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"Bruxelles, ma belle..."

 
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Alinoë
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MessagePosté le: Mar 13 Oct - 18:31 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant

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2h du matin.


Bruxelles, un appart-hôtel sans prétention, dans un quartier calme, non loin des studios Reyers de la RTBF. Accoudé à la rambarde métallique du balcon, Niel contemple la tête raplatie de l'immense tour, avec toutes ses antennes, ses lumières colorées qui dansent, changent, lui donnant des airs de soucoupe volante posée sur un long pied uniforme. Brut. Etrange au milieu des petites maisons de briques et des rue aux trottoirs pavés. Au loin, il peut entendre les bruits de l'incessante circulation sur le boulevard Brand Whitlock – un nom à coucher dehors –, deux bandes dans chaque sens et de larges tunnels au centre. Un fleuve de voitures infranchissable hors des clous.


Bruxelles, avec ses friteries et ses fritkot à tous les coins de rue. Ses cafés, sa population disparate, un patchwork inimitable de cultures qui se côtoient, se tolèrent dans un pays où les autochtones se font la guerre pour une question de linguistique. Un véritable bouillon d'art, d'architecture et de culture. Un émerveillement de tous les instants pour l'américain de vingt-deux ans. De quoi occuper ses longues nuits d'insomnie et noircir quelques dizaines de pages virtuelles sur son pc portable dernier cri. Cette ville l'inspire, l'intrigue.


La mine rêveuse, il se redresse, glisse une main dans ses cheveux châtain-clairs et pivote vers la porte-fenêtre entrouverte. A l'intérieur, l'obscurité à peine troublée par la lueur de l'écran de télé. Il cligne des yeux, avise l'image que lui renvoi la vitre. Son t-shirt fétiche froissé, à l'effigie de Green Day, subtilisé à son frère aîné, rappé et distendu par les années. Son jeans, pratiquement le seul de sa garde robe, dans un état pas plus glorieux. Et la paire de chaussettes en pilou rose fuchsia, beaucoup trop petite, « empruntée » à sa chérie. La classe. Alors, les vieilles lunettes coincées dans le col, c'est la touche finale à son look d'auteur en plein travail. Si seulement...


Certes, Bruxelles l'inspire, mais pas pour son roman. Plutôt frustrant. Un faible soupir filtre entre ses lèvres. Il ouvre doucement la porte, pose ses binocles sur son nez et file vers le canapé, son pc et son thermos de café. Le café. La seule boisson qui lui fait regretter sa bonne vieille cigarette, à l'ancienne, pas une de ces pipettes électroniques. A quand l'alcool électronique ?


Un vague rire s'échappe de ses lèvres tandis qu'il prend place dans le canapé en simili-cuir. Il remplit tranquillement sa tasse, attrape son ordinateur et se cale confortablement contre le dossier. Une gorgée de café. Il est prêt à s'y mettre, après un « rapide » coup d'oeil à ses Twitter, FaceBook et autres. Son dernier livre ne va pas se vendre tout seul. Il se doit d'assurer le fan serve.


Si Apolline était là, elle dirait qu'il procrastine. Mais puisqu'elle dort à poings fermés dans la pièce d'à côté, elle ne risque pas de dire quoi que ce soit. Non content de son raisonnement intérieur, il pose les pieds sur la table basse, s'affaisse un peu et, un franc sourire aux lèvres, parcoure les derniers commentaires de ses lecteurs comme un gosse qui déballe ses cadeaux d'anniversaire.


*    

10h


Apolline se réveille seule, étalée dans le confortable lit double. Elle ne fréquente l'écrivain – de quatre ans son cadet – que depuis quelques mois pourtant son absence ne l'étonne pas. Il dort peu, généralement dans un fauteuil ou sur un coin de bureau malgré les subtiles tentatives de la psy pour le convaincre ne serait-ce que s'allonger. Il comate souvent en journée, dans des lieux et des postures improbables, quand l'agitation alentours apaise ses angoisses.


