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Libre arbitre

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défis n°51 à 100 » Défis n°91 à 99 » Défi n°99
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Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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Messages: 2 835

MessagePosté le: Mer 2 Déc - 20:32 (2015)    Sujet du message: Libre arbitre Répondre en citant

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Partie 1 
 
Un banc de poissons frôle le film transparent déployé en dôme au-dessus de la cité d'Atlantide, puis s'enfuit à l'approche d'un squale.


Plus bas, sous la mince couche protectrice, des silhouettes gracieuses convergent vers un hall éclairé en son centre par une myriade de sphères luminescentes.
Comme chaque matin depuis des siècles, Alif quitte sa chambre et se joint à la foule. Calme, concentré, il avance dans le couloir bondé et passe sous une arche pour pénétrer dans l'espace de tutelle. Parvenu à son poste, il salue sa voisine qui rosit.
La plupart de ses camarades sont maintenant penchés sur leurs globes respectifs. On les appelle les gardiens. Chaque gardien materne trois sphères, et chaque sphère représente un être humain. Leur devoir est de veiller sur eux. Ils peuvent influer sur leurs sentiments, leurs émotions, mais leur pouvoir est limité, car les humains possèdent le libre arbitre.
Quand une sphère s'éteint, un passeur vient la récupérer et la remplace par un nouveau globe, puis s'en retourne vers l'espace de régénération. Sur terre c'est une cérémonie d'adieu à célébrer ; pour le gardien, c'est une nouvelle âme à veiller.
Alif ferme les yeux, inspire longuement et se met à sa tâche.


Je l'observe avec tristesse à travers ma visionneuse.
L'insouciance baigne pourtant son visage aux traits fins, aux lèvres sensuelles. Il pose ses yeux bleu trouble, sur un premier globe, passe une main dans sa chevelure désordonnée, puis relève la tête quand sa voisine, intimidée, prend de ses nouvelles.
« Je vais bien, Tsu. »
Il esquisse un sourire et la gardienne, transfigurée, le dévisage tandis qu'il se replonge dans son travail.
Je perçois des voix dans mon dos. Vishnou et Allah, un café à la main, pénètrent dans la salle de supervision en plaisantant. Ils s'interrompent en voyant mon visage assombri.
« Tu t’inquiètes pour Alif, n'est-ce pas ? demande Vishnou.
-Évidemment, confirme Allah, c'est son préféré. »
Je ne réponds rien. Peu importe, ils continuent de me jauger.
« Alif s'en remettra, poursuit Vishnou. Les anges sont sensibles, mais ils surmontent toujours leur peine.
-Et puis... Shiva pense que c'est la chose à faire, l'interrompt son camarade. Selon lui ça relancera la solidarité sur terre.
-Des conneries, je lâche enfin. Un ramassis de conneries appuyées par des diagrammes bidons pour faire avaler à Brahma que l'humanité à besoin de morts. Toujours plus de morts. »
Vishnou soupire.
« C'est le cas...
-Oui mais... pas comme ça !
-Tu vois, Yahvé, ça ne m'étonne pas que tu sois aussi attaché à Alif. Il te ressemble tellement... » conclut Allah.
Je ne peux m'empêcher de sourire. Et nous nous remettons au travail.



 
 
Amélia hésite entre le bleu et le rose. Elle se regarde dans la glace, fait la moue puis ôte sa robe pour en enfiler une autre. Elle se contorsionne devant le miroir, et, satisfaite, esquisse un pas de danse sur la musique qui inonde la pièce. L'album de Nate Ruess tourne en boucle depuis ce matin. Elle mime le chanteur, baille et se jette sur le lit, les bras en croix. Des papillons s'envolent dans son ventre. Elle regarde l'heure sur son téléphone, baille encore et s'endort. Un peu plus tard, le chanteur se met à hurler par-dessus la musique :
« It's a big big storm ! »
La jeune femme, paniquée, ouvre grand les yeux. Elle a besoin de quelques seconde pour retrouver ses esprits et se saisir de son téléphone. Au bout du fil, son amie Marine l'avertit qu'elle arrive bientôt en bas de chez elle. Affolée, Amélia se précipite dans la salle de bain, et se prépare à la hâte.
Un nouvel appel, une nouvelle tempête. C'est encore son amie qui, cette fois, s'impatiente.
Deux minutes plus tard, Amélia quitte en trombe son appartement.


