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La centenaire

 
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Odepluie
Plumivores
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MessagePosté le: Mar 8 Déc - 23:46 (2015)    Sujet du message: La centenaire Répondre en citant

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Le feu crépitait dans la cheminée de la chaumière. C’était l’automne. Ce mois d’octobre où les températures douces de la fin de l’été s’étaient définitivement volatilisées, remplacées par le froid cinglant qui annonçait l’hiver. De ses yeux clairs, Germaine regardait sa mère touiller la soupe, au-dessus du foyer. Assise sur une chaise en bois, les épaules recouvertes d’un châle en laine, elle discutait avec un de ses frères aînés. Les plus petits jouaient à leurs pieds. Huit enfants, la famille ne s’agrandirait plus maintenant. Papa n’était pas revenu de la guerre l’année dernière.

« Sur le fleuve, une péniche éclairée aux guirlandes. De la musique, des voix qui s’entrechoquent. Passionnément. »

Un sourire se dessina sur les lèvres de la fillette. Elle jeta un regard amusé à Jean. Le garçon lui parlait de Paris. La capitale. La ville. Ils en entendaient parler comme un écho, depuis leur lointaine campagne et discutaient souvent de comment ils se l’imaginaient. C’était comme un mirage. Le vocabulaire qu’utilisait l’adolescent aujourd’hui était burlesque pour les provinciaux qu’ils étaient. Il avait dû apprendre ça à l’école.

« Un jour, j’irai à Paris ! S’exclama Germaine, en imitant l’accent de la ville. Je vous écrirai des lettres dans lesquelles je vous parlerai des voitures et des lumières. Des grandes maisons de princes et des banquets. »

A 10 ans seulement, elle rêvait déjà. De voir autre chose que les champs qui entouraient leur demeure, de changer d’atmosphère. D’écrire de nouvelles pages de sa vie encore jeune. Elle pensait alors que rien de briderait son imagination et sa fougue. Le temps peut-être. Qui savait ?

***

Le klaxon assourdissant d’une voiture la fit sursauter. Germaine baissa le nez pour faire face au véhicule, s’excusa et fit un pas en arrière pour quitter la chaussée. Elle ne se lassait pas des grands boulevards. Ces immeubles hauts, tous identiques, à l’allure si fière. Ces arbres alignés, entre les feuilles desquelles se glissaient les rayons du soleil. Et au cœur de tout ça, le mouvement de la civilisation. La vraie.

La jeune fille avait quitté son trou natal quelques mois plus tôt pour aller travailler dans la capitale. Elle avait maintenant 16 ans. Les souliers aux pieds, une petite valise à la main, elle était arrivée à la gare Montparnasse. C’était la première fois qu’elle prenait le train. Mado l’avait aidée à trouver un travail. Elle faisait la servante pour une famille aisée. Faisait les courses, le ménage, la cuisine. Elle travaillait dur, bien plus encore qu’à la maison. Ses genoux étaient irrités, ses mains recouvertes d’ampoules. Il lui arrivait même de pleurer.

Pourtant quand elle se retrouvait dehors comme à l’instant, ses yeux s’écarquillaient sur Paris. Le regard débordant d’envie, elle regardait ces femmes coquettes aux belles toilettes sortir des boutiques. Elle s’imaginait que son chapeau était aussi beau, ses gants aussi blancs. Telle une sirène perdue au cœur des buildings, elle redressait sa silhouette petite et fine espérant en vain se fondre dans la foule. Elle puisait sa force de cet environnement magique, s’en inspirait pour rêver, encore.

« Germaine ! Dépêche-toi ! » La reprit à l’ordre Mado, en glissant son bras sous celui de la jeune fille. Cette dernière faisait aussi les courses pour sa patronne.

Elles se feraient punir si elles étaient en retard.

