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Le Colisée

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défis n°51 à 100 » Défis n°91 à 99 » Défi n°95
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valet2trefle
Super coup de coeur...
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MessagePosté le: Mar 20 Oct - 23:10 (2015)    Sujet du message: Le Colisée Répondre en citant

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L'odeur. Je n'arrivais pas à m'y faire. D'abord faible et légèrement âcre, elle était vite devenue entêtante jusqu'à me poignarder les sinus et le cerveau à chaque respiration, me donnant furieusement envie de vomir. Ce qui n'était pas une bonne idée, à moins de vouloir mourir étouffée. L'adhésif qui me recouvrait la bouche retiendrait aussi bien mes rejets que les hurlements de désespoir qui pourrissaient au fond de ma gorge... ou les murmures de réconfort qui n'atteindraient jamais les oreilles de ma meilleure amie. Rose. C'est elle qui s'était pissée dessus quelques minutes à peine après que l'on nous ait balancées dans ce coffre et qui grelottait tout contre moi, son dos appuyé contre ma poitrine. Je la sentais sangloter convulsivement et se tendre à chaque secousse de la voiture sans pouvoir rien n'y faire. J'aurais aimé la prendre dans mes bras, trouver du réconfort dans notre chaleur mutuelle et un peu de courage pour faire face à ce qui nous attendait... mais je ne le pouvais pas, comme je ne pouvais pas la repousser pour éviter que l'humidité de son pantalon ne se transfert au mien.  
Encore cette envie de vomir. Il fallait que je me concentre, que je ne craque pas. Que je ne laisse pas ma peur me gouverner et me jeter dans une crise d'hystérie qui ne ferait qu'empirer les choses, même si j'avais envie de hurler, de frapper, de mordre et de me débattre contre cette situation horrifique qui me dépassait. Mes larmes incontrôlées gelaient au fur et à mesure sur mes joues frigorifiées sans jamais atteindre mes lèvres craquelées par le froid et qui auraient accueilli avec reconnaissance ce peu d'humidité. Je remuai doucement les mains qu'on m'avait attachées dans le dos pour m'assurer qu'elles étaient encore là et me tournai légèrement pour essayer d'étendre les jambes, ne serait-ce que de quelques centimètres. La voiture fit alors une embardée soudaine et je me retrouvai projetée la tête la première contre la paroi. Le crissement des pneus recouvrit le ronronnement du moteur et les coudes de Rose me rentrèrent dans les côtes tandis que mon dos cognait durement le fond du coffre.  
Nous étions arrêtés.  
Le moteur tournait encore et pendant quelques secondes ce fut le seul son que j'entendis avec celui des battements affolés de mon cœur.  
Puis il y eut des coups de feu.  
Et le silence, oppressant.  
   
