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Fil Rouge

 
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Alinoë
Méga CDC...
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MessagePosté le: Mar 8 Déc - 21:26 (2015)    Sujet du message: Fil Rouge Répondre en citant

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Fil Rouge
  


Confortablement installé dans son canapé, Niel fixe la page blanche de son traitement de texte sans parvenir à trouver l'inspiration pour la remplir. Il porte sa tenue d'écriture pourtant ; t-shirt fétiche Green Day sur son vieux jeans troué. Il a même les chaussettes en pilou rose de sa chérie aux pieds, un café en main et une bonne musique d'ambiance dans les oreilles mais rien... Ses mâchoires claquent, ses dents grincent comme il repousse ses lunettes du bout de l'indexe. Un faible soupir filtre entre ses lèvres. Il abandonne son pc sur la table basse aussi encombrée que le reste du loft et se lève, bien décidé à remplir son mug blanc orné d'un « Best oncle ever ! » et deux petites mains peinturlurées, celles de ses nièces. Il traverse la pièce d'un pas agile, esquivant sans soucis et sans un bruit les obstacles dressés devant lui pour ne pas réveiller Apolline étalée de tout son long dans le grand lit sur la mezzanine. Des livres s'entassent ça et là, remplissent les vieilles bibliothèques, repoussent les bibelots et autres antiquités sur la commode, le bureau, le comptoir de la cuisine et même les tables de nuit, sans parler du sol et des beaux tapis à peine visibles. Niel reste prudent. Il ne voudrait pas heurter le coin de quoi que ce soit dans la pénombre. Il a pratiquement atteint son objectif, le percolateur qui gargouille entre l'intégral de Dune et quelques oeuvres de Tolkien, lorsqu'une vive lumière blanche envahit l'appartement, le forçant à abriter ses yeux clos derrière ses bras. Le mug glisse de ses doigts, s'écrase par terre et vole en éclats, répandant le fond de café noir sur le tapis clair.


Les secondes s'égrainent, s'étirent puis plus rien, juste un calme assourdissant à peine troublé par un cliquetis lointain et un air ambiant aussi glacé que celui d'une cathédrale en plein hiver. Le corps de l'écrivain se crispe. Il soulève timidement les paupières et se fige, la respiration bloquée par l'angoisse qui l'envahit brutalement. Plus de percolateur, plus d'Apolline, plus de loft. Il se retrouve dans une bibliothèque disproportionnée en foutoir. Des livres dépareillés encombrent les étagères, du sol au plafond dix mètres plus haut. Le dit-plafond est formé de vitres bleues, seule source de lumière naturelle donnant une drôle de teinte à tout l'environnent. De grandes tables en chêne s'étendent au centre de la pièce, en enfilade, ornées de petite lampes vertes et encombrées de livres, de feuilles gribouillées de notes, de dessins ou de plans. Partout de gros fils rouges, comme des veines sanglantes, s'étendent, relient les ouvrages, les papiers volants et une grosse centaine de personnes aussi paumées que l'écrivain, formant une immense toile inextricable. Les prunelles claires de Niel dérivent un moment à travers le décors. Il détaille les objets et tous ces visages inquiets ornées de chiffres mordorés, tous ces êtres humains transpercés par ces veines, attachés les uns aux autres pour une raison, forcément. Mais laquelle ?


D'abord, le choc. Aucun son que le cliquetis lointain. Les prisonniers se jaugent, essayent de comprendre mentalement ce qu'il vient de leur arriver. Niel baisse les yeux, avise le fil rouge qui semble sortir de son nombril, traversant le tissus de son t-shirt sans le moindre dégât. Le lien s'étire sur quelques centimètres avant de se diviser en deux puis de disparaître au milieu de la masse humaine. Les mâchoires de l'écrivain claquent, ses dents grincent. Il relève vaguement la tête, observe les personnes qui l'entourent dans l'espoir – insensé – d'y voir un visage familier.


Face à lui se tient une jeune femme semblant tout droit sortie d'un roman d'après-guerre, avec ses boucles noires parfaitement dessinées, ses grands yeux, ses lèvres carmins et sa longue robe pailletée. Sur son front lisse de demoiselle brille le nombre 13. Son fil (unique) sort directement de sa poitrine, liant un fin ouvrage à son coeur pour disparaitre dans son dos. Nerveuse, elle scrute la foule alentour, se contorsionne autant qu'elle le peut comme si elle cherchait à localiser quelqu'un.


A droite de l'écrivain, un jeune homme mal fagoté d'une petite vingtaine d'années, la mine endormie et l'air passablement décalqué. Autour de son cou, un casque rouge vif, pâle imitation d'un Beat. Il grelotte de froid dans son t-shirt Lapin Crétin défraîchi et son jeans skinny rappé, les pieds nus racrapotés sur le sol glacé. Des yeux noisettes rougis de fatigue, un genre de mini-crête dont la mèche avant lui chatouille le nez, un bijou à l'arcade, un anneau au coin de sa lèvre inférieure bleutée et trois poils au menton. Sur sa joue gauche le nombre 98 et au milieu de sa gorge, la veine palpitante qui le force à rester debout et immobile.


Une grimace de dégout effleure le visage de Niel tandis qu'il reporte son attention sur la gauche et le mur de livres qui lui érafle le nez. Ses dents grincent, sa mine se froisse. Cette situation est juste trop bizarre, comme le scénario d'un film de Stanley Kubrick. Il grogne tout bas alors que des chuchotements commencent à se répandre à travers la bibliothèque.


« Putain d'merde ! C' quoi ce bordel ?! », s'exclame un sergent de l'armée de terre américaine (tout juste vêtu d'un jeans), le dos scié par le coin d'une étagère, deux veines bien distinctes sortant de son torse telles les prolongations externes de ses boyaux. Parfaitement répugnant. Devant lui, une fillette d'une dizaine d'années fixe les appendices gluants avec une étrange fascination sur son visage de poupée, le câble rouge visqueux qui lui transperce les joues et le nombre 36 qui semble creuser son front n'arrangent rien à l'image.