***

Bien des années avaient passées. Vingt, précisément. Germaine se tenait devant la fenêtre de son appartement et attendait, anxieuse. Elle avait depuis longtemps quitté la splendeur de la grande ville pour retourner vivre chez elle. Dans sa bourgade. Elle avait rencontré un beau jeune homme à une noce et l’avait épousé. Ils vivaient au 334 de la rue Thomas Disch. Leur fils unique entrait maintenant dans l’adolescence. On le disait trop gâté. Peut-être. En tout cas, sa mère le trouvait parfait. Il était son magnifique Raymond et elle lui accordait absolument tout. Puis qui pouvait juger ?

La guerre avait de nouveau tout piétiné sur son passage. Quelques semaines après l’armistice, on s’efforçait de croire que tout ceci n’avait été qu’un mauvais rêve. C’était pourtant encore trop frais. Ava, qui vivait au rez-de-chaussée, gardait toujours dans sa chevelure rase les stigmates de ses écarts avec ce soldat allemand, Günter. Mais si ses cheveux repousseraient pourtant, une partie du voisinage ne reviendrait jamais. Tout comme ces nuits de sommeil qu’on leur avait volées.

La porte claqua et Germaine se précipita pour rejoindre l’entrée de l’appartement.

« Tu rentres tard, dit-elle simplement à son époux.
- On est allé boire un coup après l'boulot, répondit Édouard l’haleine fortement alcoolisée comme bien des soirs. Y a quoi à manger ? Ajouta-t-il d’une voix légèrement rauque.
- Du pot au feu » répondit simplement la femme en suivant son homme jusqu’à la cuisine.

Il s’assit en bout de table, là où l’attendaient des couverts et un verre. Il attrapa la bouteille devant lui pour se servir un nouveau petit coup de rouge. Germaine servit le repas qu’elle avait partagé avec son garçon quelques heures plus tôt. Loin des révolutionnaires de 1789, elle ne fit pas le moindre commentaire. A 36 ans, ses rêves de fillette s’étaient envolés, rattrapés par la réalité. Soumise. C’était sa façon à elle de cohabiter avec les hommes de sa vie.

Être avec eux pourtant, elle n’en demandait pas davantage.

***

Le jour était heureux. Germaine avait acheté une robe chère pour l’occasion et s’était noué les cheveux dans un chignon travaillé. Au bras d’Édouard, fier comme un paon, elle souriait. Ils s’étaient réunis devant l’église, près des hortensias, et la jeune quarantenaire sentait son cœur tambouriner dans sa poitrine. Sous ce bonheur attendu, elle avait peur. Peur que la journée ne se déroule pas comme ils l’avaient prévue. Peur aussi que cette jeune femme ne soit pas complètement à la hauteur de son garçon. C’était le mariage de Raymond. Elle craignait l’apocalypse.

Quelques minutes plus tard, elle jeta un regard plein d’amour vers son fils, qui se tenait raide devant l’autel. Il était beau, grand. Le nez droit, les lèvres pleines, la carrure élégante. Au son de l’orgue, elle se retourna pour voir entrer dans ce lieu sacré celle qui deviendrait son épouse. Les cheveux coupés courts, presque à la garçonne, et frisés, il fallait reconnaître que Paulette était mignonne. Elle portait une longue robe satinée qui trainait derrière elle sur le sol de l’église.

Le prêtre commença la cérémonie. Tout le bourg était là. La famille de la mariée et les proches de Germaine. Des tantes, des cousins, des neveux. Des amis aussi. Les mariages vous ramenaient à l’essentiel. Ce qui comptait vraiment. Ceux qui comptaient surtout aussi. Le temps d’un instant, tous oubliaient les rancœurs diverses, les mésententes. Du moins jusqu’au cocktail…

Dans tous les cas, à 43 ans, la mère qu’elle était savait que ce jour était un tournant dans son existence. Son fils quittait le foyer pour faire sa vie ailleurs. Ne lui resterait que les repas du dimanche et les amitiés de voisinage pour combler son quotidien.