Elle s'assied dans les draps en pagaille, laissant son regard dériver un instant à travers la pièce plongée dans la pénombre, la porte entrouverte et l'écho de la télé toujours allumée dans le salon. A tous les coups, Niel somnole devant son ordinateur, prit en traitre par Morphée. Sur cette pensée, elle se glisse hors du lit. Un rapide rajustement de nuisette – bordeaux, satinée, simple mais féminine –, elle enfile le peignoir assorti et, tout en donnant un coup de peigne manuel à ses cheveux courts, rejoint le salon de son pas leste, déjà parfaitement aware, comme dirait Jean-Claude.


Les premiers rayons du soleil éclairent la pièce d'une douce lumière orangée. Sans grande surprise, le jeune homme est avachi dans le canapé, la tête en arrière, le pc portable en veille sur ses genoux, la tasse de café à moitié pleine encore miraculeusement droite dans sa main et ses lunettes de travers sur son nez. Un léger ronflement s'échappe de sa bouche ouverte, la trachée écrasée par son inconfortable position.


Le visage d'Apolline se fendille d'un sourire devant cette vision. Elle va jusqu'à lui et, prudemment, le déleste de tous ses encombrants lunettes, pc, café – qu'elle pose en vrac sur la table basse. Une bonne chose de faite, sans le réveiller en plus. Miracle. Il n'a même pas frémit... La joie s'efface subitement du regard de la psy. Maternelle, elle se penche, touche le front de l'écrivain du revers de la main. Rien d'anormal. Un soupir soulagé filtre entre ses lèvres.


C'est qu'il a la fâcheuse tendance à somatiser pour tout et n'importe quoi, le grand dadet. Et ce ne sont pas les raisons d'attraper une maladie imaginaire qui lui manquant en ce moment, à commencer par le décès de sa mère. Elle effleure sa joue parfaitement rasée du bout des doigts, la mine peinée. Il a beau jouer le roc insensible, le sage philosophe, elle le sent différent depuis son voyage à Londres, transformé de l'intérieur. Quelque chose s'est produit là-bas, plus que le « simple » enterrement de sa mère, plus qu'une « simple » réunion de famille ; quelque chose dont il refuse obstinément de parler, même à Luke ou à elle.


Elle se redresse en dégageant son front d'une main distraite et file vers la kitchenette ; une petite cuisine à l'aménagement minimum, amplement suffisant pour un week-end. Elle ne prend pas le risque d'allonger le dormeur, c'est déjà exceptionnel qu'il ne se soit pas réveillé à l'approche de sa femme, comme il aime l'appeler.


Sa femme ; l'idée lui plait bien à Apolline. Epouser un jour Niel Dickinson, l'auteur prodige, évoqué par les médias comme le nouveau Stephen King, rien que ça. Il croque le monde, la réalité humaine avec réalisme et précision, dépeint des drames quotidiens à travers son regard acéré ; aucune excuse pour ses – anti – héros.


Elle l'admirait déjà avant de le connaître, l'image sereine et réfléchie qu'il renvoi à ses fans, son inébranlable assurance, son grand coeur. Elle l'apprécie plus encore maintenant qu'elle a vu qui il est vraiment, l'écrivain insomniaque bourré de tics, de tocs et d'anxiété, le frère attentionné, l'homme fier et droit, l'idéaliste un poil justicier, le malade imaginaire, le tendre romantique. Elle aime sa complexité, sa bonté d'âme malgré les affres de sa vie. Elle l'aime, son auteur névrosé, et tant pis si son chirurgien de père ne partage pas son enthousiasme. Il faudra bien qu'il s'y fasse.


*    

14h


La mine anxieuse, Niel déambule à travers la pièce en mâchouillant la branche de ses lunettes sous l'oeil passablement amusé d'Apolline installée dans le canapé. Avec ses cheveux en pétard, sa perpétuelle moue boudeuse, sa chemise boutonnée à la six quatre deux et son caleçon porte bonheur, il est tout simplement à croquer. La jeune femme sourit, referme son livre et glisse une main dans ses cheveux marron, aussi banal que le reste de sa personne selon elle. A se demander ce que l'écrivain peut bien lui trouver...