 
 
Alif l'observe dans sa sphère. Son sourire est plus vaste qu'il ne l'est d'ordinaire. Il caresse délicatement le globe, s'attarde encore un peu sur son image de jeune femme frêle et rêveuse à la frange mutine, puis se penche enfin sur ses autres protégés.

Je regarde l'heure. Dans la pièce voisine, Shiva donne de la voix. Il me tape sur les nerfs. Je l'entends encourager ses anges noirs, et promettre aux passeurs quantité de travail.
Une furieuse envie me prend d'aller lui ficher mon poing dans la gueule, mais Allah m'observe du coin de l’œil et pose une main bienveillante sur mon avant-bras.
Je me calme.
Je reporte mon attention sur mes ouailles. Epsilon, s'approche d'Alif. Ils sont amis depuis toujours. Alif est trop concentré sur son boulot pour percevoir la présence de son meilleur ami. Celui-ci tend une main espiègle vers l'épaule de son camarade, et lui adresse une pichenette dans le dos.
Alif bondit et se retourne.
« Bon sang, Ep, j'aurais pu faire tomber l'une de mes sphères !
Discrètement, Tsu pouffe dans ses mains. Le plaisantin, lui, ne se démonte pas.
-On te l'aurait remplacée, réplique-t-il.
-Bien sûr, mais chaque vie est précieuse. sermonne Alif.
-Oui, oh, je sais. Tu me le dis sans arrêt. Tu es tellement mère poule, mon pote.
-ça va... 
-Oh, à propos de vie, t'as entendu le bruit qui court ? interroge Epsilon.
-Quoi encore ?
-Me prends pas de haut, merde, est-ce que je me trompe souvent ?
-Non, c'est vrai, mais enfin quel intérêt de me rapporter tous les potins qui circulent.
-Pfff... attends, Alif, écoute ça. Paraît que les anges noirs ont reçu l'ordre d'augmenter la cadence. On parle même de massacres...
-En quoi c'est nouveau ?
-...massacres de masse, en Occident aussi. Dans les grandes villes. 
Alif lève la tête et demande :
-Comme à New York ?
-Tout comme, mon pote. À Londres, à Madrid, à Bruxelles, à Rome, à Los Angeles, à Sydney, partout. Boum ! Le grand nettoyage.
-En France aussi ?
Epsilon regarde autour d'eux et baisse la voix. Il poursuit sur le ton de la confidence :
-Partout, Al ; on raconte que ça démarrerait ce soir... Paris va trinquer... »
Interloqué, Alif observe son ami, puis il braque son regard sur la sphère d'Amélia.
« Boum ! » répète Epsilon avant de s'éloigner.


 
 
Amélia et son amie parcourent les couloirs ternes du métro. Elles empruntent un escalier puis débouchent dans les rues de Paris. Des rayons de soleil s'accrochent à leurs chevelures et les obligent à cligner des yeux. Elles rient en entonnant l'une des mélodies entêtantes de leur chanteur préféré. Quand des adolescents en rut se retournent sur leur passage, émoustillés par leur gambettes fines, Alif fait la moue.
Les jeunes femmes traversent bientôt la chaussée et rejoignent la file d'attente qui s'étire devant la salle de spectacle.


