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DEUX CROISSANTS ET TROIS ROSES

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Mar 13 Oct - 23:56 (2015)    Sujet du message: DEUX CROISSANTS ET TROIS ROSES Répondre en citant

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Hier soir, j’ai débranché le réveil. Pourtant ce matin, je me lève à la même heure. 7H45. J’ouvre un œil, je sais que c’est fini. Je ne retrouverai pas le sommeil.  
C’est triste pour un dimanche. 
J’entends le souffle d’Hélène. Je me retourne. Je vois ses épaules nues, son cou caché par des cheveux blonds. 
Elle dort comme une enfant. Elle ne se doute de rien. 
A-t-elle senti hier soir cette érosion maligne, cette soudaine absence de chaleur quand mon corps s’est approché du sien ? 
Non. Elle n’a même pas remarqué mon silence à la place du je t’aime quand j’ai éteint la lampe de chevet. 
D’où lui vient ce manque de lucidité ? D’un trop plein de sentiment. 
Je l’ai aimée à cause de cela : de ce besoin permanent de tendresse, par les mots, par les gestes. Aujourd’hui j’en suis presque fatigué. 
Comment lui dire ? Comment lui faire comprendre ? 
Je me lève.  Les lattes du parquet chatouillent  mes pieds nus. J’ai froid. Je marche vers la cuisine. J’ouvre les volets électriques.  
Dehors la nuit s’éternise, poussive, inélégante. Le brouillard me cache le jardin, le portique, la balançoire. 
Elle n’a jamais servi. 
Je prépare le café. Depuis qu’il est en dosette, je suis « domestiquement » à la page. Je fais. Je participe. J’existe. Et je m’inscris dans la catégorie de l’homme moderne, celui qui occupe la une de « psychologie magazine ». 
Je bois le mien seul. Je le déguste. Je remonte à la surface. J’ai l’impression enfin que la vie vaut d’être vécu. Un peu. 
Un homme en pyjama est l’expression de sa future déchéance. Une chance que je ne me sois pas regardé dans le miroir de la salle de bain. De toute façon, je ne me regarde jamais.  
L’eau de la douche est froide comme un espoir à qui on a tordu le cou. J’aime l’attaque violente sa température d’hiver. Elle rend à mon corps une peau jeune et tendue un court instant. 
Tricherie immonde.  
Debout sur le tapis de bain, la réalité reprend le dessus. Je dégouline, je tremble. J’attends que ça se calme. Se raser dans ces conditions c’est courir à la boucherie. 
Le rasoir à la main, je fais l’inventaire d’un visage bien dessiné pour certains. Le sens de l’esthétique a foutu le camp, on ne me fera jamais croire que je suis beau. 
Je simule l’élégance c’est tout. Même quand je souris. Une trace de dentifrice souligne mes lèvres. Je m’essuie. 
Je m’endimanche. Un dimanche c’est normal. Les anciens le faisaient. Aujourd’hui on traine, on joue au sdf avec son survêt’adidas et ses Nike. C’est à vomir. Sunday wear, une belle bêtise. 
Je passe devant la chambre nuptiale. J’entends Hélène ronfler, une paille soufflant de l’air. Les femmes filiformes gardent l’âge de la jeunesse jusqu’aux premières désillusions où elles se fanent. 
Je n’ai pas envie de la voir déçue. 
Pourtant elle a tout pour l’être. 
Je pars acheter des croissants et des roses : mes pitoyables alibis. 
  