Des bruits de pas, qui s'arrêtent devant le coffre.  
La lumière du jour me brula les yeux et Rose se remit à pleurer, mon cœur s'apprêtant à exploser.  
« Tout va bien, nous sommes de la police. »  
Un premier homme empoigna mon amie avec une petite grimace qu'il essaya de dissimuler puis un deuxième m'extirpa de ce coffre, avec douceur mais fermeté. Un pistolet pendait à sa ceinture à côté d'une radio et d'un badge officiel de la police d'Etat.  
« Est-ce que ça va, ils ne vous ont pas brutalisé? »  
La question vint après qu'il m'ait arraché le scotch qui m'interdisait de parler.  
« Non... non ça va.  
- Bien. Tournez-vous, je vais vous libérer. »  
J'obéis, complètement abrutie. Je n'arrivais pas à croire que c'était fini.  
Le policier rompit les liens qui m'entravaient les poignets et me mena à sa voiture garée en travers de la route, tandis que son équipier guidait Rose vers un petit ruisseau afin qu'elle puisse se débarbouiller. Il ouvrit la porte arrière et m'invita à monter pour me réchauffer et me désaltérer. Mes yeux s'étaient arrêtés en chemin sur les flaques de sang qui recouvraient le bitume et le crâne défoncé de l'un de mes agresseurs mais ils s'étaient vite décalés et parcouraient maintenant le paysage magnifique qui nous entourait.  
Je me sentais vide, incapable de me concentrer.  
La bouteille d'eau que m'avait donné le policier montait et descendait de ma bouche tandis que je buvais à petites gorgées, mon cerveau encore enfermé. Il s'était rassis devant et avait décroché sa radio, débitant son rapport.  
« Ici unité 117. Les suspects ont été appréhendés. Il y a eu un peu de grabuge, on a dû tirer. Over.»  
« Pas de casse de notre coté, mais les deux autres sont morts. Over.»  
« On a retrouvé qu'une des filles, morte d'une blessure par balle. Pas de trace de l'autre. Over.»  
Une puissante détonation retentit alors et je sentis mon corps se figer.  
Rose.  
Mes yeux tournèrent lentement sur le visage du policier qui m'offrit un sourire carnassier et je m'élançai en dehors de la voiture, pour mieux m'immobiliser.  
Non! Rose!  
Au loin, le corps de mon amie gisait sur le sol, ensanglanté.  
Mes jambes se mirent à trembler et ma respiration à s'accélérer.  
J'aurais dû savoir que quelque chose n'allait pas, j'aurais dû deviner que rien n'était fini! L'amener au ruisseau pour qu'elle puisse se débarbouiller... de vrais flics auraient attendu que l'ambulance arrive, ils lui auraient donné une couverture de survie ou des lingettes désinfectantes ou... mais ils avaient un badge officiel et une voiture et...  
Rose!  
J'aurais dû courir alors, m'enfuir ou crier, hurler! Mais non, je restai là sans réagir, incapable de bouger ou de prononcer le moindre mot.  
« Alors petite, qu'est ce que tu vas faire maintenant? Courir comme une belette? Ou chialer en appelant "maman"? »  
Le policier était sorti de la voiture et je sursautai quand sa voix retentit juste à mes côtés, reculant instinctivement d'un pas. Son visage goguenard et l'assurance qu'il afficha alors me révulsèrent et contre toute attente, je me jetai sur lui en hurlant.  
Loin d'être impressionné, l'homme me reçu en ricanant:  
« Hahaha! Voilà! Ca c'est l'esprit! Hey Mitch, regarde! On a trouvé une petite tigresse! »  
Frustrée, je me débattis comme une lionne, frappant, crachant, criant! Mais mes gestes étaient lourds, sans force, imprécis... ma vision se fit bientôt trouble et mon équilibre incertain,  mon corps tangua comme la coquille d'un bateau et je m'écroulai au sol, inconsciente.  
   
***  
   
Un marteau frappait chacune de mes tempes lorsque je me réveillai et je n'ouvris pas tout de suite les yeux. Autour de moi s'élevaient quelques murmures, des bruits de feuilles qu'on tourne, de personnes qui se déplacent. Je n'étais pas seule.  
Mon cœur se remit à tambouriner et après quelques instants de parfaite immobilité, j'entrouvris les paupières pour étudier mon environnement. La pièce dans laquelle je me trouvais ressemblait à un dortoir. Une série de lits superposés s'alignaient contre les murs blancs, chacun accueillant une femme nue en train de dormir ou de feuilleter un livre ou un magazine, et la seule lumière qui éclairait la salle était celle qui parvenait du néon accroché au plafond. Un rapide examen m'apprit que j'étais également nue sous ma couverture.  
La panique me prit. Je fermai les yeux solidement et me mordis la lèvre pour ne pas gémir d'angoisse, me recroquevillant en position fœtale. Ma respiration était courte et pendant un bref instant je cru ne plus réussir à respirer du tout. Toutes ces femmes nues, et moi nue. J'étais entrée dans une maison de prostitution, d'esclavage, on allait me violer tous les jours et je ne reverrai plus jamais la lueur du soleil!  
   