 
 
Agacé par les braillements de Shiva, je me lève pour fermer la porte de notre salle de supervision. Vishnou sourit. Quand je me rassied. Alif n'est plus à son poste.
« Eh merde ! » je grogne.
Anxieux, je balaie l'espace de tutelle avec ma visionneuse, et le repère au côté d'Epsilon. Les deux amis sont en pleine discussion.
« As-tu d'autres infos à propos de Paris ? demande Alif.
-Mais qu'est-ce qu'il t'arrive, mon pote ? Non j'en sais pas plus, mais ma source est fiable.
-Qui est-ce ?!
-Depuis quand tu te passionnes pour les ragots ? T'es sérieux, là ?  »
Le regard dur d'Alif ne laisse pas place au doute. Epsilon baisse la tête et chuchote :
« C'est Kappa. »
Consterné, Alif affiche une mine renfrognée et secoue la tête.
« Depuis quand tu fraies avec les anges noirs ? C'est interdit par le règlement.
-Le règlement... Copain, t'es bien le seul à le suivre à la lettre. »
Les deux camarades s'observent en silence. Finalement Alif lève le bras et pose une main sur l'épaule de son ami puis il le remercie. Un sourire indéfinissable vibre sur ses lèvres, puis il se détourne et fonce vers la sortie. Il traverse le couloir au pas de course, et marque un temps d'arrêt devant la haute porte de l'espace homicide. Il inspire profondément, fronce les sourcils et pousse avec force les lourds battants.


« Eh merde. commente Allah par-dessus mon épaule.
-Ta gueule, je grommelle.
-Qu'est-ce que tu vas faire ?
-Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Le libre-arbitre, Allah, le libre-arbitre... 
-Oui, enfin... fais attention qu'il ne dérape pas. »



 
 
Les filles ont pris place dans la fosse. Les lumières se sont éteintes. Un accord de piano s'élève dans la salle qui se met à bruisser. Un faisceau de lumière tombe d'un coup sur la scène découpant la silhouette d'un grand type émacié aux cheveux ébouriffés. La foule gronde de plaisir. Nate Ruess lève alors la tête et projette sa voix tranchante vers la salle qui exulte.


 
 
« Kappa ! interpelle Alif. -Oui ? répond un ange long et pâle, aux pommettes hautes, et aux cheveux noirs de jais retenus en chignon. Mais qu'est-ce que tu fais-là ? Les gardiens ne sont pas autorisés à...
Alif parcourt du regard la salle emplit d'anges noirs s'escrimant au-dessus de sphères corrompues, puis il interrompt son vis-à-vis.
-Parle-moi de vos projets. De Paris.
-Chuuuuuut l'ami. Tu as perdu la tête ?! »
L'ange noir jette un coup d’œil circulaire autour de lui, et agrippe Alif par le bras.
-Suis-moi, imbécile. C'est Epsilon qui t'a parlé ?
-Peu importe.
-Qui d'autre de toute façon. Pourquoi tu t'intéresses à ces choses-là ?
-ça ne te regarde pas.
Les deux anges s'éloignent pour qu'on ne puisse pas les surprendre ensemble. Enfin, Kappa s'immobilise et plonge son regard perçant dans la mer agitée troublant les yeux de son vis-à-vis. Puis une lueur moqueuse se met à danser dans les siens.
« C'est donc ça... »
Alif baisse la tête. Sans attendre de réponse l'autre poursuit :
« Paris, ce soir. Le premier attentat d'une longue série. La bombe est planquée dans un piano. Il s'agit d'une salle de concert.
-Où ?! 
-Je ne sais pas. Mais le chanteur s'appelle... Babe... Russ ? 
-Nate ? Nate Ruess ?! s'écrie le gardien.
-Oui voilà. »
Kappa sourit encore, puis retourne travailler de sa démarche pleine de silence.