  
Arrivé dans le portail de la maison, je suis un autre homme. Je me redresse. Je vais m’offrir au monde. 
La transformation s’est faite  par le visage de la voisine que j’ai salué en sortant. 
Pour la première fois de la journée je suis aimable. Pour la première fois aussi, j’oublie la présence d’Hélène dans ma vie. Le frein se rompt. La culpabilité galope ailleurs. 
On se retourne à mon passage. On étudie ma personne 
Je traverse la rue. Je prends le bus pour deux arrêts seulement. Le centre-ville est déjà noir de monde. C’est jour de marché. Je descends. 
Ma silhouette se reflète sur la devanture de la boulangerie. La caissière me trouve appétissant. 
Elle me dit « viens ». 
A force d’être un client fidèle, on se connait. Fidèle quel drôle de mot. Je rentre dans la boutique, je suis hilare. Je transpire la joie, je la vocalise. Je théâtralise. Je joue le Belmondo. « Toc toc bada boum, c’est moi, le croissant voyageur ».  Je pars entrainant la caissière dans une pause impromptue. Elle a tous les droits puisque c’est la patronne. Sa fille la remplace. 
On se balade dans la rue. On se prend par la taille. 
  • Enfin disposé à passer une journée chez moi 
  • Non ma chérie seulement quelques minutes 
  • Ah oui j’oubliais, nous sommes dimanche. T’aimer en discontinu devient épuisant 
  • Ne pas t’aimer l’est tout autant ma chérie 
  • Alors pourquoi cours-tu ailleurs ? 
  • Pour avoir le plaisir de te revoir 
  • Ca fait 15 ans qui j’aime un courant d’air 
  • 15 ans déjà ? 
  • Et oui. Tu te rends compte. Quand tu es rentré dans la boutique, tu n’’a même pas reconnu ta fille. 
  • Je me disais celle qui tient la caisse avec toi te ressemble. 
  • C’est ça moque-toi de moi. En attendant, tu restes un inconnu pour elle 
  • Il vaut mieux ma chérie. Je n’ai jamais su comment faire avec les enfants. 
  • Tu te paies une bonne conscience avec une pension alimentaire 
  • J’assume ma chérie. J’assume. 
  • Je n’ai pas envie de me disputer avec toi. Je n’ai pas le courage de supporter une scène de ménage 
  • Nous ne sommes pas un ménage ma chérie 
  • Je sais mon amour, nous sonnes des amants 
  • Des amants éternels ma chérie. 
J’ai le sens de la formule. Je l’embrasse sous le regard horrifié d’une none. Par un détail elle a tout deviné. Je porte une alliance et pas ma maitresse. 
C’est dimanche, il est 9 h. Elle ne devrait pas être là. Moi non plus. 
De retour à la boulangerie, la clientèle ne voit rien de ce tour de passe-passe. Je redeviens monsieur tout le monde. Ma chérie se déguise en caissière. J’achète deux croissants. 
  
Puis, comme poussé par  la délicieuse habitude du rituel dominical, je fais 50 mètres à pieds, me pose devant une fleuriste rousse, toujours la  même. 
Quel âge a-t-elle ? Je l’ignore. La laideur la fige dans le temps. Elle m’a pas bougé depuis la fin de mon adolescence. Sa boutique non plus. Elle ressemble à un herbier à peine aéré. L’oxygène s’y faufile comme un voleur. 
J’ouvre la porte, une cloche sonne. Et elle m’accueille. Dans ses yeux, je me redécouvre jeune. Et je crois l’être à nouveau. J’ai la timidité d’un ado. Je sens le poids de la bêtise sur mes épaules, le manque d’assurance pollue mes gestes. Mais chose étrange aucune culpabilité ne me noue la gorge. J’ai la virginité de la vie dans son regard. Les iris de la vendeuse siphonnent mon curriculum vitae. Avec l’air du type à l’expérience zéro, je lui demande deux roses  
  • C’est pour mon épouse 
  • je vous en offre une troisième ? 
  • Non je vous remercie, deux me suffisent 
  • Voyons prenez, vous l’offrirez à votre mère. 
  • Puisque vous insistez… 
La vendeuse connait bien ma mère. Elles se croisent tous les jours à 9h07. Même le dimanche. 
Il est 9h06 54secondes. Je paie mes trois roses. Je quitte la fleuriste. 
Ma mère arrive. Je reste un ado pour deux minutes encore. 
  • Toujours à acheter des roses pour ta stérile 
  • Maman, pourquoi parles tu d’Hélène comme ça 
  • Parce que c’est la vérité 
  • Je ne veux plus l’entendre maman 
  • Quand t’est ce que tu vas grandir ? 
  • Jamais maman, jamais. 
Je lui donne sa rose sans l’embrasser. Maman ne me remercie pas. Il y a longtemps que le cordon est pourri entre nous. 
Je reprends le bus. Il s’arrête devant la maison. Je redeviens le triste bonhomme. Les croissants et les roses ne m’égayent pas. Ils me décorent comme une pierre tombale. 
J’ouvre la porte du pavillon. J’entends Hélène chanter sous sa douche. Je pose les viennoiseries dans la cuisine, mets les fleurs dans l’eau. Je saisis un correspondancier et griffonne deux vers : 
J’ai décroché la lune pour avoir ton sourire 
Je ne veux pas la rendre pour pouvoir le garder 
Je te vois sortir de la salle d’eau en peignoir. Tu passes devant la deuxième chambre. Elle ne sera jamais celle de notre petite….. 
  