Je m'étais rendormie. La terreur m'avait vidé du peu de forces qu'il me restait et je m'étais rendormie. Je m'assis sur mon lit, hagarde, et me mis à observer mes compagnons de cellule. Elles étaient jeunes, toutes, 34 ans maximum. Leurs yeux croisaient régulièrement les miens mais aucune ne m'adressait la parole. Elles m'ignoraient, comme elle s'ignoraient mutuellement. Plusieurs affichaient des yeux au beurre noir, des cicatrices plus ou moins récentes et quelque unes portaient des bandages. L'une d'entre elles avait un œil en moins. Ce fut la seule qui m'adressa un petit sourire.  
Encouragée, je me levai de mon lit, essayant de faire abstraction de ma nudité, et me dirigeai vers l'estropiée pour discuter. Elle me fit alors une vilaine grimace avant de me tourner le dos ce qui déclencha l'hilarité de sa voisine du dessous.  
« Si tu cherches à parler, t'es mal tombée. Personne ne se cause ici. Y a pas de place pour l'amitié.  
- ... ça fait longtemps que tu es ici?  
- Assez longtemps.  
- Et qu'est ce que c'est, exactement, cet endroit? Pourquoi est-ce qu'ils nous ont amené ici? Qu'est ce qu'ils veulent faire de nous?  
- Ici, moi j'appelle ça le Colisée. Comme dans la Rome Antique. Nous autres bonnes-femmes on doit se battre pour le divertissement de la haute société.  
- Se battre?!  
- Ouais, et à mort, bien entendu. Tu comprends pourquoi c'est plutôt tendu, comme atmosphère.  
- Mais... mais ils ne peuvent pas nous obliger à nous battre! Ni à tuer quelqu'un!  
- Haha, tu crois?  
- Mais... mais si tout le monde refuse de se battre, ils vont bien devoir arrêter non? Si on refuse de.... tuer son adversaire, ils vont pas nous tuer aussi non?  
- Ben si, justement. Et tu trouveras personne pour retenir sa main. Gagner, c'est le seul moyen d'avoir un repas de qualité, et de revoir un peu la lumière du soleil, même si c'est à travers une fenêtre. Ici, on est toute prête à tuer pour ça, moi y compris. Tu comprendras, quand t'auras moisi assez longtemps ici.  
- Mais... mais...  
- T'inquiète, tu t'y feras. Et à l'autre truc aussi.  
- L'autre truc?  
- Ouais... quand t'as gagné, tu dois faire un autre truc. Tu verras.  
- ...  
- Ou pas.  
- ... ces... ces tournois, ils ont lieu régulièrement?  
- Difficile à dire... j'ai perdu un peu la notion du temps à force de rester enfermée ici. Mais je dirais une fois tous les mois.  
- Et les concurrentes... elles sont choisi comment?  
- J'sais pas! Le hasard, ou le bon vouloir du Grand Manitou... va savoir.  
- .... et personne n'a jamais réussi à s'enfuir d'ici?  
- Pas avec le palpitant en état de marche, en tout cas. »  
Je restai silencieuse et retournai sur mon lit, me glissant sous la couverture.  
Me battre, il allait falloir que je me batte. Que je tue quelqu'un. Mais je n'en serais jamais capable!  
Mais si je ne le faisais pas, alors... ce serait moi qui allait mourir. Et ça... ça je ne le voulais pas, absolument pas.  
Au point de tuer?  
Je ne sais pas... peut être. Je n'en sais rien!  
   
Maman, je veux sortir d'ici.  
   