Le sang de Niel ne fait qu'un tour au son de cette voix lointaine qu'il reconnait bien. Le corps de l'écrivain se dresse, son cou s'étire pour tenter d'apercevoir son frère et, aussi fort qu'il peut, il beugle :
« Jack ?? »


Le silence s'abat sur la bibliothèque. Les prisonniers s'agitent, se jaugent, leurs regards soudain brillants d'espoir. Peut-être eux aussi vont-il reconnaître quelqu'un. Le sergent se cabre contre le meuble, scrute la foule de ses yeux clairs en répondant d'un nouveau hurlement :
« Niel?! 'tain, le morveux, c' toi ?! »


Un léger rire nerveux glisse entre les lèvres de l'écrivain puis un soupir. Il secoue la tête, remet de l'ordre dans sa chevelure avant de répondre :
« Oui. Et tu devrais arrêter de te tortiller. Tout le monde devrait, d'ailleurs. »
« T'as pas plus inutile comme conseil ? », gronde son grand-frère d'un ton pour le moins contrarié. « J'ai deux bazars qui m'sortent du bide, comment tu veux qu'je bouge ! »


Après le choc, la panique. Les murmures se muent brusquement en cris, grognements et éclats de voix. Les fils se tendent, les murs de livres tremblent mais la fillette face au sergent reste parfaitement immobile, le dévore du regard comme s'il n'était qu'une pâtisserie appétissante.


« Y pense même pas. », grogne le soldat. « Môme ou pas, j' t'aurai butée avant ! »
« Jack ? Jack Dickinson ? », s'enquit un jeune homme à quelques pas de là, dans une tenue trop classe (et trop coincée) pour son âge, un gros 59 mordoré sur la joue droite et un 4 rouge vif sur la gauche. Bloqué entre plusieurs veines sur-tendues qui poissent son costard, il parvient tout juste à distinguer la chevelure hirsute du soldat ainsi que le sommet des nombres 55 et 92 ornant son front. « Luke, Luke Swanson, un ami... »
« Ouais, Lucky, le pote de Niel. », le coupe Jack, obligé de crier pour transpercer le brouhaha. « Tu sais c' qu'on fiche là ? » Le psychologue secoue négativement la tête, entrouvrant les lèvres prêt à répondre. « Alors ta gueule. », ordonne le sergent d'un ton autoritaire. Déjà, il détourne la tête, place ses mains en porte-voix et siffle un grand coup bien strident entre ses dents. « VOS GUEULES, TOUS ! »


Le silence s'abat sur la bibliothèque et, à nouveau, le cliquetis lointain se fait entendre, semblable au bruit d'un vieux clavier.


« TA GUEULE TOI-MÊME ! », réplique Béthanie van Hart, la fille à papa au bord de la crise de nerfs, collée dans une inconfortable posture au torse peu frais d'un imposant homme plus blond qu'elle portant une grande épée bâtarde et un numéro sur chaque joue (98 et 80).
« Une autre culture... », murmure ce-dernier, les yeux levés vers le plafond de verre bleu, la mine franchement consternée.


Betty n'a pas l'occasion de répliquer malgré son agacement profond. Désireux d'en terminer rapidement avec ces conneries, Jack coupe immédiatement tout nouvel élan de panique désorganisée. Il répond à la demoiselle (et à qui se mettrait en tête de balancer quelque autre connerie inutile) d'une voix ferme et forte :
« On est tous dans la même merde 'lors commencez pas à faire les casse-burnes ! Si z'avez pas une info ou une bonne idée, chialez en silence ! »


La foule se tait et Niel sourit en coin. Il reconnait bien son grand-frère, là. Face à lui, la demoiselle fronce les sourcils, penche la tête et demande:
« Vous connaissez ce... rustre ? »
« Ce rustre est mon frère aîné. », explique calmement l'écrivain en remontant inutilement ses lunettes sur son nez. « Et s'il y a bien une personne qui peut nous aider à sortir d'ici, c'est lui. »
« Vous pensez réellement qu'hurler des grossièretés nous apporte une aide quelconque ? », réplique-t-elle d'un ton clairement sceptique.
« Il empêche la panique donc...oui. », répond l'écrivain d'un calme olympien malgré l'anxiété qui brille dans son regard. « Mais si vous avez une meilleure suggestion, je suis tout ouïe. », enchaîne-t-il.
« Tout ouïe. », pouffe son voisin de gauche, arrachant un gargouillis peu ragoutant à la veine qui lui transperce la gorge. « Plus personne dit ça ! »


La tête de Niel pivote d'un coup sec tandis que ses mâchoires se resserrent. L'air franchement incrédule, il repousse inutilement ses lunettes en avisant le zonard. Etonnamment, l'inconfort de la situation n'entache pas la bonne humeur de ce dernier. Il sourit à l'écrivain de ses lèvres bleuies, les bras rentrés sous son t-shirt Lapins Crétins, serrés autour de son torse trop maigre pour tenter de conserver le peu de chaleur qu'il lui reste.


« Moi, si. », lâche platement Niel, ne voyant absolument pas ce que sa façon de parler à de drôle. Un instant de flottement. Sa mine se froissent, ses dents grincent. Il demande au jeunot (pas beaucoup plus que lui), le ton emprunt d'une soudaine urgence : « Tu parles français ? »
« Oui... »
« Mais tu as compris ce que je raconte, ce qu'on raconte. », renchérit l'écrivain, désignant d'une main distraite la jeune femme en robe longue et lui-même.
« Oui. Et ? », s'enquit Théo en soufflant distraitement sur sa mèche pour la repousser. Il a beau être d'une bonne humeur indécrottable, il aimerait tout de même comprendre ce qu'il se passe et en quoi sa langue maternelle peut-elle avoir une quelconque importance.
« Et, je ne sais pas pour mademoiselle, mais, en ce qui me concerne, je parle anglais depuis tout à l'heure. Enfin, je crois. », expose consciencieusement Niel avant de se tourner vers la dite-demoiselle comme s'il espérait de sa part une forme quelconque d'assentiment.
« Angéline. », souffle la jeune femme dans un soupire, comme si elle avait retenu sa respiration jusque là. « Mais je... enfin... tout ça... » Elle chasse l'air d'un geste vague, faisant cliqueter ses bracelets. « Je ne sais pas. », avoue-t-elle enfin, les yeux rivés à ses escarpins tâchés de résidus boueux.


Niel secoue la tête, ses dents grincent. Ces blablas ne les avancent pas du tout. Ils sont coincés, piégés dans cette étrange toile gluante, sans aucune réponse apparente et l'écrivain commence doucement à paniquer. Ils ne peuvent tout de même pas rester là ad vitaem.