***

« Joyeux anniversaire !! »

Ils s’étaient tous levés, le verre de porto en main, brandi avec ardeur. Martine rougit de plaisir et passa d'un doigt une mèche de ses cheveux blonds et raides derrière l'oreille. Elle avait 20 ans. Germaine posa ses yeux clairs sur sa petite fille qui s’était à son tour transformée en une jeune femme. C’était ainsi que le temps marquait son déroulement. Les enfants de vos enfants devenaient adultes à leur tour. Et leurs enfants après eux. Indéfiniment. Elle croisa le regard de son mari, qui s’enthousiasmait toujours de ce genre d’évènements. Ses tempes étaient devenues grises, comme le reste de son cuir chevelu. Elle-même avait vu ses hanches s’arrondirent. Elle se tassait. Ils étaient des vieillards. Irrémédiablement plus près de la fin de l’histoire que du début. Ils regardaient déjà leur existence en en connaissant précisément tous les rebondissements. Comme le teaser d’un film trop long et un brin monotone. Elle avait déjà 66 ans. Que l’attendait-il encore ? Quelques douces années peut-être ?

« Sylvie, chante nous une chanson ! S’exclama Raymond, le paternel de la brunette adolescente. Et la jeune fille sourit avec fierté de cette attention. Plongeant le bleu familial de ses yeux dans ceux de sa grande sœur adorée, elle commença à entonner :
- C’est comme l’oiseau, ça vit d’air pur et d’autre fraiche un oiseau, d’un peu de chasse et de pêche… » Une minute plus tard, ils accompagnaient tous la jeune fille.

Soixante-six ans. Puisque son avenir était sans espoir, et bien que ce qui l’attendait n’aurait peut-être pas le goût passionné de ses jeunes années, Germaine se dit que ce bonheur simple était probablement tout ce dont elle avait pu un jour vraiment rêver.

***

Ils étaient tous là.

« C'est que j'ai encore mal au dos, ne put s'empêcher de lâcher Raymond sans retenir une grimace d'atroce douleur exagérée, tout en s'asseyant autour de la table. Son bébé, définitivement trop gâté.
- J'entends ça à longueur de journée, se confia Paulette en levant les yeux au ciel, en direction de sa fille aînée. Sa bru, au caractère vraiment bien trempé.
- Papa, prends la chaise avec un coussin aussi ! » Rétorqua Martine à son père, avant de s'assoir entre son mari et sa sœur. Ses deux petites filles, depuis longtemps épouses et mamans. Et leurs enfants. La dernière génération avant la suivante. Raphaël. Adam. Puis l'éclat de leurs rires à tous.

Germaine fit un sourire et les regarda un à un, retenant une envie de pleurer. Qui aurait cru qu'elle tiendrait le coup si longtemps ? Elle n'avait rien perdu de sa douceur et de sa curiosité surtout. C'était ce qui l'avait maintenu à flot, bien après le décès d’Édouard. Depuis de nombreuses années, elle s'était nourri de la jeunesse. De leurs expériences et de leurs présences. Ses regrets, si elle en avait, elle les gardait secrets. Sa tête était une boîte à souvenirs. La maison de son enfance, ses parents, Jean et les autres, partis depuis longtemps. Paris, Mado et la guerre.

Elle avait 100 ans.

C'était un miracle autant qu'une punition. Mais si vous la croyiez disparue à jamais, vous vous trompez. Elle est là. Je suis là. Parée plus que jamais pour ce qui vient après.



A Mémé 1909-2011 ♥

Mar 8 Déc - 23:46 (2015)
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Rafistoleuse
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MessagePosté le: Mer 9 Déc - 21:53 (2015)    Sujet du message: La centenaire Répondre en citant

Pouah... Mais ... Rha la la la je suis scotchée ! Je sais pas combien de temps t'as bossé sur ce texte mais c'est juste énorme quoi.... J'aurais pas touuut reconnu sans ton aide italique, mais quand même j'en aurais retrouvé pleins... Tous ces clins d'oeil, c'est juste parfait. Parce qu'il y a rien de forcé, et c'est pas juste un patchwork, c'est une histoire. Y a des liens.
Si Jetez L'encre est devenu une péniche, c'est grâce à ce défi. Pour tout ça, ta composition, merci. C'est drôlement réussi.

Ce qui me touche dans ton défi, c'est cette dimension profondément humaine, qui caractérise tes textes de manière générale et qui se retrouve encore ici.