« Ce n'est pas ta première interview, qu'est-ce qui t'angoisse à ce point ? », demande-t-elle de son anglais scolaire saupoudré d'un léger accent français tout à fait charmant.


Niel s'arrête au milieu de ses va-et-viens et pivote vers elle, le visage crispé. Il hausse les épaules, ses mâchoires claquent, ses dents grincent. Il remet ses lunettes sur son nez en soupirant. Sa femme n'a pas tord, les plateaux de télé n'ont plus aucun secret pour lui mais le savoir n'y change rien. La boule de plomb au creux de son estomac, le noeud dans sa gorge et ses sueurs froides se fichent pas mal de sa raison.


« Si je le savais... », souffle-t-il, le ton emprunt d'une bonne dose de consternation.


Souriant de plus belle, Apolline quitte son siège, y abandonne son bouquin et rejoint son chéri pour le prendre dans ses bras, qu'il soit d'accord ou pas. L'écrivain bougonne un peu mais la serre contre lui, la tête enfouie dans son cou qui sent bon la coco. Les doigts de la psy viennent presque immédiatement grattouiller la nuque du jeune homme, lui arrachant un petit râle de satisfaction.


« Tu vas très bien t'en sortir. », murmure-t-elle à son oreille. « Comme toujours. »


Il s'écarte, la regarde à travers les verres graissés de ses lunettes, moyennement convaincu.



« Qu'est-ce que tu en sais ? »
« J'ai confiance en toi. », répond Apolline de sa désarmante franchise, ses yeux noisettes plantés au fond de ceux si clairs de son compagnon. « Quoi que tu en penses, tu as beaucoup de talent et ton français est presque aussi excellent que ton roman. Tu n'as aucune raison de t'en faire. »
« Sûrement. », accorde Niel de mauvaise grâce.


Il ne se trouve pas si talentueux que ça, lui, ni beau ou intéressant. Ses histoires et sa plume n'ont rien d'original. Qu'elles plaisent l'étonne, le ravi tout autant. Cinq romans, trois best-sellers ; c'est le public qui est trop bon, pas l'écrivain. Devant la moue sceptique de l'américain, Apolline rigole doucement, se dresse sur la pointe des pieds et l'embrasse tendrement.


« Je t'aime, toi. », susurre-t-elle contre ses lèvres.
« J'en ai de la chance. », rétorque-t-il en la soulevant de terre, un sourire taquin et une lueur lubrique dans le regard.


Les jambes de la freluquette jeune femme s'enroulent autour de sa taille, les mains accrochées dans son dos. Le couple disparait rapidement dans la chambre à coucher pour un petit moment câlin. S'il est capable de s'endormir n'importe où – ou presque –, il a besoin de son petit confort lorsqu'il s'agit de faire l'amour à sa femme, loin de toutes formes de stress.


*    

19h15


Dans sa loge de la tour Reyers, Niel lutte contre son angoisse en rajustant sa tenue devant le miroir. Chemise gris-bleue parfaitement repassée, ouverte de trois boutons, les pans soigneusement sorti du pantalon noir, le tout parfaitement ajusté sur une paire de chaussures italiennes des plus classes selon sa femme. Pas de lunettes, jamais lors de ses apparitions publiques ; il sort les lentilles pour ces occasions même si la simple idée de devoir placer ces corps étrangers sur ses cornées le révulse.


Beaucoup moins depuis qu'il sort avec Apolline, son Apple. Elle ne lui crie pas dessus lorsqu'il angoisse pour rien, part dans ses délires ou se concentre un peu trop sur son nombril. Elle n'essaye pas à tous prix de soigner ses milliards de manies et ses phobies ridicules aux yeux de la plupart des filles. Elle l'aime comme il est, avec ses innombrables défauts et son fichu caractère.


