serrer tout contre lui et ouvrir ses paupières en direction d’une bougie sur la droite de l’autel.
- A présent ouvre les yeux toi aussi
Sa voix, restait aussi maternelle et accueillante, le chant sans doute d’une sirène.
Pour ce chant-là, il aurait abandonné sa vie. Il était prêt à cette folie. Pierre se sentait bien dans une autre dimension. Il voyageait vers le bonheur.
Quoiqu’il le connaissait déjà à cet instant.
Un autre voyage l’attendait, plus physique, plus sensuel. Marie reprit la main de Pierre. Elle l’entraina hors de l’église.
Les réverbères imitaient les vers luisant. Ils balisaient la rue. Elle se transformait au hasard d’une montée en une haie d’honneur menant à la pleine lune.
- Pierre, j’ai envie de prolonger la nuit
C’était un code, une formule animale, un appel aux sens.
Leur hôtel était à deux pas. C’était la seule concession à la routine. La seule, car les deux amants mettaient un point d’honneur à prendre une chambre différente chaque fois qu’ils venaient.
Pourquoi l’hôtel ? Pourquoi pas chez lui ? Non, Pierre s’y refusait. Jamais plus, une femme ne se poserait sur son lit. C’était un vœu sacré.
Cela tombait bien pour Marie. Elle s’était fait le même vœu. Ne plus visiter l’antre d’un homme.
Ces deux-là s’étaient trouvés.
Et ils le vérifiaient dès que le désir les y invitait.
Ce soir-là, ils avaient accepté le carton d’invitation de leurs hormones.
Leur peau en accord, leur geste, leur souffle aussi. Ce fut la confirmation d’un synchronisme délicieux suspendant le temps. Pas un mot, juste le son des baisers, des soupirs, des frottements contre l’épiderme.
L’aube vint, lascive et abandonnée au repos. Pierre ferma les yeux. Il ne vit pas Marie quitter la chambre.
Il ne lui donna pas le plaisir de la contemplation. Voir l’autre dormir était à ses yeux, lui voler ses rêves.
Elle avait peut-être raison. Elle tenait plus que tout à son jardin secret inconscient.

Les courageuses laissaient des mots, les plus lâches des silences. Marie n’était ni l’une ni l’autre. Elle posa sur la table de nuit une clé.
Quelques heures plus tard, Pierre sut en lisant un texto à quoi cette clé lui servirait : à ouvrir les portes d’une maison de campagne.
Par n’importe laquelle, celle de Marie.
Elle lui proposa de la rejoindre dans le sud. Un TGV pour Avignon, un taxi pour la bastide.
Elle l’avait devancé et prit le premier train.

En se réveillant, Pierre sentait encore l’odeur du corps de Marie, un mix de fleur d’oranger et de vanille avec une pointe d’huile d’olive.
Cette odeur s’était immiscée dans les draps, installée sur la commode, le chevalet, le fauteuil en cuir, la salle d’eau, la cabine de douche. Au lieu de la faire fuir, le courant d’air issu de la fenêtre ouverte s’assurait que les murs, les plaintes, les rebords du miroir fussent annexés par elle.
Une odeur avait donc ce pouvoir incroyable, celui de hanter un lieu, et mieux que tout : hanter un homme.
Mieux que le souvenir de cette nuit, le parfum de Marie accompagnait Pierre dans une euphorie légère. Elle était une drogue olfactive à la puissance folle.
Il arriva à la gare de Lyon poussé par cette essence, laquelle lui soufflait la mélodie d’un bonheur nouveau.
Pourtant Pierre s’était promis de ne plus tomber dans ce piège des sentiments. Mais il se sentait un mammifère à la truffe affolée, guidé par la flotte nasale et ses navires de senteurs, tous voués à la cause d’une seule personne.
Une seule. Marie.
De la guichetière qui lui avait vendu un aller-retour pour Avignon, à la contrôleuse qui lui avait pointé son titre de transport, toutes avaient un peu de Marie en elles. Un rictus, un sourire, une manière de se tenir, une démarche voisine.
Et cette fausse gémellité cultivait chez Pierre ce sérum de l’obsession, l’unique médication rendant invulnérable un grand amour.
Il ne se l’avouait pas encore à lui-même, trop absorbé par ce trop-plein de bonheur. Il y avait ces clones de Marie, ces odeurs les lui rappelant, et quand cela ne suffisait pas, il y avait aussi les flashs de la nuit dernière.
Des heures après les caresses, l’homme ressentait encore leurs effets. Comme si son cerveau conservait jalousement ces micros secondes de plaisirs.
Etait-ce cela cet état d’entre deux ? Pierre ne faisait plus parti du monde. Il était hors de tout, en suspension, pris dans une bulle.
La couleur des sièges du TGV lui rappela celle de la robe de Marie, la tablette blanche le pigment de sa ceinture entourant sa taille, l’applique murale le scintillement de ses yeux après le baiser dans l’ascenseur de l’hôtel, la moquette du train ses chaussures à talons hauts qu’elle avait ôté avec grâce.
Quoiqu’il regardât, elle était là dans son esprit.
Elle lui tiendrait la main tout au long du voyage.