Non. Tôt où tard, les prisonniers vont perdre pieds, partir en vrille et s'exciter. Tôt où tard, la peur gagnera sur la raison. Mais Jack ne compte pas attendre que ça arrive, il a bien l'intention de trouver une solution et vite. A nouveau, il place ses mains en porte-voix et beugle pour toute l'assemblée, une grosse centaine de personnes à vue de nez :
« Quelqu'un à une idée de c' qu'on fiche là ? »
« On prend racine, du con ! », gueule une trentenaire en training, la main coincée en l'air par le fil qui la traverse. Un gros 27 sur son front plissé, elle arbore une mine franchement contrariée digne d'une Bridget Jones frustrée et fusille du regard ce qu'elle parvient à voir du soldat entre les corps et les câbles emmêlés.
« On a tous un nombre et au moins un...fil. Y a forcément une raison. », fait remarquer son voisin de droite avant que Jack n'ai l'occasion de balancer ne serait-ce qu'une des répliques cinglante qui lui viennent à l'esprit. Le jeune homme mal rasé, un caucasien d'une grosse vingtaine d'années, paraît calme malgré l'improbabilité totale de la situation. Les mains dans les poches de son pantalon à poches gris foncé, un vieux pull à capuche usé négligemment jeté sur ses épaules et de grosse bottines aux pieds, il fixe le sergent sans sourciller. Lui aussi n'a qu'un seul câble qui lui transperce le thorax et un 18 rouge vif en travers du cou.
« Pass'que tu vois une raison à ça, toi ?! », s'exclame Jack, pointant ses deux veines gluantes en guise d'argument.
« Non mais en y réfléchissant tous ensemble... Rien que ces numéros, t'as le 55 et le 92. Y a ptêt quelqu'un qu'y a les mêmes. », renchérit Martin, aussi méthodique dans sa façon de raisonner que celle de travailler.
« Et ? », grogne le sergent, pas certain de piger où il veut en venir, le technicien.
« Et... Et après, je sais pas. Faut voir en fonction. Si tu l'connais, comment et pourquoi. Tiens, on peut commencer par le morveux-là. », poursuit tranquillement Martin.
« Niel, c'est mon bro'. Mais on s'en fout. », élague Jack. « Ca va pas nous libérer d'ces machins. »
« Réfléchir avant d'agir, tu connais ? »
« On fait qu'ça, causer, penser d'puis vingt minutes et j'vois toujours pas d' changement ! », râle le sergent en octroyant un coup de coude bien senti à l'étagère derrière lui. Le meuble tremble, les livres frémissent, arrachant quelques plaintes aux prisonniers qui y sont rattachés, Jack compris. « Fais chier, putain ! », jure-t-il en stabilisant son appui comme il peut.


Mais le mal est fait. Une vague de panique suit celle de douleur, déferlant sur les prisonniers qui s'agitent de plus belle. Les murs de livres se remettent à frémir, les câbles vibrent. Un grondement se lève, les voix se mêlent en un affreux boucan. Chacun cherche à couvrir les sons de ses voisins, à faire raisonner ses appels plus fort que ceux des autres. Les cous se tendent, se tordent. Les corps se frôlent, se poussent ou s'écrasent. Les regards inquiets scrutent la mare humaine inondant la bibliothèque, cherchent un visage familier, un repère. Le plafond de verre bleu vire au marine tandis qu'un courant d'air tiède balaye la pièce en transportant avec lui un doux parfum de caféine.


Les narines de Niel frémissent. Il commence à se demander s'il n'est pas tout simplement en train de cauchemarder. L'hypothèse se tient. Il ressent le froid et la douleur dans son ventre mais aucune trace de faim, de soif ou d'un quelconque besoin naturel comme celui de pisser. Ses compagnons de galère ressemblent à des fans de séries télés costumés et réunis pour une improbable convention. Sans parler de ces nombres et de ces cordons au symbolisme flagrant. Si seulement Apolline était là, elle aurait certainement une ébauche d'explication, elle, ou au moins une maigre suggestion. L'écrivain se crispe, vacille, brusquement happé par la réalité de l'instant. Les éclats de voix lui vrillent les tympans. Chaque nouvelle vibration, chaque traction sur sa veine lui incendie les boyaux, l'obligeant à se mordre les lèvres pour ne pas se joindre au concert de cris désaccordés. Appuyé de tout son flanc contre l'étagère (autant pour la retenir que pour s'y tenir), il se bouche les oreilles du plats des mains, espérant atténuer le bruit et la douleur de sa pauvre cervelle. Un bref moment, il observe la foule qui s'agite. Les fils qui se tendent, se tordent s'étirent. Les corps qui se poussent, se cognent, se piétinent. Angéline essaye tant bien que mal de rester debout. Quant à Théo, suspendu dans le vide, il s'agrippe comme il peut à sa grosse veine visqueuse pour ne pas finir étouffer. Les paupières de Niel retombent brutalement, sa tête rentre dans ses épaules, son dos se voûte. Un cauchemar. C'est juste un cauchemar. Quoi d'autre ? Convaincu (au moins satisfait) par sa conclusion, il se concentre sur sa respiration, lente et profonde, et se met à décompter mentalement :
« 100...99...98...97...96... »


La lourde porte d'entrée (aussi disproportionnée que le reste) pivote sur ses gons dans un gémissement bruyant, immédiatement absorbé par le chaos ambiant. Personne ne remarque la nouvelle arrivante, agrippée à la poignée, balayée par la bourrasque d'air tiède qui s'engouffre dans la bibliothèque. Elle porte un t-shirt Simple Plan extra-large sur un legging noir usé, des chaussettes en pilou roses aux pieds, un mug de café fumant dans la main et une vieille paire de lunettes rectangulaires sur son nez trop petit et trop plat pour les empêcher de glisser. Fine, la peau pâle et un chignon négligé de cheveux châtin-roux assez particulier.


Personne ne la remarque à part Mia, une jeune adolescente survivante d'un monde zombifié pour le moins déprimant. Elle est recroquevillée sur le sol glacé, coincée entre les énormes jambes d'un colonel américain, un prince extra-terrestre, une cowgirl un poil impulsive et un archange aux bouclettes blondes attifé d'une tenue vert clair d'infirmier. Certes, la veine qui transperce ses mollets n'empêchent pas Mia de se redresser mais, allez savoir pourquoi, elle se sent bien mieux là en bas. Personne ne la dérange, personne ne lui prête attention. Elle n'a pas trop froid avec toutes ses couches de vêtements, sa grosse veste et sa chapka. En se penchant légèrement, elle peut même apercevoir la porte d'entrée et l'étrange dame (trente ans pour elle, c'est une dame) pénétrer dans la bibliothèque avec un air de poisson hors de l'eau.


« Oh putain... », souffle cette dernière en remontant ses lunettes d'un petit geste brusque de l'indexe.