***  
   
Deux mois s'étaient écoulés. Ou peut-être trois, en fait je n'en savais rien. Des hommes étaient venus chercher deux des filles deux fois depuis que j'étais ici, c'était ma seule certitude. Et à chaque fois l'une d'entre elle ne revenait pas. Elle ne revenait jamais. Et à sa place, une nouvelle arrivait, quelques jours plus tard, ou quelques semaines après, pour la différence que ça faisait. Personne ne lui parlait.  
Les jours défilaient sans que rien ne change. C'était toujours le même rituel: la lumière qui s'allume à 7h du matin, le petit-déjeuner servi une bonne heure après (un morceau de pain avec du beurre et un verre de lait), la queue pour l'unique douche du dortoir, un peu de lecture, le repas du midi (végétarien la plupart du temps), une sieste pendant une bonne partie de l'après-midi, de nouveau de la lecture, le repas du soir (une soupe avec des croutons de pain), et la lumière qui s'éteint à 21h.  
Les jours défilaient et rien ne changeait. A part ces soirs où la lumière ne s'éteignait pas, où des hommes pénétraient notre refuge pour appeler deux nominées, où la tension et l'animosité de chaque pensionnaire atteignaient leur paroxysme, où chaque femme était déchirée entre l'envie d'être appelée et l'envie de rester.  
Comme ce soir.  
« Charlène! » appela l'un des hommes en arme, debout devant la porte ouverte.  
La borgne sauta de son lit pour se positionner devant lui.  
« Et Vespère! Ca va être ta première, ce soir! »  
Mon sang se figea dans mes veines à mon nom prononcé et je restai clouée sur mon lit.  
« Aller ramène tes fesses et fait en sorte que ce ne soit pas ta dernière.»  
Je détendis mes jambes avec un effort de volonté et me levai pour rejoindre l'adversaire que j'allais devoir tuer, ou qui allait me tuer. Mon cœur battait trop vite dans ma poitrine tandis que nous traversions le couloir qui menait à un colossal escalier de pierre où s'agglutinaient des curieux intégralement masqués et mes cuisses tremblèrent sous mon poids lorsque nous pénétrâmes dans un grand salon luxueux transformé en arène de jeu. En face de nous se dressait un immense trône sur lequel était assis le seul homme au visage découvert, accompagné de sa femme, parfaitement parée: c'était le Grand Manitou. Celui qui organisait ces soirées et qui avait tout pouvoir en cette maisonnée.  
« Mesdames et Messieurs, ce soir nous avons l'honneur d'accueillir dans notre cercle une nouvelle affiliée, la jeune et jolie Vespère! Accueillez-la donc comme il se doit. »  
Un tonnerre d'applaudissement s'éleva dans la salle et je sentis mon estomac se nouer. Je n'avais qu'une envie, fuir cette maison de fous, me dérober de ces regards qui parcouraient mon corps sans ménagement et disparaitre à tout jamais de cette terre. Mais je n'eus jamais le temps d'essayer.  
« Combattantes, commencez! »  
