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Un fauteuil en cuir dans le vide.

 
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Iwik
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 09 Nov 2015
Messages: 71
Localisation: Melun

MessagePosté le: Mer 16 Déc - 19:50 (2015)    Sujet du message: Un fauteuil en cuir dans le vide. Répondre en citant

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J'étais assis là, le cul entre deux chaises, littéralement. Coincé entre deux temps, deux histoires, deux sentiments, mais tellement plus de souvenirs.


Les lacets défaits, j'étais allé chercher les pains au chocolat, j'avais trébuché, et j'étais tombé nez à nez avec toi. C'est quand même flippant le hasard parfois, qu'est-ce que tu venais foutre en bas de chez moi, un dimanche matin, aux alentours de 09h17. 


- Toujours à copiner avec la lune à ce que je vois.


Tu souriais, malicieuse, comme avant, mais pas vraiment. J'ai tout de suite vu dans tes yeux cette place vide, ce manque incontestable de lueur. 
T'étais jolie, comme avant, mais pas vraiment, t'avais des petites rides naissantes au coin du regard, tes cheveux n'étaient plus tout aussi raides. Les saisons passées y avaient déposer la mer, des vagues désordonnées éparpillées sur tes épaules. 


- Tu vas rester là bouche bée ? On s'embrasse ? 
- Désolé, je...


Je me suis approché, hésitant, un peu con, complètement pris de court par cette rencontre impromptue. Toi, t'as fait un pas franc, déposé une bise beaucoup plus délicate juste là, à la commissure de mes lèvres, oui, juste là. C'était concis, précis, parfaitement calculé. Et moi, je t'ai tendu ma joue, ça suffisait. 
Tu t'es reculée, et t'as eu cette honnêteté que je te connaissais si bien. 


- J'espérais un peu te croiser là. 
- Ah oui ? 
- Tu as un moment ?
- Pas vraiment... Je... 


Je devais avoir l'air fin avec ma gueule de bois pas assumée, la joue toute électrisée par le contact de ta bouche. Et le coeur tout courbaturé déjà, puisque se souvenir de toi était aussi violent qu'un match de boxe dont le dernier round se jouait en boucle. 


- Je... J'ai rendez-vous avec mon banquier, je suis pressé.
- Paul... Arrête, on est dimanche...
- Oui, mais c'est particulier, c'est mon voisin.. J'ai pas le temps... Salut.


J'ai quitté ton regard, pour ne pas m'y perdre encore, déjà tout empêtré dans mes mensonges risibles. Je t'ai laissé là, j'ai traversé sans vraiment faire attention, je me suis fait klaxonner, les yeux accrochés au bitume, j'ai atteint le trottoir d'en face. J'ai atteint la surface oui, et j'ai repris ma respiration. Je sentais bien que t'étais toujours là, je me suis senti coupable, petit, ridicule. 
Et puis, sans prévenir, c'est revenu. Ce souvenir insolent, ma tête avait décodé les messages de mon coeur, puisque lui n'avait pas vraiment oublié. 
Je suis reparti en sifflotant, sans même me retourner. Fort, bruyant, assuré. Mon état d'esprit avait changé de trilogie, comme ça, en claquant des doigts. 








Elle était toujours au lit quand je suis arrivé, ses pieds manucurés dépassant des draps blancs, lissant les plis, fleurtant l'un avec l'autre. Mes paupières clignaient très vite soudain, s'adaptant à mon rythme cardiaque, j'avais encore envie d'elle. 


- Les pains au chocolat mon chou...


Euh... Léger encombrement pour mes synapses, les chocolatines, merde. T'avais pas perdu les vieilles habitudes, fallait toujours que tu fasses foirer mes plans. 


- Pas... Y en avait pas... Plus...


Elle m'a regardé battant des cils un peu bêtement.


- Ohhhh... Tant pis. 


Et puis, elle a reposé sa tête sur l'oreiller, une main, toute aussi manucurée que ses pieds, restée en l'air qui me faisait signe de la rejoindre. 
Elle était belle, ça y avait pas à dire. Belle, mais un peu vide, comme la première page d'un vulgaire magasine féminin. Parfaitement photoshopée au botox, certes. Oui, elle était perfectionniste, et son domaine c'était l'apparence, avec la ponctualité d'un métronome. Elle ne rêvait pas de voyages à Tombouctou, au Mali ou au Myanmar, ne savait peut-être même pas que ce pays existait. Elle se foutait bien des conflits internationaux, religieux, de la mort toujours prochaine du pape, des petits enfants qui confectionnaient ses sacs à main. Mais elle ne fumait pas, ne crachait pas, ne jurait pas, acceptait que je boive comme un trou, me faisait bander à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Peut-être que je n'étais pas amoureux, peut-être que ses idéologies m'échapperaient toujours, barricadées dans sa trousse de toilette... Mais après tout, c'était simple d'être avec elle, de se laisser aimer sans rature, dans le bon sens, ...