Ils ne se fréquentent que depuis cinq mois pourtant, elle le connait déjà mieux qui n'importe qui, certainement mieux que lui-même. Un sourire effleure ses lèvres tandis qu'il glisse les doigts dans ses cheveux pour les ébouriffer, juste un peu. Il veut avoir l'air détendu, pas négligé. Le résultat semble plutôt concluent. Satisfait, il pivote, avise la petite pièce, la tringle à costume vide, le frigo, la table basse et le canapé. Un coup d'oeil à sa montre en acier suivit d'un long soupir. Non seulement le temps traîne à passer mais sa femme tarde à revenir des wc. Il s'ennuie, il a le trac et personne chez qui se lamenter. Ses mâchoires claquent, ses dents grincent. Du bout de l'indexe droit, il repousse machinalement les lunettes qu'il n'a pas sur le nez.


Ne pas paniquer... Il souffle un grand coup, secoue vivement la tête et file à grands pas vers le canapé pour s'y assoir le plus confortablement possible. Affalé contre le dossier, la tête en arrière, il ferme les yeux en tentant de se concentrer sur sa respiration ; inspirer, expirer, calmement, profondément. Qu'il se sent con, dès fois. Il se prend la tête entre les mains, consterné par son manque totale de sang froid. Si ses frères le voyaient dans cet état. Ou pire, son père. Il n'ose même pas imaginer la danse qu'il se prendrait.


Soudain, la porte s'ouvre. Niel bondit sur ses pieds comme s'il avait le feu aux fesses, sur ses gardes, le corps tendu :
« Je dormais pas ! »
« Du tout. », pouffe Apolline en pénétrant dans la loge, un gobelet de café dans la main. Elle lui sourit, mutine. « J'aurais peut-être dû t'en rapporter deux. », rajoute-t-elle, le breuvage brûlant brandit en avant.
« Qu'est-ce que je ferais sans toi ! », s'exclame l'écrivain en venant jusqu'à elle. Un bisous, une gorgée de café qui lui crame la gorge.
« La fortune de l'un de mes collègues. »
« Ou son désespoir. »
« Les deux à la fois. »


Ils rigolent de bon coeur puis s'embrassent avec passion. A regret, elle s'écarte, glisse la langue sur ses lèvres, le souffle légèrement raccourci.


« Tu...Mh. Tu es prêt ? »


Aucune réponse. Un instant, il l'admire, la dévore du regard en silence. Ses cheveux courts à la Emma Watson, son nez pas bien grand qui se retrousse quand elle n'est pas contente et ses courbes soulignées par sa tenue ; long pull en v orné d'une ceinture sur un jeans skinny et des bottillons aux talons à un chat des aiguilles.


« Mon coeur ? », s'enquit-elle en français, comme toujours pour les petits surnoms.
« Oui ? », répond-t-il distraitement, un sourire rêveur s'épanouissant doucement sur son visage.
« Tu es prêt ? », répète-t-elle calmement bien que légèrement décontenancée par le regard appuyé de l'écrivain.
« Mh ? » Il secoue vigoureusement la tête, arrange sa chevelure. « Prêt. »
« En français, s'il vous plait Monsieur ! », s'exclame Apolline, faussement épatée. Puis, lui attrapant la main, elle rajoute : « Et si vous le buviez, ce café, qu'on puisse y aller ? »
Un sourire aux coins des lèvres, Niel vide son gobelet, l'envoi dans la corbeille et vole un rapide baiser à sa chérie avant de demander tout de go, en bon Dickinson :
« Epouse-moi. »
« Quoi ?! », s'écrie-t-elle, une main sur le coeur, les joues en feu. Elle a dû mal comprendre.
« Epouse-moi. », répète-t-il dans sa langue maternelle, le plus sérieusement du monde. « Où tu veux, quand tu veux mais je t'en supplie, dis oui. », rajoute-t-il en s'agenouillant devant elle, les deux mains autour de la sienne et le regard implorant.
« Ni... Mon coeur, c'est... », balbutie-t-elle, les paupières papillonnantes. Bien sûr qu'elle crève d'envie de d'accepter cependant, l'impulsivité de la demande la pousse à tempérer ses ardeurs. Elle ne voudrait pas qu'il regrette plus tard. « Je t'aime mais... »
« Mais quoi ? », l'interrompt-il en se levant d'un bond. « Je ne te demande pas de faire ça demain. » Il prend délicatement la tête de sa compagne entre ses mains, la transperçant de son regard, passionné et intense. « Je veux simplement passer ma vie avec toi, fonder notre famille à nous. »
« Tu...Tu n'as que vingt-deux ans. », persiste Apolline, aussi calme que raisonnable.
« Et alors ?! On s'en fiche. Evan en a vingt-six, il se comporte toujours comme un pré-ado ! », argue vigoureusement l'écrivain ; comme si son grand frère était un exemple... « Tu m'aimes, tu l'as dit. Moi aussi. Où est le problème ? »
Elle pose délicatement la main sur sa joue, l'embrasse tendrement avant de répondre :
« Tu... Ce genre de décision ne se prend pas sur un coup de tête. »
« Et pourquoi pas ? »
« Parce que... Mh. Niel... »
« C'est bon, laisse tomber. », grommelle le jeune homme. Ses mâchoires claquent, ses dents grincent tandis qu'il contourne sa compagne et quitte la loge, la mine impassible malgré sa vive contrariété.
« Mon coeur ! », s'exclame Apolline en lui emboitant le pas, obligée de trotter pour ne pas être distancée. Ses talons claquent sur le lino. « Attend, je t'en prie ! »