Charlène me sauta dessus et je m'écrasai lourdement au sol, sonnée. Ses mains agrippèrent mes oreilles et elle entreprit de me cogner le crâne contre le parquet, avec toute la force dont elle disposait. La douleur éveilla ma colère et mes mains cherchèrent à la faire lâcher, puis à l'étrangler, mais rien n'y faisait. Le sang commençait à couler trop fortement de ma tête abimée et mes pensées à se troubler. Mes jambes cherchaient un appui pour me libérer, mes doigts griffaient son visage à l'en faire saigner mais rien ne la faisait abandonner. Alors, je fis la seule chose qui pouvait encore me sauver la vie. Je tendis deux doigts en épée et lui enfonçai profondément dans le seul œil qui lui restait.  
Le hurlement qu'elle poussa recouvrit un instant les clameurs des spectateurs mais je n'y prêtai guère d'attention. D'un mouvement brusque je me dégageai de son étreinte et rampai hors de portée, ma vision légèrement troublée, terrifiée à l'idée des coups qu'elle pouvait encore me porter. Je me retournai vivement pour lui faire face, la respiration saccadée, mais la découvris prostrée au centre du cercle, une main tâtant son visage ensanglanté, l'autre le parquet qui s'étendait devant elle.  
Les cris des spectateurs se transformèrent alors en "à mort!", "à mort!" et le Grand Manitou leva lentement les bras avant d'abaisser ses deux pouces en signe de condamnation. Comprenant ce qu'il se passait, Charlène leva son visage aveuglé et cria à plein poumons. Elle se jeta sur la foule dans un dernier acte désespéré pour se retrouver projetée dans l'arène par l'auditoire en chaleur et je dû me reculer pour ne pas me faire renverser. Ses bras se tendirent en toutes directions, prêts à griffer et frapper pour se défendre jusqu'au bout, ses lèvres retroussées, ses dents révélées. Et la foule criait toujours "à mort", "à mort"!  
Je ne pouvais pas le faire. Je ne pouvais pas.  
Je regardai cette femme estropiée, cracher et hurler, gronder comme un animal acculé et je ne pouvais pas bouger. Je ne pouvais pas la tuer.  
Un objet froid et métallique se posa alors sur ma tempe et j'entendis le "clic" caractéristique d'un pistolet que l'on arme. Le sang quitta mon visage, mes doigts se mirent à fourmiller. Je me relevai en titubant et avançai sur ma victime, le cœur coincé dans la gorge. Ses doigts fanatiques me frôlèrent plusieurs fois avant que je n'arrive à me placer dans son dos pour l'écraser soudainement face contre le sol. J'abattis tout mon poids sur ses épaules, l'empêchant de bouger tandis que mes mains trouvaient son cou tendu à l'extrême. Mes doigts s'enfoncèrent dans sa chair et je serrai, serrai, des larmes chaudes roulant sur mes joues privées de couleur. Je serrai, serrai, les yeux relevés vers le plafond pour ne pas voir l'horreur que j'étais en train de commettre. Je serrai, serrai, jusqu'à ce que mes mains ne rencontrent plus de résistance, jusqu'à ce que mes oreilles ne bourdonnent plus et que j'entende enfin les "Vespère! Vespère!" clamés par le publique. Alors je baissai les yeux et fixai l'être inanimé que je serrais, serrais, jusqu'à ce que mes jointures en blanchissent. Et je la relâchai. Je me penchai sur le côté et vomis tout ce que mon estomac pouvait vomir. Et les clameurs continuaient, "Vespère! Vespère!". Comme un véritable raz-de-marée.  
   