Merci et bravo !

Ca me manquait, tes participations
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Mer 9 Déc - 21:53 (2015)
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MessagePosté le: Mer 9 Déc - 22:29 (2015)    Sujet du message: La centenaire Répondre en citant



AAAH Auuuuude!!!! C'est trop beau!!!


Et quel taffe tu nous as fait là! Pouah! Bravo! Toutes ces petites références par-ci par-là, juste bien placées, et au service d'une belle grande histoire! Magnifique!

J'adore!!


Bon, c'est pas hyper constructif mais c'est tout ce qui me vient. Merci pour ta superbe participation!!
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MessagePosté le: Jeu 10 Déc - 20:17 (2015)    Sujet du message: La centenaire Répondre en citant

Hum bon moi j'ai pas repéré les références ^^" j'me sens un peu à côté de la plaque... mais ça ne m'a pas empêché d'apprécier ces tranches de vie que tu nous présentes, toutes mieux écrits les unes que les autres. 
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Jeu 10 Déc - 20:17 (2015)
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Claude MOOREA
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MessagePosté le: Ven 11 Déc - 08:11 (2015)    Sujet du message: La centenaire Répondre en citant

BRAVO Odepluie pour ce joli texte sur le temps qui passe... Tu l'as très bien structuré et on a plaisir à le lire.

NB : la vieillesse est ce qu'on on fait, les rides ne sont qu'un masque qui cache la personne. D'ailleurs le mot personnalité vient du latin persona, le masque qui révèle ou qui dissimule, dans ce cas.
Il ne faut pas t'étonner, j'ai tendance à mettre mon grain de sel partout Smile
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Ven 11 Déc - 08:11 (2015)
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MessagePosté le: Dim 13 Déc - 01:02 (2015)    Sujet du message: La centenaire Répondre en citant

Un voyage de vie plein de douceur en écho à ton parcours de jeteuse d'encre. Un sacré boulot pour notre plus grand plaisir.Puis ta conclusion nous promet plein de futurs textes, c'est cool !
Dim 13 Déc - 01:02 (2015)
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El.
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MessagePosté le: Dim 13 Déc - 17:42 (2015)    Sujet du message: La centenaire Répondre en citant

Quel beau travail, c'est super touchant, autant l'histoire que ces liens que tu as fait. Un peu comme une encyclo de la vie, et une encyclo du fofo aussi ^^
c'est très réussi, vraiment bravo Ode 
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Octobell
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MessagePosté le: Lun 14 Déc - 16:59 (2015)    Sujet du message: La centenaire Répondre en citant

Ce que j'ai par dessus tout aimé, c'est le choix des prénoms.  Plus que les descriptions encore, ils s'ancrent dans une époque, ils sont le reflet d'un temps précis.  C'est du détail mais  ça apporte vraiment une dimension supplémentaire.  D'ailleurs, je trouve l'ensemble du texte très subtil. Ça paraît simple comme ça, mais sans en faire des tonnes, bah tu racontes beaucoup. On traverse l'Histoire sans en avoir l'air.  On est Germaine, quoi. Bref, un vrai bon boulot, bravo!
_________________
Octobell

Tous les propos exprimés dans les bonus de ce DVD n'engagent que l'intervenant
et ne sont en aucun cas le reflet de l'opinion de JE! Corp.
Lun 14 Déc - 16:59 (2015)
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Linelea
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Inscrit le: 19 Sep 2013
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MessagePosté le: Sam 26 Déc - 18:52 (2015)    Sujet du message: La centenaire Répondre en citant

Je m'en veux de pas avoir réussi à commenter ton texte avant.

Tu nous as servi un texte de ta composition comme on les aime ^^.
Tu a l'art du détail, et puis reprendre les titres de tes textes pour l'hommage au 100 défi ! J'ai adoré l'idée.
Ca m'a donné envie de relire certains de tes textes.
bref bravo !
Sam 26 Déc - 18:52 (2015)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 22:22 (2016)    Sujet du message: La centenaire

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