Elle fait deux pas, la porte claque violemment dans son dos, arrachant un cri de stupeur à Mia étouffé dans le creux de sa main moite. Le son raisonne, se répercute à travers la pièce, donnant l'impression que tout le reste n'est qu'en sourdine. Les murs de livres vibrent plus fort sous l'impact. Les cris s'étouffent, les voix se taisent. Sur sa dalle glacée, Mia se racrapote tandis qu'autour les visages des prisonniers pivotent vers la drôle de dame mal fagotée. Rapidement, la rumeur se transmet : quelqu'un est arrivé, quelqu'un de libre, quelqu'un d'étrange. La jeune trentenaire se racle la gorge, remonte inutilement ses lunettes et laisse glisser un petit « Désolée » à peine audible. Elle claque des doigts. Immédiatement, une douce lumière orangée envahit la bibliothèque, dansante et tamisée comme projetée par un immense feu de cheminée. Les petites lampes vertes s'allument sur les tables et une agréable chaleur réchauffe rapidement l'espace. Les veines gluantes se rétractent, libèrent un à un leurs prisonniers et réintègrent leurs ouvrages telles les tentacules d'un Chtulu verbivore.

Après la panique, le soulagement. La plupart des personnes présentes ont pour premier réflexe d'inspecter leur corps (pour s'assurer qu'il est entier) et de chercher à rejoindre leurs proches, mais pas Jack. Il remonte son jeans, fend la foule avec la délicatesse d'un bulldozer et grimpe sur la première table venue, la mine décidée. Lui, il veut la voir, cette bonne femme, et lui exposer sa façon de penser. Debout au milieu des livres en fatras, il scrute un moment la mer humaine avant de se figer, blanc comme un linge. Là, devant lui, entre un groupe de rôlistes issus d'un monde zombifié (encore) et quelques malfrats de western, se tient Emilie, sa caporale française, magnifique dans une robe blanche vaporeuse, avec ses cheveux blonds vénitiens qui chatouillent ses épaules musclées de soldat et ses grands yeux verts qui cherchent désespérément un visage familier auquel se raccrocher. Lentement, elle pivote, jusqu'à faire face au sergent, jusqu'à ce qu'il puisse voir le 55 sanglant sur le corset blanc. Le coeur de Jack tressaute, ses entrailles se nouent, ses jambes vacillent. Il se serait probablement effondré sans l'arrivée et le soutient du colonel américain, un grand gars aux tempes grisonnantes avec un petit air indéniable de Richard Dean Anderson. Le bras puissant de celui-ci attrape le sergent sous les aisselles avant qu'il ne chavire.


« Jack ! »
« Sheppard.... », souffle le soldat en agrippant l'épaule de son supérieur dans un mouvement de réflexe. Et comme si la situation n'était pas déjà insupportable, la voix rauque d'Ira raisonne à ses oreilles, chante « Nothing compares » sur quelques accords de guitare bien placés. « C'est n'importe quoi ! », gronde-t-il en secouant vivement la tête pour le faire taire et, par la même occasion, chasser la vision fantomatique de la femme qu'il aime.


A quelques mètres de là, appuyé contre son étagère, Niel a fini de décompter depuis que la porte à claqué. Il observe le chaos alentour, les libérés qui se mélangent pour mieux se rassembler. Théo qui crache ses poumons, plié en deux par terre, le corps secoués de vifs soubresauts. Angéline, accroupie près de lui, qui l'aide autant qu'elle le peut malgré son envie folle de partir en quête de ses proches à elle. Les dents de l'écrivain grincent. Il remonte ses lunettes du bout de l'indexe en relevant les yeux vers la table la plus proche et son grand-frère aussi livide que contrarié. Un instant d'hésitation. Son regard oscille du sergent au sommet de la porte à peine visible par-dessus la masse humaine. Il irait bien interroger Jack sur la raison de sa décoloration soudaine (au risque de se prendre une claque) mais il est encore plus curieux de voir à quoi ressemble la « drôle de dame » dont la rumeur parle. Brève réflexion. L'interrogatoire peut attendre, pas la (de toute évidence) propriétaire des lieux. Décidé, il se décolle de son appui, rajuste une millième fois ses binocles, recoiffe sa tignasse claire et se faufile jusqu'à l'entrée sans trop de difficultés.


L'étrange bout de femme n'a pas bougé d'un pouce. Plantée devant la porte close, le café à mi-chemin de ses lèvres, elle fixe Mia droit dans les yeux, ose à peine respirer craignant (à juste titre) de la faire fuir ou de lui faire peur. L'adolescente se tient à une distance respectable, sur la défensive. Elle observe la dame sans trop savoir comment la considérer, amie ou ennemie ? Dans son monde à elle, c'est facile. Tout ce qui bouge, tu vises la tête ou tu cours. Mais dans son monde à elle, les gens ne se baladent pas en chaussette rose, ne sirotent pas leur café avec une vraie cigarette entubée en usine distraitement coincée sur l'oreille. Ils ont des armes ou veulent lui bouffer la cervelle.


Soudain, un jeune homme sort de la foule, s'approche d'un pas décidé. Mia recule d'un bon mètre en braquant ses prunelles claires dans sa direction, prête à se défendre en cas de besoin bien qu'il n'ai pas l'air très féroce, l'écrivain. Il ne calcule même pas l'adolescente, focalisé sur la dernière arrivante, sa tasse fumante, ses chaussettes ornées de petits coeurs roses anti-dérapants et tous ces détails trop familiers pour être anodins.


« Vous êtes qui ? », souffle Niel en s'arrêtant face à la rouquine (sous cette lumière, du moins), le visage tendu comme s'il redoutait d'avance la réponse.


La jeune femme réprime avec peine un sursaut, secoue doucement la tête et relève les yeux en remontant machinalement ses lunettes du bout de l'indexe. Un sourire illumine son visage lorsqu'elle reconnait celui de l'écrivain. Sa tête dodeline. Elle inspire profondément avant d'enfin dire un mot.


« Mh. C'est...compliqué. », élague-t-elle sans grand talent. « Café ? »


La proposition a le mérite de faire oublier à Niel la pauvreté de sa réponse. Frustré dans son ingestion nocturne de caféine, il ne prend pas la peine de réfléchir, saisit la tasse d'une main avide et vide la boisson. Noir sucré, juste comme il l'aime. Un petit râle de satisfaction se coince dans sa gorge. Il lui rend le mug, un irrépressible sourire aux lèvres, mais réitère cependant sa question :
« Vous êtes qui ?. »


Silence. Elle fronce le nez. Niel claque des dents. Ils remontent leurs lunettes d'un même geste, se jaugent à travers leurs verres rayés.