Le corps de Charlène et mes salissures furent vite nettoyés et la fête pu reprendre, avec son lot d'alcool et de musique, mais sans la présence du Grand Manitou. Peu de temps après ma victoire deux hommes étaient venus m'escorter jusqu'à sa chambre pour me soigner, mais non me nettoyer. Du sang tâchait encore mes cheveux et le bas de ma nuque lorsque je me retrouvai seule dans cette immense pièce baignée par la douce lumière orangée de l'aube, et comme un moustique attiré par la lumière je me levai timidement de ma chaise pour marcher jusqu'à la fenêtre.  
Jamais je n'aurais cru que voir le ciel me procurerait autant de joie et d'émotions. Mes lèvres se mirent à trembler et de nouvelles larmes embuèrent mes yeux fixés sur l'horizon. Je posai mes deux paumes sur les carreaux pour effleurer cette liberté lointaine et m'imaginai traverser le verre comme un fantôme des temps anciens, retrouver ma famille et ma vie d'avant et faire comme si tout cela ne s'était jamais passé... mais aucune fenêtre se s'ouvrirait selon ma volonté. La poignée était bloquée et même le maitre de maison ne pouvait surement pas la déverrouiller. Rien ne devait permettre aux filles de s'échapper.  
La porte s'ouvrit et je tournai le visage pour voir le Grand Manitou entrer, accompagné d'une ribambelle de domestiques et de sa femme qui posa son sac de soirée sur une chaise avant de marcher jusqu'à une commode pour ouvrir une boite à bijoux débordante et changer son bracelet et son collier. L'énorme diamant qu'elle portait au doigt brillait à chacun de ses mouvements et elle surprit mon regard qu'elle me rendit avec un sourire dédaigneux et amusé. Elle marcha d'un pas chaloupé vers son mari assis sur le lit et posa une main sur son épaule tandis que le personnel finissait d'aligner une série de plats sur la table recouverte d'une nappe:  
«  Surtout amuse-toi bien, mon chéri. »  
Et elle disparut avec ses hommes, me laissant seule avec son mari.  
« Assis-toi et mange, c'est pour toi. » me fit-il avec un geste de la main.  
Je regardai la table, méfiante et hésitant sur la conduite à tenir mais mon estomac choisit pour moi et je m'installai vite pour gouter à tous les plats. Un instant de remord m'envahit en repensant à la façon dont j'étais arrivée ici, combattre et tuer aurait du me couper l'appétit mais la faim n'a pas de bonne conscience et je savourai chaque bouchée, me servant en viande à volonté et en vin si bon au palais. Mes yeux revenaient sans cesse sur le ciel qui commençait à trouver ses lueurs bleutées et s'arrêtaient parfois sur le maitre qui m'observait manger avec avidité.  
Son regard fixe finit par m'incommoder et je reposai ma cuillère après une dernière bouchée de tarte aux figues, ne pouvant plus rien avaler. Cet homme me voulait quelque chose, et je n'aimais pas l'idée qui me venait.  
"Un autre truc à faire". C'est ce qu'elle avait dit.  
Avec lui? Non... non je devais me tromper.  
Mais il continuait à me fixer.  
«Cela peut se passer de deux façons. Soit tu es coopérative et tout ira bien, soit tu te rebelles et alors, je devrais te corriger.»  
Ma bouche devint sèche.  
« Alors, qu'est ce que tu choisis?  
- ...  
- Te rebeller ne signifie pas seulement prendre une bonne raclée, mais aussi être privée de diner pendant deux semaines. Alors? Qu'est ce que tu dis?  
- D'accord.  
- D'accord quoi?  
- Je serai coopérative.  
- Brave petite! Approche. »  
Mes cuisses étaient redevenues molles lorsque je me levai pour obéir et je m'avançai à contre cœur, sentant déjà le dégout me serrer la gorge en imaginant ses mains glisser sur ma peau. Ce qu'elles ne tardèrent pas à faire. Debout entre ses jambes, je levai les yeux vers le ciel ensoleillé pour ne pas voir ses doigts palper mes seins et passer entre mes jambes et je commençai à me chanter une chanson dans la tête, me concentrant sur ses paroles et sur son rythme rassurant.  
J'en étais au troisième couplet lorsqu'il me bascula sur le lit et m'ouvrit les cuisses.  
   