Mar 13 Oct - 23:56 (2015)
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MessagePosté le: Mer 14 Oct - 07:31 (2015)    Sujet du message: DEUX CROISSANTS ET TROIS ROSES Répondre en citant

Ah ah ah mais quel enfoiré celui-ci Mr. Green Je m'emballe, je m'emballe parce que j'adore détester ce personnage On voit bien tous les masques qu'il porte et il s'en sort comme un chef et ça je l'accepte pas Evil or Very Mad (pour l'honneur de la femme quoi ^^)

J'ai adoré ! Y a des pépites comme toujours dans tes textes, des images dont tu as le secret ! Et je pense que la dernière phrase est là pour qu'on plaigne un peu le personnage, si c'est le cas, sur moi ça marche pas ^^! Par contre ça montre bien que jusqu'au bout, c'est un idiot, il a une fille qu'il ne veut pas assumer... bref, il est rageant, parfaitement rageant

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Mer 14 Oct - 07:31 (2015)
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MessagePosté le: Mer 14 Oct - 20:01 (2015)    Sujet du message: DEUX CROISSANTS ET TROIS ROSES Répondre en citant

Et bien effectivement, il n'est pas très attachant ce personnage! ... Mais du coup, c'est pour ça que je l'aime. Oui, faut pas chercher à comprendre. Je suis un peu tordue comme fille.
En tout cas c'est toujours aussi bien écrit! Je me répète à chaque fois que je te commente, mais j'y peux rien, tu as une superbe plume. Quand est-ce que tu nous écrit quelque chose d'un peu plus long? Une nouvelle, un roman... >> ?
Pour revenir à nos moutons, c'est à dire au thème, les trois visages du personnages sont bien présents et même assez marqués. A sa femme il montre le visage d'un amoureux transi (le poème) quoiqu'un peu refroidi, au monde son visage de tombeur, et à lui même l'homme aigri qui trompe sa femme. Dis-moi si je me trompe!

En tout cas, petit conseil de fille au perso, s'il n'aime plus sa femme, le mieux, c'est de lui dire. Ce que ton perso fait est vraiment pire que tout!
 

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Mer 14 Oct - 20:01 (2015)
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MessagePosté le: Mer 21 Oct - 01:13 (2015)    Sujet du message: DEUX CROISSANTS ET TROIS ROSES Répondre en citant

C'est marrant parce que moi j'ai trouvé qu'en dépit de tous ses travers, il était hyper attachant, ce personnage. Certes, d'une incroyable lâcheté, et à plus d'un titre. Mais il m'inspire plus de peine que de haine. C'est un mec qui n'est clairement pas heureux dans sa vie, et j'aime comme, subtilement, entre les lignes, tu fais peser lourd le poids du masque. 


Ca faisait longtemps que je t'avais pas lu, et ça fait du bien de retrouver ta plume, c'est toujours aussi excellent ! Bravo !
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Octobell

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Mer 21 Oct - 01:13 (2015)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Mer 18 Nov - 15:19 (2015)    Sujet du message: DEUX CROISSANTS ET TROIS ROSES Répondre en citant

Un lâche dans toute sa splendeur, presque touchant. Beaucoup de justesse dans ton écriture, et de finesse. 
Mer 18 Nov - 15:19 (2015)
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