« Y t'a posé une question. », intervient Jack depuis son promontoire, repoussant sans ménagement le colonel Sheppard et son soutien inutile maintenant qu'il a retrouvé la maitrise complète de ses jambes. D'un pas lourd, il traverse l'enfilade de tables et, moins de dix secondes plus tard, atterri sur les dalles glacées, à quelques mètres à peine des deux binoclards.
« J'ai entendu. », lâche platement la rouquine sans même daigner lui accorder un coup d'oeil.
« 'lors t'attends quoi pour répondre ? », insiste le soldat en se dirigeant droit vers eux, une expression de franche colère sur le visage. Ce n'est pourtant pas son genre de s'en prendre à une femme mais celle-là, il l'encastrerait bien entre deux bibliothèques pour lui faire cracher ce qu'elle sait. Ni une ni deux, il bouscule son cadet, empoigne la rouquine par le col de son t-shirt trop large et grogne : « T'es qui ? Et qu'est-c' qu'on fout ici ? »


La jeune femme ne sourcille pas, contrairement à Niel, lequel serait rentré dans son abruti de grand-frère sans l'intervention miraculeuse de Luke et Apolline. Alors elle était là depuis le début ? Trop heureux de la voir pour poursuivre sa pensée, il la serre contre lui et l'embrasse avec passion en ignorant royalement les plaintes de son meilleurs amis coincé dans son costume poisseux et les grognements mécontents du sergents.


« Déjà, tu vas t' calmer, Spiderman », répond la rouquine d'un ton assuré, cramponnée au pan de son t-shirt pour l'empêcher de remonter jusqu'à Outsiplou les bains de pieds. De son ton le plus menaçant, elle rajoute : « Et m' reposer par terre illico où, j't jure sur la tête de mon chéri, je m'arrange avec Mo pour que tu l'épouses, l'Irish. »
Jack pâlit, son visage se durcit, sa poigne se resserre. Il colle sans vergogne son nez à celui de l'imp(r)udente demoiselle et grogne :
« Parle encore d' ce couillon et j'te jure sur la tête de ma mère, j'te les fait bouffer, tes lunettes. »
« Menace-moi encore et j' le fait apparaitre. », rétorque-t-elle, un rictus victorieux aux coins des lèvres.


Un bref instant de flottement, le temps au soldat d'évaluer la crédibilité de la sentence, une brèche suffisante pour permettre à Niel de s'incruster dans la conversation. Certes, il apprécie les baisers de sa femme mais sa curiosité est bien trop forte, surtout lorsqu'il s'agit de la vie privée de Jacky.


« C'est qui, l'Irish ? », demande-t-il, non sans s'être préalablement écarté de deux bons mètres pour parer à tout accès de violence fraternel.
La réaction ne tarde pas.
« Personne. », gronde Jack en relâchant brutalement la drôle de dame. La mine froissée, il se détourne d'un bloc et, tout en gratifiant la première muraille de livres venue d'un coup de poing totalement gratuit, marmonne entre ses dents : « Just' un putain de bordel de musicos à la con. »


Son sang palpite dans ses veines, tambourine à ses tempes. Une rage insensée bourdonne dans sa tête, l'empêchant d'aligner deux pensées cohérentes. L'absurdité totale de la situation commence doucement à lui courir sur les nerfs et il n'a ni nicotine ni alcool pour tenter de contenir la vague de colère qui déferle sur son organisme.


Les prunelles de l'écrivain s'arrondissent, ses sourcils se dressent. Il ouvre la bouche, la referme, remonte nerveusement ses lunettes sans même remarquer le silence de mort qui s'est abattu sur la bibliothèque. La foule intriguée s'agglutine en rangs serrés, écoute, attend la suite. Eux aussi, ils veulent savoir. Eux aussi, ils sont curieux de comprendre.


« Vous comptez quand-même nous donner une explication ? », demande Martin avec un pragmatisme certain, s'extrayant tranquillement de la masse, les mains profondément enfoncées dans les poches de son pantalon. « Ou au moins nous dire comment rentrer chez nous. »
« Monsieur à un emploi du temps chargé ! », lâche une voix féminine, aiguë et un poil mesquine.


Mais le dit-monsieur ne s'en formalise pas plus que ça. Il ne réagit même pas, se contentant de fixer l'étrange rouquine dans l'attente d'une réponse quelconque. Celle-ci (la rouquine) termine de rajuster ses vêtements, relève vaguement les yeux en direction du technicien, une moue légèrement contrariée sur son visage aux traits faussement eurasiens.


« Oui. Evidemment. », déclare-t-elle comme si c'était la logique même. « Ca serait déjà fait si l'autre souave évitait d'la ramener. » Un soupire. Elle resserre son chignon d'une main distraite, porte la tasse (miraculeusement remplie) à sa bouche et avale une gorgée de café bien latté. Sa langue glisse entre ses dents, lèche les dernières gouttes qui perlent sur ses lèvres. Elle se racle la gorge, dégage son visage de quelques mèches rebelles et tente d'éclairer la lanterne de Martin (un peu des autres aussi) : « Je suis... comment dire... l'Auteur. Enfin, un auteur. Y en a d'autre, forcément. »
« Ben voyons ! », s'esclaffe le sergent en lui adressant un regard pour le moins méprisant. Non mais, pour qui elle se prend, la drôle de dame ?
« L'auteur de quoi ? », interroge Martin, la voix emprunte d'un franc intérêt pour le sujet.