Le parfum de la nuit dernière, le parfum de sa peau neutralisait les autres parfums. Au point d’en faire un fil d’Ariane, non ! un fil de Marie le guidant à elle. Si le train avait été conduit par un aveugle, nul doute qu’il aurait trouvé son chemin.
A travers la vitre, Pierre découvrait une autre géographie. Chaque ondulation, chaque chemin, chaque pierre, chaque bâtisse, chaque arbre portaient la signature de Marie. Et même les ronds-points dont la circonférence se rapprochait de son visage. Les feux rouges croisés ramenaient Pierre au cou de Marie, à ces billes rouges formant son collier, lequel se confondait avec ses boucles d’oreilles.
Un rare arrêt en gare, et voilà Pierre tenaillé par le fol espoir de voir surgir Marie et monter prendre le train en marche, même s’il savait qu’elle serait seulement là en gare d’Avignon.
Il y avait dans ses hallucinations, le soin sadique de mélanger la réalité et le désir, l’envie de voir l’impossible prendre possession du présent.
Le présent de l’impossible c’était son temps à elle. Le temps de Marie, le temps de l’amour en somme. Et cette conjugaison ne connaissait ni le passé, ni le futur, ni le conditionnel. Seul l’inconditionnel se devait d’être utilisé.
Drôle de grammaire grisante avec ses codes, son intransigeance. Elle avait ce don de tordre le monde, de le rendre plus beau, plus harmonieux avec son genre hermaphrodite, le genre du couple par excellence.

2h40 fut la durée du voyage, beaucoup moins qu’une nuit avec Marie, suffisant toutefois pour ausculter son état et se rendre à l’évidence.
Pierre était pris au piège malgré lui, prisonnier d’une obsession délicieuse. Qu’importait le moyen de transport, il aurait rejoint Marie de toute façon
Car c’était bien connu, tous les chemins menaient à l’amour pour peu qu’un sentiment bornât la route.
La gare d’Avignon avait cette modernité et cette nudité identiques à Marie, les courbes du bâtiment cousines aux siennes.
Le train s’arrêta. Les portes s’ouvrirent. Le vent chaud prit les narines de Pierre et le guida vers Marie.
Elle était à l’autre bout du quai. Et à mesure qu’il avança, Pierre percevait avec bonheur les effluves de fleur d’oranger, de vanille, d’huile d’olive. Plus il s’approchait, plus elles s’affinaient et prenaient possession de son être.
Quand il fut à quelques centimètres de Marie, ses bras se tendirent. Ils s’enlacèrent, s’embrassèrent, puis il resta un long moment le nez contre son cou.
Enfin en contact réel avec l’essence même de l’amour.
Sam 11 Juil - 16:13 (2015)
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Auteur Message
moyen chog
Super Master CDC *
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Inscrit le: 21 Juin 2015
Messages: 243

MessagePosté le: Sam 18 Juil - 19:21 (2015)    Sujet du message: le parfum de Marie Répondre en citant

Dieu était une femme.


Merci, j'ai passé un putain de bon moment en te lisant.
Sam 18 Juil - 19:21 (2015)
Auteur Message
Rafistoleuse
Coup de Coeur ...
Coup de Coeur ...

Inscrit le: 11 Sep 2013
Messages: 4 563

MessagePosté le: Dim 19 Juil - 11:46 (2015)    Sujet du message: LE PARFUM DE MARIE Répondre en citant

Pouah ... la façon dont tu décris cette intimité entre Marie et Pierre, c'est superbe. Et la façon dont tu clotûre ton texte, franchement bravo. C'est très beau, cette danse des sens et des émotions.
_________________
Rafistoleuse
Dim 19 Juil - 11:46 (2015)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 00:00 (2016)    Sujet du message: LE PARFUM DE MARIE

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