***  
   
Je ne savais plus depuis combien de temps j'étais arrivée. J'avais arrêté de compter. Les tournois s'étaient enchaînés et je les avais tous remporté. Je pénétrais maintenant l'arène comme une princesse adulée, me nourrissant de mon nom clamé haut et fort et des cris d'agonies de mes victimes lorsque les "à morts!" me priaient de les achever. J'avais appris cent façons de tuer. Les plus rapides étaient réservées aux anciennes qui avaient aussi leur renommée, les plus lentes aux nouvelles dont j'avais gagné l'amitié. A peine étaient-elles arrivées que je les aidais à s'acclimater, je leur donnais du réconfort, une oreille à qui parler, une personne en qui elles pouvaient avoir confiance... jusqu'au jour où elles devaient m'affronter. J'usais alors de leur désarroi pour les maîtriser et les exécuter alors même que leur cerveau saisissait enfin que je m'étais joué d'elles. Je le voyais à cet instant dans leurs yeux, ce trouble provoqué par la traitrise accompagné d'une envie de vengeance qu'elles ne pourraient jamais assouvir. Et je levais les bras au ciel, accueillant les acclamations avec un sourire carnassier, ma victime toujours à mes pieds, jusqu'à ce que mon escorte ne m'accompagne dans la chambre comme une VIP qu'il fallait bien traiter.  
La femme du Grand Manitou ne me souriait plus lorsque je la croisais. Elle me considérait avec ce regard froid que l'on réserve aux rivales, bien consciente de l'emprise que je gagnais sur son mari. Car loin de rester comme une coquille vide que l'on fourrait à volonté, je le chevauchais sans vergogne, étalant le sang qui recouvrait mon corps sur son torse poilu et l'obligeant à me regarder le dominer. Et chaque fois il en redemandait.  
Les tournois s'enchainaient et chaque fois il me nommait.  
Je combattais salement et chaque fois je gagnais.  
Je rentrais dans sa chambre et chaque fois, je me retrouvais devant ce ciel illuminé.  
Je me retournai vers les mets exquis qui m’attendaient et m’assis sur la chaise rehaussée d’un coussin brodé, selon mes souhaits. Les yeux du Grand Manitou me dévoraient avec envie et je me forçai à manger avec appétit comme toutes ces autres nuits, même si mon estomac protestait à chaque nouvelle bouchée.  
Cela faisait si longtemps maintenant que j’attendais cette opportunité… je ne pouvais pas me permettre de la manquer.  
Je fis semblant de savourer chacun des plats avec gourmandise, me léchant parfois même les doigts avec un regard oblique au maitre, et m'étirai comme un chat avant d'avancer d'un pas calculé vers celui qui n'avait plus d'yeux que pour moi. D'un mouvement du poignet je le renversai sur le lit et lui offris tout ce dont il mourrait d'envie. Jusqu'au moment fatidique.  
Alors qu'il croyait que j'allais lui offrir l'ultime caresse, je le frappai au larynx de toute mes forces, encore et encore, jusqu'à ce que les contusions ne provoquent son asphyxie. Jamais je ne quittai son regard et une joie féroce me traversa lorsque j'y lu la surprise que j'avais lu tant de fois dans le regard de celles qu'il m'avait obligé à sacrifier. Je me levai sans tarder et le cœur battant me dirigeai vers la commode sur laquelle trônait la boite à bijoux de sa femme.  
Elle devait être là, quelque part.  
Parmi ces breloques.  
Parmi ces dizaines de joyaux et de bracelets et de boucles d'oreilles.  
Elle devait être là, cachée à mon regard.  
Je renversai le contenu du coffret sur le sol et me mis à fouiller à gestes précipités. Mon cœur accélérait à chaque minute qui passait et pendant un court instant je crus que je m'étais trompé.  
Mais elle était là, brillante de milles éclats. Elle était là et je la pris, sa bague sertie d'un diamant digne du paradis.  
Je me relevai et empoignai l'un des bougeoirs qui décorait mon diner, avant de marcher d'un pas assuré vers la fenêtre qui m'avait tant fait rêvé. Les diamants étaient plus durs que tout, c'est ce que j'avais lu un jour, dans un journal ou peut être sur internet, je ne me rappelais plus. Cela n'avait pas d'importance. Ils étaient plus dur que tout et aucun autre matériau ne pouvait leur résister.  
L'anneau en or lâcha au bout du dixième coup répété. Mes doigts avaient également dégusté. Des larmes trop longtemps retenues coulèrent en torrent sur mon visage tendu par le stress et je me mis à sangloter quand aucune de mes tentatives n'aboutit. Je m'acharnai, répétant mes efforts à différents endroits, ne voulant pas admettre mon échec, ne voulant pas admettre que c'était fini, que tout était fini.  
Que j'étais perdu.  
   
Le carreau se mit à craqueler.  
Les fissures se disséminèrent et d'un seul coup, la vitre tomba en mille morceaux.  
Le vent frais de l'aube fouetta mon corps nu et je me mis soudain à rigoler sans que rien ne semble pouvoir m'arrêter.  
C'était le vent du ciel que j'avais tant aimé.  
C'était le vent de la liberté.  
 