Soudain, les prunelles claires de Niel s'illuminent. Il esquisse un pas vers la rouquine, remonte ses lunettes et répond avant qu'elle n'ai l'occasion de le faire :
« De nous... » Une claque au sommet de son crâne, affectueusement octroyée par son grand-frère, le coupe dans sa lancée. « Aouheuh ! Quoi ?! », s'exclame-t-il en se massant le cuir chevelu, un coup d'oeil incrédule en direction de Jack.
« Tu t'entends dès fois ? », grommelle ce dernier, toujours pas calmé. « Ca veut rien dire, l'auteur de nous ! »
« C'est pourtant la vérité. », intervient sèchement la rouquine, les bras croisés sous sa discrète poitrine, débarrassée comme par magie de son mug de café.
« Ouais, tu s'rais un genre de dieu ?! », s'esclaffe le soldat, incrédule.
« Pas un dieu, non. Tout de suite ! Juste un auteur. Votre auteur. », renchérit-elle, convaincue de ce qu'elle avance. La réponse se répand rapidement en rumeur à travers la foule des libérés, comme une traînée de poudre qui pourrait facilement tout faire péter. La rouquine se crispe un peu, redoute leurs réactions face à une telle révélation. Elle ricane nerveusement : « Ouais, désolée, ça doit faire un choc, surtout quand on voit ma gueule. » Certes, sa tenue ne l'avantage guère mais elle n'en est pas plus laide pour autant, plutôt mignonne même à en croire les regards des hommes présents.
« Quand vous dites l'Auteur... », s'en mêle Marine Lambert, le cul posé sur le bord de l'une des tables en chêne et la face toujours marquée par sa perpétuelle frustration. « C'est à vous qu'on doit la « charmante » tournure de nos existences ? », débite-t-elle d'un ton clairement accusateur.
« Oui. Non. Pas vraiment. », balbutie la rouquine, légèrement déstabilisée par l'attaque pas du tout voilée. Son nez se fronce, son front se plisse. Elle poursuit : « J'ai ma part de responsabilité, vous avez tous des caractères de chiotte, mais c'est surtout la faute des copains ! » Argument moyennement convaincant...
« Selon votre théorie, c'est quand-même vous qui écrivez. Théorie absurde, d'ailleurs. », rajoute Niel, le regard perdu dans le vide, comme s'il pensait à haute voix.
« C'est eux qui imposent le thème ! », se défend l'Auteur, armée de toute sa mauvaise foi.
« Conneries ! », peste Jack en empoignant sa tignasse, le visage crispé par la colère qu'il contient avec peine.
« Il a raison ! », renchérit l'archange en vert. « Je travaille pour Le Tout-Puissant et vous n'avez strictement rien à voir avec lui. »
« Elle ! », intervient Yall'han, le colosse à l'épée bâtarde, ignorant sciemment le regard incrédule du Prince Morg'han juste à côté de lui. D'accord, ils doivent rester discrets mais le maître d'arme n'a pu retenir son cri du coeur, agacé par tant d'hérésie. Il n'existe qu'une seule déesse à ses yeux, Ely'ah, et personne d'autre.
« Oh, ça va les bigots ! », s'exclame l'Auteur, gavée par les interférences permanentes dans son si bon scénario. « J'les connais, vos divinités. C'est moi qui les ai créées. Presque. Le concept de dieu existe, Il existe peut-être mais toi (elle pointe l'archange), tu bosses pas pour Lui, pour personne d'ailleurs. T'es juste un PNJ, un archétype de jeu de rôle que j'ai assaisonné à ma sauce pour un défi. » Elle pivote, pointe le grand alien blond : « Toi aussi. » Puis, se tournant vers Morg'han, elle s'arrête un instant, fronce le nez et conclut : « Pas toi... »
L’ersatz d'archange rougit sous la contrariété, ses prunelles virent au bleu roi, il s'écrie comme si sa vie en dépendait :
« Je suis plus qu'un bête personnage ! Je suis là, j'existe nom de Dieu ! »


L'Auteur serre les mâchoires, grince un peu des dents alors que chacun y va de son « je pense donc je suis ». Elle les laisse un peu s'exprimer, plongeant son regard au fond de celui de l'écrivain profondément perturbé par l'improbable révélation.


« Toi, tu me crois ? », murmure-t-elle en s'approchant de quelques pas.
« Je ne sais pas. », souffle Niel dans une légère secousse de tête. « C'est tellement... » Il laisse sa phrase en suspend, incapable de trouver le mot digne de la finir.
« Dingue. », conclut à sa place la rouquine. « Oui. Pas faux. » Elle hausse les épaules, soupire : « La vérité est souvent dingue. »
Niel rigole doucement :
« Exacte. »


Un sourire effleure leurs lèvres tandis qu'ils remontent d'un même geste leurs lunettes sous les regards analytiques de Luke et Apolline. Les deux psychologues arborent un air concentré. Ils scrutent l'Auteur et l'Ecrivain, les détaillent, les comparent. Difficile de ne pas noter leurs tics communs et les similitudes de leurs tenues d'écriture.


« Il y a quelque chose. », énonce à demi-mots le jeune homme en costume.
« On a tous quelque chose. », reprend la demoiselle, une main perdue dans ses cheveux courts en pagaille, les yeux encore lourds de sommeil.
« Parle pour toi ! », se défend Luke.
« Tu as au moins ma mauvaise foi. », lâche l'Auteur, mine de rien.
Le visage du psy se ferme. Il secoue la tête, souffle bruyamment par le nez :
« Admettons. Ca ne prouve strictement rien. »
« Tu as une meilleure explication ? », s'étonne Apolline. Entre le décors irréel, l'improbable regroupement de personnages et l'amoncèlement incroyable de notes, de plans, de cahiers et de bouquins, elle ne voit pas vraiment de justification plus probante que celle de l'Auteur avec un grand A.
« Non. Il n'empêche. Si elle peut être l'Auteur, comme elle dit, elle pourrait tout aussi bien être un alien machiavélique, un mutant, un monstre quelconque ou le maître d'une pieuvre géante bouffeuse d'histoires. », balance Luke d'une seule traite, le ton haussé à chaque nouvelle théorie absurde et les bras balancés dans les airs dans un ballet de gestes déstructurés. Lui aussi, la situation commence doucement à le troubler.
« Il marque un point. », fait remarquer Niel dans un remontage de binocle totalement inutile, les prunelles toujours rivés à celles de la rouquine. « Vous pouvez prouver ce que vous avancez ? »
« J'ai rien à prouver. », répond-t-elle en fronçant le nez. « Que vous me croyez ou pas, c'est pareil de toute manière. »
« Dans ce cas, vous pourriez au moins nous dire où on est. », revient à la charge Martin le technicien, sans se départir de son apparente décontraction. En voilà un qui a de la suite dans les idées.
« Là-d'dans. », répond du tac au tac la rouquine, l'indexe tendu en direction de sa boîte crânienne. Et avant que quiconque ne songe à faire une remarque, elle rajoute : « Oui, je sais, c'est un peu le bordel... Beaucoup. On s'en fout ! C'est pas comme si j'avais souvent de la visite. » Silence. « Quoi ?? »


Rien. Les libérés se taisent, écrasés par la tension palpable qui s'est emparée de la bibliothèque. Ils échangent quelques regards craintifs, osent à peine respirer, encore moins bouger. Si elle dit vrai ? Si elle a vraiment une forme d'emprise, de pouvoir sur leurs existences ? Elle pourrait alors les faire disparaitre d'un claquement de doigts ou changer leur vie en véritable enfer. Qui osera encore prendre la parole avec une telle épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes ? Pourtant, un homme s'avance, s'extrait de la foule d'un pas décidé. Ses cheveux noirs sont en pétard, dressés sur son crâne, comme mal dessinés. Ses yeux sombres petits et plissés. Ses lèvres pincées. Un grand 97 mordoré en travers du front. Une tenue relativement passe-partout si on omet le lignage blanc et bleu de son t-shirt très remarquable et la minable veste en jeans jetée par-dessus pour tenter de le dissimuler. L'Auteur le regarde approcher sans frémir malgré l'assurance écrasante qui se dégage de lui.