Réaction immédiate. Niel s'arrête et pivote vers elle, les lèvres pincées, luttant de toute ses forces contre le trop plein d'émotions qui lui électrise les nerfs. Pas de craquage en public, hors de question.


« Tu as raison. C'était stupide et immature. », déclare-t-il sereinement, du moins en apparence.


Le léger tremblement de sa voix, ses mâchoires qui grincent, sa respiration contrôlée ; tant de détails facilement repérés par sa psychologue de petite-amie. Elle s'en veut, maintenant. La lèvre inférieure coincée entre les dents, elle fixe le bout de ses bottillons, morte de honte. Il n'aime pas les esclandres – ou toute autre démonstration de sentiments – lorsqu'il y a du monde autour, comme à cet instant. Un va et vient incessant. Tout le personnel sur le pied de guerre. Il est dix-neuf heure vingt-neuf.


« Non. Mh. Ce... c'est moi qui suis stupide. », souffle Apolline sans oser le regarder. N'importe quelle femme aurait sauté de joie devant une telle demande mais non, elle, il a fallut qu'elle écoute sa maudite cervelle. Elle se sent tellement ridicule.
« Bien sûr que non ! », dément vivement l'écrivain en comblant la courte distance qui les sépare puis, du bout des doigts, il relève délicatement le visage de sa chérie. « Je t'interdis de dire une chose pareille. Tu es... Tu te rappelles la première fois qu'on est sorti... ? »
« Que je t'ai traîné dehors, oui. », le coupe-t-elle, un vague sourire aux lèvres. Comment résister ?
« Tu m'as demandé si j'admirais quelqu'un. », enchaine Niel, ignorant sciemment sa remarque.
« Mh... oui. »
« Toi. »
« Moi ?! », s'étonne la jeune femme dans un bref rire nerveux, les pommettes rosies de gêne. « Enfin... C'est... non. Je... Mon coeur. » Elle recule d'un pas en secouant doucement la tête, les yeux humides.


Pourquoi ? Le visage de l'écrivain se froisse mais avant qu'il n'ai le temps de dire quoi que ce soit, Apolline tourne les talons et s'enfuit en courant. Il tend le bras, ouvre la bouche, prêt à s'élancer à sa suite lorsqu'un technicien au ventre rebondit l'intercepte :
« M'sieur Dicky...Di... »
« Dickison. », le coupe Niel avec un manque crucial de délicatesse. Ses mâchoires claquent, son indexe repousse le vide sur son nez ; foutue manie.
« On vous attend sur le plateau. », expose platement l'employé, visiblement habitué à se faire malmener par les célébrités. Son chewing-gum grince, voyage dans son immense bouche à la vue de tous.