Allah et Vishnou se tiennent chacun d'un côté de ma visionneuse. Nous sommes absorbés par le drame qui se noue sous nos yeux.
« Il sait, maintenant, murmure Vishnou.
-Oui.
-Envoie-lui des ondes positives, Yahvé.
-Tu me prends pour une truffe ? Qu'est-ce que tu crois que je fais depuis tout à l'heure ?! »
En effet, j'ai imposé les mains au-dessus de ma visionneuse et j'essaie d'infléchir les émotions de mon protégé.
Positivité, calme, réflexion...


Alif retourne à la hâte dans l'espace de tutelle. Je lâche un soupir de soulagement et me laisse aller en arrière. Allah éclate de rire et me tape dans le dos puis propose d'aller nous chercher du café. Je grommelle puis me concentre sur la visionneuse.
Le jeune homme à retrouvé son poste de travail et essaie d'instiller la crainte dans l'esprit d'Amélia.
Peur, angoisse, stress, panique...
Il veut la pousser à quitter la salle de concert, c'est malin.


 
 
« J'ai des frissons crie Amélia. J'en suis toute retournée. » Marine éclate de rire et lève les bras au ciel. Amélia imite son amie. Elle se sent oppressée par la foule, et la chanson la bouleverse. Elle voudrait qu'on la réconforte, elle a du mal à respirer. Nate pointe un doigt dans sa direction, comme s'il avait lu dans ses pensées. Aussitôt, une décharge d'adrénaline parcourt son corps du bout des orteils à la pointe des cheveux. Elle oublie ses craintes et rayonne de bonheur.


 
 
« Merde... Putain de bordel de merde de shit de fuck ! grogne Alif. Je l'ai perdue.»
Vishnou adresse un clin d'oeil à Allah, qui part dans un éclat de rire.
« Quand on te disait qu'il te ressemblait ! s'esclaffe-t-il.
-Ta gueule. »


Alif est hors de contrôle. J'oriente ma visionneuse vers Tsu. Elle jette un coup d’œil stupéfait à son voisin qui ne lui prête aucune attention. La gardienne n'en revient pas ; en plusieurs siècles c'est la première fois qu'elle le voit dans un tel état. Il est fébrile, le visage crispé. Des gouttes de sueur perlent à son front.
Empathie, amour, solidarité...
« Qu'est-ce qu'il t'arrive ? interroge-t-elle de sa voix douce. »
Il ne lui répond pas. À présent, son regard se perd dans la salle et même au-delà, de l'autre côté du film de protection où vaquent les poissons. Pensif, il dévisage la mer.


Je déglutis bruyamment. Allah cesse de rire.
« Il va faire une connerie, souffle-t-il. Regarde-le, si l'on ne fait rien il va déconner.
-Tu devrais en parler à Brahma, me conseille Vishnou.
-Le libre arbitre, bon sang, on ne peut qu'influer... »
Vishnou secoue la tête.
« C'est un cas de force majeur, Yahvé, et en cas de force majeur nous devons en référer à Brahma !
-Pour qu'il nous permette d'intervenir par la force ? je gronde. Nous n'y sommes autorisés qu'en dernier recours. Mais sommes-nous bien certains d'avoir tout essayé ? Réponds-moi. Peux-tu me dire sans l'ombre d'un doute ce qu'il va faire ? Merde, on en sait rien. Mobilisez toutes vos ouailles. Je suis sûr qu'on peut encore l'empêcher de déconner. »
Nous nous dévisageons puis Vishnou et Allah se jettent derrière leurs visionneuses. Ils ciblent un grand nombre d'anges et leurs insufflent de l'inquiétude, du doute, de la peur et de la défiance.
De mon côté j'essaie de pousser Tsu à intervenir.


L'atmosphère dans l'espace de tutelle devient irrespirable. Les gardiens s'épient, s'interpellent ; des prises de bec éclatent aux quatre coins de la salle. Hélas personne ne prête attention à Alif qui se dirige d'un pas décidé vers la paroi transparente. En chemin, il croise un passeur aux prises avec une gardienne. Il profite de sa distraction pour subtiliser un globe éteint, puis l'ange s'abrite des regards et projette la sphère au sol. Des éclats de cristal se répandent autour de lui. Il ramasse un morceau effilé et grimace. Son poing saigne. À ce moment-là une main se pose sur son épaule. C'est Tsu.
« Alif, qu'est-ce que tu fais ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Elle tend son regard bienveillant vers le sien. Il a cet éclat pointu dans la main et cet air résolu qui l'inquiète tant. Il lève son bras armé, et la gardienne recule.