« Et si on veut pas rentrer, si on veut y rester, là-haut ? », demande-t-il de sa voix caverneuse, pointant de son gros doigts calleux la tête de la rouquine.
« T'es malade ? », s'exclame Théo, le zonard au t-shirt Lapin Crétin, bondissant hors des rangs comme un diable de sa boîte. « D'jà, y a rien à foutre ici, à part lire. Et puis, une vie, même soi-disant écrite par elle, vaut mieux que pas d'vie du tout ! », développe-t-il à grand renforts de gestes, les yeux exorbités au milieu de son visage trop maigre. Sagement rangé près de son maître d'arme, le prince Morg'han ne peut réprimer un sourire en le voyant gesticuler de la sorte.
« Parle pour toi ! », rétorque le mastodonte rayé, pas du tout amusé. « Je suis que Charlie, moi ! Un putain d'ami imaginaire à qui on a cloué le bec en dessoudant sa propriétaire ! »
« TU l'as dessoudée. », rectifie l'Auteur d'un ton cassant.
« C'est pas dit dans le texte ! », se défend vivement Charlie en coulant vers elle son regard le plus destructeur.
« Non. Mais je le sais, et toi aussi. »
« J'suis imaginaire, rien de plus qu'une idée ou un concept, explique-moi comment j'aurais pu tuer qui que ce soit ? Et épargne-moi la soi-disant métaphore vaseuse sur le pouvoir meurtrier des idées que tu voulais faire passer ! »
« Mais... »
« Mais rien du tout ! », gronde Charlie, imprimant un mouvement de recule instinctif à tous les personnages présents. Le visage déformé par son mépris, il tire sur son t-shirt rayé en rajoutant : « T'as juste pensé au bouquin pour gosses attardés quand tu l'as écris, ton machin, avoue ! » Dressé de toute sa hauteur, il garde une distance respectable entre lui et l'Auteur. Pourtant, elle se tasse, pâlit un peu et déglutit avec peine.
« Peut-être, à la base, pour le fun du titre. », admet-elle à mi-voix.
« Trop fun ! », commente le personnage, sarcastique.
La rouquine secoue la tête pour se reprendre, se dresse à son tour et enchaine avec hargne à défaut d'assurance :
« C'est pas la question, t'façon ! T'es un putain de psychopathe et j'ai pas l'intention d'te laisser te balader librement dans ma tête. »
« C'est déjà un peu ce qu'on fait. », renchérit Niel, soutenu par les regards approbateurs de Luke et Apolline. « Sinon, on serait gentiment restés dans nos récits respectifs... non ? » En guise d'argument, il pointe la pile de livre bancale la plus proche, les regards de la foule suivant instinctivement son doigt.
« Moui, peut-être. », consent de mauvaise grâce la drôle de dame. « Ou pas. » Elle resserre les bras autour de sa cage thoracique. « Peut-être que j'ai simplement voulu voir ce que ça pouvait donner de tous vous rassembler. »
« CONNERIES ! », beugle Jack, envoyant valser d'un bras une rangée entières de bouquins mal reliés. Les feuilles s'envolent, se mélangent et rejoignent lentement leurs couvertures cartonnées étalées sur les dalles de pierre gris-bleu. « Tout ça, c'est juste n'importe quoi ! » Une deuxième rangée atterrit sur le sol. Il pivote d'un mouvement brusque, braque l'indexe en direction de la rouquine, la mine mauvaise : « Si t'es vraiment c'que tu dis être, prouve-le. »
« Et c'est moi le psychopathe. », marmonne Charlie, plus pour lui-même qu'autre chose.
« Oh, ta gueule ! », crache l'Auteur, au comble de l'agacement. Elle se tourne vers le sergent, va jusqu'à se planter devant lui, la mine emplie de défi : « Et toi, tu commence doucement à me saouler avec tes grognements de primates ! Tu veux des preuves, très bien. Faudra pas chialer après. » Elle s'écarte d'un grand pas et, avant que Jack n'ai le temps de répondre quoi que ce soit, claque des doigts.


Un pouf raisonne presque instantanément. Un nuage blanc apparait devant lui au milieu duquel se dessine lentement la silhouette d'Emilie dans sa longue robe blanche. Elle lui sourit à travers la fumée qui termine tranquillement de se dissiper. Tout le monde semble la voir cette fois. Elle s'approche, ses pieds nus claquant sur les dalles froides, tend la main et effleure du bout des doigts la joue râpeuse du soldat. Elle est bien là. Electrisé par ce contact (un peu effrayé aussi), Jack recule d'un grand pas, glisse sur quelques livres et bascule en arrière, son dos heurtant douloureusement l'étagère. Hébété, le cul par terre, il fixe un moment le visage désappointée de feue sa fiancé.


« Jack ? », souffle cette dernière, la main encore suspendue dans les airs.
Le sergent secoue la tête, un grognement coincé dans le fond de sa trachée nouée par le trop plein d'émotions.
« C'est impossible... Tu... » Il détourne le regard, avise la moue désolée de la rouquine. « Elle...Elle est morte, putain ! »
« Qu'est-ce que tu en sais ? T'as une preuve ? T'as vu son corps ? », rajoute l'Auteur en décroisant enfin les bras. Dans le même mouvement, elle récupère la cigarette calée derrière son oreille et la tend au sergent.
« Non mais... » Il regarde la clope froissée, la rouquine, puis à nouveau la clope comme s'il ne savait pas quoi en faire.
« Tu y crois, pourtant. », poursuit-elle en s'accroupissant face à lui pour venir coincer la cigarette allumée entre ses lèvres. Il aspire une bonne bouffée de nicotine et hoche la tête sans vraiment s'en rendre compte. Elle claque des doigts, Emilie disparait dans un second pouf fumant. « Je suis désolée... », souffle l'Auteur, le nez délicieusement froncé comme si elle cherchait à empêcher ses lunettes de glisser d'avantage. « Tu as raison, c'est des conneries tout ça. J'vais vous ramener. » Elle force un sourire rassurant sur ses lèvres et se relève en grommelant que la Terre est trop basse. Un petit remontage de lunettes. Elle pivote, parcoure la foule du regard et termine en le rivant à celui de Niel. « C'était une mauvaise idée. » Sa main se lève, les doigts prêts à claquer.
« Attendez ! », intervient de justesse l'écrivain. « Vous... Enfin. Vous allez pas nous renvoyer comme ça ?! »
« Ben, si. », répond platement la rouquine.
« Et je suppose qu'on ne se souviendra pas de vous, ni de cet endroit. », insiste Niel, prêt à tout pour grappiller quelques secondes supplémentaires dans cette drôle de bibliothèque et, pourquoi pas, quelques informations.
« Mh. Je vois difficilement comment incruster ça dans vos histoires respectives. », argue l'Auteur, le ton emprunt d'une certaine impatience. A ce rythme-là, elle n'est pas prête de le rendre son défi. La mine de l'écrivain se teinte de déception à sa réponse. Elle fronce le nez, serre les dents et souffle bruyamment : « Ok, c'est bon ! J'vous accorde tous un souhait, à toi de voir si t'as envie de gâcher le tien. » Un claquement de doigts conclut son annonce suivit d'une vive lumière blanche qui force Niel à se couvrir les yeux pour ne pas finir totalement aveuglé. Les secondes s'égrainent, s'étirent.