L'écrivain grimace puis soupire. Il dégaine son Iphone, tapote un rapide message destiné à sa femme... Hésitation. Il efface, recommence plusieurs fois sous l'oeil torve du technicien. Finalement, il opte pour un simple lien vers une vidéo :






Envoyé. Un imperceptible sourire effleure ses lèvres. Il relève la tête, avise le petit gros à travers quelques mèches, à nouveau impassible.


« Je vous suis. »


*    

19h40


Assis sur un tabouret pivotant, Niel tapote le sommet du micro inactif posé devant lui, le regard perdu dans le vague. Il attend patiemment son tour, hors champ, pendant que la journaliste à sa droite débite les nouvelles du jour. Il n'écoute pas vraiment, il a le temps. Encore un reportage. Le désavantage de passer aux infos, c'est qu'il faut se farcir quinze minutes de glande pour cinq secondes de gloire. Selon Glen, son manager, les émissions sérieuses auraient un effet bénéfique sur sa crédibilité.


Ce qu'il s'en branle, de sa crédibilité, l'écrivain, tout comme de sa quote de popularité, d'ailleurs. Et même s'il adore les compliments de ses fans, il s'en passerait volontiers au profit d'un paisible anonymat. Le reportage démarre. L'Iphone vibre dans sa poche. Contenant comme il peut son empressement, Niel dégaine l'appareil, allume l'écran.



« J'accepte à une seule condition, que tu rencontres ma famille d'abord. »


Il ne peut réprimer un sourire en lisant le message de sa presque femme. Il en faut bien plus pour l'effrayer avec la tribu qu'il se tape. Six frères. Un soldat, un joueur de poker, des jumeaux propriétaires d'une boutique d’ésotérisme, un mécano et un génie légèrement misanthrope. Sans parler de son père traumatisé de guerre et de son oncle qui se verrait bien régir un état militaire. Pas besoin de remonter plus haut dans l'arbre généalogique pour imaginer ses tares à lui. Une lopette trop émotive, un scribouillard à deux ronds, un de ces artistes torturés bons à enfermer, un binoclard à grosse tête ou un gossip boy en puissance ; tant de jolis surnoms qu'il s'est vus attribuer pendant son enfance. Il soupire, secoue la tête et reporte son attention sur son téléphone. Plus que quelques secondes avant la reprise.


« Je demande ta main à ton père, si il le faut ! »
   

« Tu ne crois pas si bien dire...  »

« Tu ne me dissuaderas pas si facilement. »
   

« Je t'aime !:-* »

« Moi aussi »
   

« On se retrouve à l'hôtel ? »
   

« Je t'attends en bas. Ca se fête, des fiançailles ! Tu n'espères pas t'en sortir sans m'offrir ne serait-ce qu'un resto ? »


Il sourit bêtement sans remarquer qu'il est de nouveau à l'antenne. Elle a dit oui, là. Il a pas rêvé. Elle a dit oui.


« Je t'aime, toi ! »
   



Il range son portable en relevant la tête, l'air passablement niais au grand dam de la présentatrice qui ne peut réprimer un rire. Un raclement de gorge. La main de l'écrivain glisse sur son visage. A nouveau parfaitement sérieux – autant que possible-, il prend la pose à la manière d'un journaliste et plante son regard dans l'objectif de la première caméra venue.



« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonsoir. », commence-t-il avec un aplomb qui l'étonne lui-même. « Nous avons le plaisir, que dis-je, le privilège de recevoir sur notre plateau... Moi. »


Il sourit, très fier de lui, une lueur de sale gosse dans les yeux. Ce n'est pas souvent qu'il se permet un brin de folie sur un plateau de télé, encore moins celui des infos. Cependant, les mines hilares du personnel de l'ombre et les difficultés de sa voisine à garder son sérieux l'encourageraient presque à poursuivre son délire. Presque. Il a une image à préserver, un livre à présenter et une folle envie d'en finir au plus vite pour retrouver sa fiancée.