Allah se racle la gorge. Il a lâché sa visionneuse pour lorgner mon écran.
« Il ne va pas... »
Vishnou se redresse et fonce vers le bureau de Brahma.
« Si seulement vous m'aviez écouté. »
Atterré, j'observe un instant mon protégé puis me précipite à la suite de Vishnou. Il a raison ; j'espère qu'il n'est pas trop tard.





 
 
Oh baby, show me a sign Send up a signal that everything's fine
Come on, slide up right here by my side





 
 
Alif repousse son amie d'un geste ferme, puis il comble les quelques mètres qui le séparent de la paroi. Il abat son poing armé de toutes ses forces contre le film protecteur. La lame vibre entre ses doigts. Du sang coule le long de son bras. Depuis le point d'impact, une toile d'araignée se tisse à toute vitesse vers les hauteurs du dôme. Des cliquetis s'échappent des craquelures. Les anges se figent. Le silence s'installe.


Vishnou est aux côtés de Brahma quand je déboule dans le bureau.
« Nous devons... »
Sans un mot, Brahma tourne sa visionneuse vers moi. Je blêmis en contemplant le désastre : le dôme est entièrement fissuré.


Alif sourit sans gaieté. Il se retourne vers Tsu et murmure :
« pardon mais je dois la sauver. »
À ce moment-là un craquement formidable déchire le silence et des trombes d'eau mousseuse jaillissent de toute part. L'ange ferme les yeux.
« Vers la surface, murmure-t-il, quoi qu'il arrive je dois nager vers la surface. »


 * 
 
 
Quand le pianiste plaque son dernier accord, le public se met à gronder de plaisir. Un déclic dans l'instrument contrarie le musicien. Il est le seul à l'avoir perçu. Nate Ruess, lui, s'accroupit et tend les bras vers ses fans. Amélia n'a plus peur, elle crie son nom en battant des mains. Nate Ruess savoure ; le public chavire ; le pianiste tourne la tête vers son clavier en plissant le nez. C'est alors qu'un souffle dévorant se jette hors du piano et se propage dans la salle.





Partie 2 
 
Je suis un ange, je suis immortel.
Je l'étais.
Quand le dôme a cédé, j'ai fermé les yeux, retenu ma respiration et durci les muscles. Précautions dérisoires. L'eau s'est jetée sur nous avec une fureur inouïe. En un rien de temps elle s'est réappropriée ce bout de mer trop longtemps confisqué. La violence du choc m'a assommé. Quand je suis revenu à moi je me sentais comprimé, le crâne dans un étau, le corps disloqué par le choc et les poumons incendiés. La pression sous-marine m'écrasait, j'étouffais, mais je ne mourais pas.
Je ne pouvais pas mourir.
« Vers la surface, j'ai pensé »
Et j'ai lutté des heures durant pour me mouvoir, sourd, aveugle et sans force. Je battais des bras, des jambes, je vomissais, et malgré tout je progressais centimètre après centimètre. Si je me décourageais, je songeais à Amélia et je redoublais d'effort.
Puis j'ai aperçu la lumière.
Au fur et à mesure que je me rapprochais de la surface, je soulageais mon corps qui se régénérait. Il n'est bientôt plus resté que cette sensation d'étouffement.
Et j'ai vu la lumière et j'ai concentré toute mon énergie dans les dernières poussées.
Parvenu à l'air libre, j'ai ouvert grand la bouche pour respirer mais je me suis mis à tousser et vomir de l'eau, et vomir encore.
J'ai su, avec la première goulée d'air, j'ai su à la seconde où je respirais que j'avais cessé d'être immortel.
Quand j'ai repris mon souffle, j'ai hurlé son prénom :
« Amélia ! »
Je n'étais rien sans amour.
Plus tard.
Plus tard, des marins estoniens m'ont sauvé dans l'Atlantique et remonté à bord d'un chalutier lituanien. Ils m'ont demandé mon nom. J'ai réfléchi puis j'ai dit Ruess, Nate Ruess.
Alif était un ange, j'étais un homme.
Plus tard j'ai traversé la Lituanie en train, à pieds, en stop. J'ai passé des frontières sans papiers. J'ai parlé lituanien, polonais, allemand, français. Je me suis fait des amis. J'ai vécu de rapine, j'ai triché, j'ai ri, j'ai cogné. J'ai aimé la souffrance, les muscles endoloris, ressentir la morsure du froid et la faim. J'ai aimé l'entraide, le soutien, l'espoir.
Et encore et toujours j'avançais vers Paris.
Amélia.
J'y suis arrivé ; la France.
Metz, Reims, Paris.