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Rafistoleuse
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MessagePosté le: Mer 21 Oct - 04:49 (2015)    Sujet du message: Le Colisée Répondre en citant

Putain c'est juste EXCELLENT ! J'étais à fond dedans (mon café a refroidi d'ailleurs) tout le long de l'histoire. Pas un temps mort. Et on a l'angoisse qui monte progressivement. Honnêtement, j'ai eu peur que ça finisse mal pour de bon, tu sais le syndrome de Stockholm. Je me suis dit c'est foutu elle a oublié sa liberté.
Et en fait non. Et c'est parfait.
La symbolique de l'objet utilisé, tous les détails, ton écriture est captivante, palpitante.

Merci beaucoup, j'ai l'impression d'avoir vu un film !


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Rafistoleuse
Mer 21 Oct - 04:49 (2015)
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MessagePosté le: Mer 21 Oct - 16:41 (2015)    Sujet du message: Le Colisée Répondre en citant

Je reconnais bien là ton style
Vraiment top ! C'est fluide ! 


Trop sombre pour moi par contre, mon daim n'approuve que la légèreté  


Non mais l'histoire se suffit à elle même . Oublie pas de la mettre dans ton futur recueil de nouvelles
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MessagePosté le: Mer 21 Oct - 19:49 (2015)    Sujet du message: Le Colisée Répondre en citant

Merci à vous deux 

J'avoue c'est sombre... TRES sombre, mais bon, moi j'ai pas des canards jaunes plein la tête, je fais avec ce que je peux!
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MessagePosté le: Jeu 22 Oct - 16:45 (2015)    Sujet du message: Le Colisée Répondre en citant

HUMMMMMMM!!!! j'adore.
Quel texte, quelle histoire.
Franchement tu nous embarques avec cette pauvre femme et je t'ai suivi sans probleme. Pour moi tu aurais pu faire encore plus sombre encore plus sanguin j'aurai ete conquise Twisted Evil .
Vraiment super texte j'adore.
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Jeu 22 Oct - 16:45 (2015)
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MessagePosté le: Jeu 22 Oct - 18:36 (2015)    Sujet du message: Le Colisée Répondre en citant

Rolala, Valet, mais quelle histoire!! Et quel travail de titan tu as abattu! ^^

Comme disait Rafi sur le tchat, t'as pas de stress à te faire sur la longueur, elle est parfaite! T'aurais pas pu faire plus court sans perdre une partie de ton aventure palpitante!

Après, j'ai senti une petite "faiblesse" dans l'écriture, comme un malaise au début. C'est peut-être le sujet traité ou je sais pas.. Enfin soit. Ta plume se délie rapidement et, au final, j'ai pas vraiment été incommodée. Je t'ai suivit tout du long, embarqué dans l'horreur du récit jusqu'au finish.

Une très bonne nouvelle, à mettre dans ton futur recueil comme dit Wildchoc! :-p

Un grand bravo à toi! Et merci pour cette "belle" histoire! HAHA!
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Jeu 22 Oct - 18:36 (2015)
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MessagePosté le: Ven 23 Oct - 14:32 (2015)    Sujet du message: Le Colisée Répondre en citant

S'il y a une faiblesse ça vient pas du thème en tout cas parce que ça fait longtemps que j'avais pas été inspiré comme ça! 
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Dim 22 Nov - 16:37 (2015)    Sujet du message: Le Colisée Répondre en citant

Une récit tenu de bout en bout, sombre et violent et sur lequel tu as dû passer un bout de temps. Tu n'as pas peur de nous mettre mal à l'aise. Et tu as raison. L'histoire nous happe, nous secoue, et jusqu'à la fin on se laisse surprendre par les rebondissements de ton texte. Bravo
Dim 22 Nov - 16:37 (2015)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 14:30 (2016)    Sujet du message: Le Colisée

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