« Excusez-moi. », dit-il en pivotant vers sa voisine. « Un petit moment d'égarement. Vous disiez ? »
« Cinq romans, trois best-sellers, le sixième actuellement en librairie et un septième en préparation, à seulement vingt-deux ans. », reprend la journaliste, la voix emprunte d'un certain amusement malgré ses efforts pour retrouver sa professionnelle neutralité. « Quel est le secret d'une telle réussite ? »
« Ma photo à l'arrière du livre. », ricane l'américain. « Sérieusement. Il n'y a aucun secret. J'invente des histoires depuis que je sais les exprimer et j'en écris depuis que je connais l'alphabet. Après, j'ai eu la chance de traiter des bons sujets au bon moment, tout simplement. »


Son ton est calme, serein alors que sa jambe droite tressaute sous la table à laquelle il est accoudé. Il compte ses respirations entre chaque réponse, tente d'oublier le monde autours, les téléspectateurs derrière leurs écrans ; tant de regards qui le scrutent, analysent chacun de ses gestes, chacun de ses mots. Loin d'imaginer son trouble, la journaliste enchaine :
« Le sujets, justement. Ce nouveau roman, « A fleur de toi. », dites-nous en quelques mots, de quoi parle-t-il ? »
« En quelques mots ? Ouhf... Des histoires d'hommes et de femmes, des vies qui se croisent. Rien de transcendant. », répond Niel en chassant l'air d'un vague geste de la main. Il ébouriffe sa chevelures, ses mâchoires grincent. Il déteste ce genre de questions. De quoi ça parle ? T'as qu'à le lire, du con.
" Je ne pense pas en dévoiler trop en évoquant le retour de l'un de vos personnages phares. »«, poursuit la présentatrice, sans le moindre sourcillement.
« Moui. Non. Effectivement. Le caporal Jackson. » Il se compose un sourire charmeur des plus convaincant. Heureusement qu'aucun de ses frères n'a jamais songé ne serait-ce qu'à feuilleter l'un de ses romans.
« De quoi ravir vos fans. »
« J'espère... »

« En tous les cas, merci d'avoir accepter cette invitation. »
« Avec plaisir. », ment aisément l'écrivain.


Pas qu'il aime ça ; il sait le faire et il s'en sert quand c'est nécessaire. Il ne peut décemment pas exprimer son emmerdement profond à haute voix. Son regard se perd dans le vide, son esprit s’égare tandis que la présentatrice conclut le sujet en évoquant les prochaine séances de dédicaces prévue à Bruxelles dans les jours à venir. Il adresse un dernier sourire distrait à la caméra et profite du premier hors champ pour s'échapper du plateau. Pas un mot, à personne, et tant pis si les gens le croient prétentieux ou Dieu-sait-quoi.


Il veut retrouver Apolline, vite. Il se sent beaucoup trop perdu sans sa présence près de lui. Sa timidité et ses angoisses reprennent le dessus. Les mains profondément enfoncées dans les poches de son pantalon, la tête baissée pour esquiver toute tentative d'interception, il traverse les couloirs du studio, filant à toute blinde vers les ascenseurs. Il a tellement hâte de pouvoir la serrer dans ses bras, de sentir la douce odeur de sa peau et glisser les doigts dans ses cheveux courts. Il est en manque, nerveux et anxieux comme un môme trop longtemps séparé de son doudou, un môme qui joue au grand devant le monde, un foutu Justin Bieber de l'écriture.





Pour ceux qui l'ont pas lu, ce sont les même personnages que "Psy-Cause". XD


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Mar 13 Oct - 18:31 (2015)
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valet2trefle
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MessagePosté le: Mar 13 Oct - 22:07 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant

Alinoë, j'adore te lire. Ton écriture est fluide, elle coule tout seul, on lit sans effort et quand on arrive à la fin de ton texte on se dit: quoi déjà?! Mais j'en veux plus moi!
Je me suis retrouvée à sourire comme une idiote en lisant l'histoire de ces deux personnages très chou et j'aurais aimé avoir encore la suite...
Mais revenons à nos moutons et parlons un peu du thème. Il me semble avoir bien discerné les trois visages de ton personnage principal, l'auteur Niel. Il y a celui qu'il montre à ses fans, le mec sûr et stylé, celui qu'il montre à ses proches, beaucoup plus décontract' et avec beaucoup de manies, et celui qu'il ne connait que lui: plein d'incertitudes, de stress et même un peu de naïveté. Bref, tu as rempli le contrat!
Et comme le dit Niel, c'est  qu'une histoire "d'hommes et de femmes, des vies qui se croisent. Rien de transcendant" et pourtant... ça marche! 

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MessagePosté le: Mer 14 Oct - 04:30 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant

Laughing Haha! Merci Valet!

Contente que ça t'ai fait sourire et puis que tu ai vu les trois visages. (j'ai eu peur que ça soit pas assez clair XD)


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MessagePosté le: Mer 14 Oct - 07:03 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant

Bon bon bon, j'adore les personnages ! J'aime beaucoup Niel, sa dégaine, ses angoisses, ses pirouettes face aux médias tout ça... Je trouve leur relation adorable mais je dois dire .... Y a un côté de moi qui aurait voulu les voir galérer comme pas possible, qu'il y ait des mal-entendus, qu'un des deux se fâchent, je ne sais pas... Tout se passe trop bien, Apolline se laisse convaincre si facilement qu'on doute qu'elle ait eu des appréhensions

Du coup je suis pareille que Valet, j'ai envie de les voir avancer dans leur quotidien, voir les embûches qu'ils rencontrent, les petites emmerdes et les grands bonheurs, j'ai envie de tout savoir

En tout cas, BOULOT ÉNORME, tout bien présenté en couleur et en musique, c'est super chouette !
Bravo !
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MessagePosté le: Mer 14 Oct - 15:08 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant

HAHA Merci Rafi!

Ouais, effectivement c'est très bisounours tout ça XD j'ai dû un peu couper dans le scénar de base par manque de temps. (je sais pas pourquoi, j'étais persuadée que le défi se terminait hier XP)

Normalement, ça aurait dû être de 2h du mat à 2h du mat, et donc quelques rebondissements de plus. peut-être une suite pour un autre défi
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MessagePosté le: Jeu 15 Oct - 04:08 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant

Oui j'imagine que tu as dû te restreindre oui, par rapport au timing, dommage, mais en même temps ton texte est déjà bien fourni quoi

En tout cas j'aime les personnages !
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MessagePosté le: Jeu 15 Oct - 16:25 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant

Laughing Héhé tant mieux parce que tu risques bien de les revoir. haha
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MessagePosté le: Jeu 15 Oct - 16:27 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant


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MessagePosté le: Ven 20 Nov - 16:36 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant

C'est fort bien écrit, d'abord, tu aurais presque pu resserrer un peu. Mais tout est fluide. L'atmosphère, l'histoire, j'ai vu le Hugh Grant de "coup foudre..." et autre comédies, dans le rôle de Niel ^^J'aime beaucoup comment tu dessines tes personnages, leur profondeur grâce aux détails si réalistes et puis leur complicité, leur univers. Et le lien en plein coeur du texte c'est une chouette idée.
Il m'a peut-être manqué de... d'une intrigue, de doutes, je sais pas. Tu ouvres une porte avec l'histoire de son voyage et la transformation que perçoit sa presque femme, j'ai attendu de savoir si un cadavre était caché dans le placard, mais tu ne l'exploites pas. 
Bref, du tout bon mais qui frustre un peu^^
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MessagePosté le: Ven 20 Nov - 20:40 (2015)    Sujet du message: "Bruxelles, ma belle..." Répondre en citant

oui j'ai dû finir en vitesse pour etre dans les délais et du coup c'est une version un peu... plate. lol

Mais j'ai une version plus longue avec un peu plus d'intrigue. XD (que j'ai hésité à poster ici en dessous d'ailleurs... ^^)

Merci pour ta lecture pis pour ton com! hihi
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