Mon cœur bat fort. J'y suis.


Cours de Vincennes, Nation, Boulevard Voltaire. Je connais par cœur chaque parcelle de cette ville que j'ai vu croître à travers mes sphères successives. Je respire son odeur, j'éprouve sa réalité.
Où vais-je ? Combien de temps a passé depuis que j'ai quitté la mer ?
Je n'ai pas la notion du temps, je n'ai que la notion de l'instant.
Peu importe, je marche dans les pas d'Amélia. Son appartement n'est plus loin. Il faut emprunter cette rue, tourner encore. J'aperçois ses fenêtre. J'hésite à peine devant la porte. Je n'ai plus peur de rien. Je tape le code que j'ai vu composer des centaines de fois et la porte s'ouvre. L'ascenseur se met en branle, dans ma tête les souvenirs défilent. Elle se regardait toujours dans la glace, au fond de la cabine, et réajustait cette mèche qui la gênait sans cesse. J'effleure le miroir des doigts, y cherchant son reflet. Une secousse puis la porte s'écarte. Un mètre à franchir. Je sonne.
Elle ne m'ouvre pas. Ça n'est pas elle.
« Oui ? »
Peu rassurée, une toute jeune femme ne fait qu'entrouvrir sa porte.
« Bonjour, je viens voir Amélia.
-Je suis désolé, vous devez vous tromper.
-Non elle habite ici. Elle... elle habitait ici, je suis sûr.
-J'ai emménagé depuis quelques semaines seulement. »
Elle m'observe et je devine un voile glacé se déposer sur son regard. Elle veut ajouter quelque chose mais n'ose pas.
« S'il vous plaît, dites-moi.
-La précédente locataire... C'est d'elle qu'il peut s'agir. Elle est... elle est décédée dans l'attentat à l'Alhambra. Je suis désolé. »
J'encaisse sans ciller. Avant de partir je demande encore :
« Dites, les attentats, il y en a eu d'autres récemment, en France ou ailleurs ? »
Elle hausse les sourcils et secoue la tête de droite à gauche et de gauche à droite.
Je ne dis rien. Je fais demi-tour et dans mon dos la porte se referme, et dans ma tête, je tire le rideau.
Dehors le froid sec a nettoyé le ciel. Une nuée de pigeons passent d'un immeuble à l'autre. Je décide de marcher jusqu'aux quais. J'arrive à hauteur du Pont Neuf et quand le feu passe au vert, je traverse la route et emprunte le pont. À mi-chemin je m'accoude au parapet pour observer la tour Eiffel et la coupole de l'institut de France. Et le fleuve en contrebas.
Je suis mortel.