Le cliquetis lointain fait place au doux gargouillis de son percolateur. Péniblement, il soulève ses paupières, se redresse, avise le décors obscure et beaucoup trop flou sans ses lunettes. Sa main droite tâtonne au milieu des débris de son joli mug tandis que la gauche met un semblant d'ordre dans sa tignasse claire. Il peut entendre la respiration régulière et profonde d'Apolline sur la mezzanine et les grondements banals de la ville. Enfin, ses binocles tordues sous ses doigts. Il les agrippe sans aucune délicatesse, les pose sur son nez et se remet sur ses pieds en évitant soigneusement toute production bruits intempestifs. Ses mâchoires claquent, ses dents grincent. Il va devoir prendre une nouvelle tasse maintenant s'il veut un café mais il a ces images insensées qui tournicotent dans le fond de sa tête. Une bibliothèque disproportionnée, un plafond en verre bleu, d'improbables personnages rassemblés, liés par des tentacules gluantes... Une bribe d'idée vaut mieux que pas d'idée du tout. Tant pis pour le café, il faut qu'il la note avant de l'oublier. Ni une ni deux, il traverse le loft à grandes enjambées, au mépris totale de la loi du silence qu'il s'est lui-même imposée. Une pile de livres s'effondre alors qu'il s'installe dans le canapé en soupirant d'aise. Il attrape son pc, se cale confortablement contre le dossier et place son curseur au début de la page blanche. Un sourire effleure ses lèvres, ses doigts courent sur le clavier.


"Chapitre Premier" 

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Mar 8 Déc - 21:26 (2015)
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MessagePosté le: Mer 9 Déc - 23:54 (2015)    Sujet du message: Fil Rouge Répondre en citant

Wooow .... Je dis Waouh. Je pensais pas que c'était possible, mais c'est bien toi qui pouvait le faire !!


Tu as réussi un défi incroyable, mettre tous tes personnages dans une histoire, et ça tient la route parfaitement... Et en plus on ne s'y perd pas ! Et en plus c'est drôle ...
C'est juste dingue le boulot que t'as fait, ce sont tes persos à toi, mai quand même ! Les détails sur chacun d'eux, le clin d'oeil à Ira, franchement tout ça c'est super balèze... T'as relevé un défi dans le défi quoi ! Sinon, petite holà pour moi même je me rappelle de quasi tous les personnages Cool

Ensuite le scénario de l'histoire est bien rôdé, une mise en abyme assez extraordinaire, une histoire, dans l'histoire dans l'histoire... c'est assez drôle comme vision, et puis c'est une belle réflexion sur ce qu'on est en tant qu'auteur, des tortionnaires Mr. Green

Vraiment j'ai trouvé ça top, j'ai dévoré ton récit à une vitesse, j'ai pas vu passer les douze pages !

Bravo bravo !
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Mer 9 Déc - 23:54 (2015)
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MessagePosté le: Jeu 10 Déc - 00:49 (2015)    Sujet du message: Fil Rouge Répondre en citant

J'ai lu ce texte hier, et d'ailleurs à cause de toi, je me suis couchée très tard ! Mais je ne le regrette pas, même si aujourd'hui je me sens un peu vaseuse. Je pense que ton texte a eu des répercussions sur mon mental car mes rêves ont été fantastiques.

Le terme qui me vient d'abord à propos de ton écrit est : Hallucinant ! Moi qui adore le fantastique j'ai été servie.

Alors merci pour cette lecture incroyable et pour les rêves qui allaient avec !
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Jeu 10 Déc - 00:49 (2015)
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MessagePosté le: Jeu 10 Déc - 19:33 (2015)    Sujet du message: Fil Rouge Répondre en citant

Encore! Encore! Encore!
Il est énorme ton texte! La rencontre entre l'écrivain et ses personnages est peut être classique mais ta façon de la traiter est géniale. Tu ne t'es jamais embrouillé, y a aucune fausse note au niveau du caractère de tes personnages et dans leurs interactions, ça se lit tout seul et en fait... c'est trop court!
Chapeau bas pour le boulot abattu en tout cas. Ça se sent que tu as pris du plaisir à écrire ce texte et c'est vraiment communicatif.


Quand est ce que tu remets ça?  Mr. Green
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Jeu 10 Déc - 19:33 (2015)
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MessagePosté le: Lun 14 Déc - 00:36 (2015)    Sujet du message: Fil Rouge Répondre en citant

Rha le seul regret que j'ai, c'est de pas avoir lu tous tes textes au préalable, parce que ça m'a un peu larguée parfois. Bon ça et ptet le fait que j'ai mis tout la journée à lire ton texte en le prenant par intermittence ^^. Il va falloir que je le relise en une seule fois.


Mais bon en tout cas l'idée est excellente.  J'ai adoré l'ambiance horrifique du début, avec tous ces personnages ficelés comme des pantins, plus la présence judicieuse de la gamine de la rue Thomas Dish  (celle là je m'en souviens ^^), qui renforce cet aspect. Ça m'aurait plu qu'on y reste tout au long de la lecture, mais certes, ça n'aurait plus collé à ton idée, ahah.


Mais globalement un très bon texte, avec une écriture qui se lit facilement (et on a une vague idée de qui est ton personnage fetiche ^^). Bien joué ! 
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MessagePosté le: Lun 14 Déc - 14:35 (2015)    Sujet du message: Fil Rouge Répondre en citant

Le surréalisme belge a encore frappé. 
En lisant ton texte j'ai pris conscience à quel point ça doit être difficile de se trouver dans ta tête
Plus sérieusement j'ai beaucoup aimé. C'est délirant, et par chance, j'ai lu tes derniers textes assez récemment, puis je me souvenais bien de Jack. Du coup pas mal de personnages étaient encore frais dans ma mémoire.
C'est bien écrit, fluide et tout, bref une bonne lecture.
Lun 14 Déc - 14:35 (2015)
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MessagePosté le: Sam 19 Déc - 12:51 (2015)    Sujet du message: Fil Rouge Répondre en citant

L'idée est vraiment géniale, ce point de vue super original, on sent bien que t'as consacré du temps et de la sueur à ce mini olni ^^ perso la sf j'ai du mal à m'y plonger et il y a des moments où j'me suis sentie larguée, mais c'est très perso, ça n'enlève rien à la qualité de ton "premier chapitre" 
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