« Nom de moi ! Je connais ce regard.
-Oh oui ! Il raconte que le monsieur s'apprête à faire une connerie.
-Et cette fois on ne le laissera pas faire, pas vrai ? »
Surpris je tourne la tête. Deux clochards me font face.
« Pardon, c'est à moi que vous parlez ? »
Le plus basané des deux éclate de rire et tape dans le dos de son copain.
« Ah fils, s'exclame l'autre. Sacré nom d'un chien, tu viens boire un verre ? »
Je jette un dernier coup d’œil au fleuve.
« Pourquoi pas, monsieur.
-Yves, fils, je m'appelle Yves.
-Moi c'est Nate. »
Les compère redoublent d'hilarité, puis me prennent par le bras.
« Trinquons au libre arbitre ! »


Dernière édition par Yannick Darbellay le Sam 5 Déc - 00:32 (2015); édité 2 fois
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MessagePosté le: Ven 4 Déc - 20:54 (2015)    Sujet du message: Libre arbitre Répondre en citant

J'ai beaucoup aimé cette histoire. Il y a beaucoup d'émotion, très bien retranscrit.
Attention peut être dans les dialogues de la partie 1, je me suis parfois un peu perdue pour comprendre qui parlait... mais ça ne m'a pas empêché de le lire d'une traite!
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Ven 4 Déc - 20:54 (2015)
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MessagePosté le: Ven 4 Déc - 21:35 (2015)    Sujet du message: Libre arbitre Répondre en citant

Oh c'est gentil, t'as pris le temps de lire mon défi ^^
Oui c'était ma crainte, les dialogues, et aussi que l'on parvienne à distinguer les 3 différents niveaux dans l'histoires sans mélanger tous les persos ! J'ai pas l'habitude d'écrire des textes aussi complexes que ça, et si t'as lu d'une traite j'suis bien content.
T'a été perdue rapport aux noms et aux niveaux ou bien juste pour savoir qui parlait?
Bon encore merci
Ven 4 Déc - 21:35 (2015)
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MessagePosté le: Ven 4 Déc - 22:57 (2015)    Sujet du message: Libre arbitre Répondre en citant

Les niveaux j'ai bien compris! C'était vraiment pour savoir qui parlait que j'avais du mal à suivre parfois, mais encore une fois, ça passe quand même bien!
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MessagePosté le: Sam 5 Déc - 00:45 (2015)    Sujet du message: Libre arbitre Répondre en citant

Super, ba du coup j'ai retaffé un peu les dialogues, comme ça quand l'ex-juge lira elle devrait s'y retrouver complètement.
Sam 5 Déc - 00:45 (2015)
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MessagePosté le: Mar 8 Déc - 21:51 (2015)    Sujet du message: Libre arbitre Répondre en citant

AAAAH NICK! Merci d'avoir posté ton texte!

J'ai vraiment kiffé ton univers et toute l'histoire, les transitions, le concert de Nate Ruess, la chute de ta première partie! (énorme!) Et puis la suite avec la mer, la transition, j'ai adoré! Et bien retrouvé ce qui m'a fait vibrer dans le clip.

Bref, bravo à toi!

Après, les dialogues ne m'ont pas perdue, effectivement, mais bien les différents niveaux parfois. Tu pourrais peut-être mettre le niveau des Divinités en italiques pour bien les séparer? Je sais pas, une idée.

En tout cas, chapeau! Et heureusement que t'as posté hors concours, tu m'aurais pas facilité le verdict là! :-p
_________________
THE TRUTH IS OUT THERE


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https://www.youtube.com/watch?v=OttPq7ceH9E&feature=youtu.be&eml=2015September21%2F2733333%2F6010044&etsubid=30262197
Mar 8 Déc - 21:51 (2015)
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MessagePosté le: Jeu 10 Déc - 01:17 (2015)    Sujet du message: Libre arbitre Répondre en citant

Merci pour ta lecture ! Ok pour "les niveaux" ^^
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 06:01 (2016)    Sujet du message: Libre arbitre

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