J'ai eu le malheur de m'approcher de la fenêtre, t'étais là, en bas de chez moi, enfin, pas tout à fait. Tu squattais le trottoir d'en face, avec ta détermination et ta patience. Persuadée que je ferai demi-tour, marche arrière, qu'on rembobinerait la cassette. Ou peut-être qu'au fond des poches de ta parka bleue marine, tes poings n'étaient pas si serrés que ça. Peut-être que tu triturais un vieil élastique, un bout de plastique, ou un fil échappé d'une des coutures. Peut-être que t'étais pas si fière d'être venue, d'avoir vaincu mais surtout d'être partie. 


Et voilà qu'à trop regarder à travers des hublots, j'avais le mal de mer, un goût amer au fond de la bouche. Je tanguais entre son espace si bien défini, et ton continent sans frontière. J'hésitais entre un beaujolais nouveau et un petit chablis. J'étouffais, je tournais en rond, et mes pas martelaient le parquet. J'avais chaud, quelques gouttes perlaient mes tempes, j'avais froid, mes mains semblaient avoir été trop longtemps enfouies dans un bac à glaçons.
Pour la première fois, ma bipolarité ne m'a plus semblé imaginaire. Mais bien concrète, avisée, palpable. 
J'étais là, échoué entre deux rivages, une fesse sur un fauteuil en cuir dernier cri, l'autre en équilibre dans le vide, puisque t'aimer était la résultante de l'être et du néant. A tes côtés, j'avais existé, peu importait le décor. 








17h09. La nuit hivernale tombe déjà, doucement mais si sûrement. Les chiffres me jouent des tours. Je suis sorti de ma torpeur en même temps que de ma douche. Le regard écorché face au miroir, la journée est passée, j'ai dû hiberner, parfait automate d'une vie aseptisée. 
Elle était partie au détour d'un chapitre, elle m'avait embrassé furtivement, m'avait promis de revenir très vite, vous comprenez, elle ne voulait pas me manquer. J'avais tourné la page, et elle s'était volatilisée. 
L'eau brûlante m'avait rougi la peau, et. M'avait réveillé.
J'avais déjà enfilé mon imperméable, jeté vite fait une écharpe sur mes épaules. 


Tu étais toujours là, tu m'as vu, mais ton visage transi par le froid, par l'attente et par mon indécision, est resté immobile. Tes traits si expressifs autrefois, se dessinaient insipides. Tu as fait un mouvement de tête, tu m'as fait signe de rester sur mon trottoir, et d'avancer. Je ne sais pas combien de temps nous avons marché comme ça, peut-être sept, dix, vingt minutes. Peu importe, les secondes s'étiraient et devenaient des syllabes sans voyelles. Je butais à chaque passage piéton, et toi déjà tu piétinais mon vide. 
Déjà, le coeur courbaturé oui.


On s'est retrouvés au fond d'une impasse, là où nos deux trottoirs se rejoignaient, se confondaient. 
On s'est retrouvés, face à face, et t'as planté tes yeux au fond des miens, t'as fouillé mes nerfs optiques à la recherche de je ne sais quoi, tu m'as incisé, et ça me brûlait les rétines. Peut-être même que je pleurais.
T'as fendu toutes les barrières, et tu m'as dit.


- Je t'ai cherché partout. Tout ça... Tout ça, c'était qu'un malentendu. Je croyais que c'était toi ou la vie, que je pouvais pas jongler éternellement entre vous deux, tu comprends ? 
- Non, Billie, je comprends pas.


Je reniflais pas, j'avais la tristesse fière, presque hautaine. Une pellicule de liquide lacrymal s'échappait, roulait sur mes pommettes. En silence.


- C'est simple pourtant, j'étais là, assise le cul entre deux chaises...
_________________
"Le seul, l'unique voyage est de changer de regard."
Mer 16 Déc - 19:50 (2015)
Auteur Message
valet2trefle
Super coup de coeur...
Super coup de coeur...

Inscrit le: 09 Avr 2015
Messages: 832
Localisation: Paris, Orléans, Tokyo...

MessagePosté le: Dim 20 Déc - 14:19 (2015)    Sujet du message: Un fauteuil en cuir dans le vide. Répondre en citant

J'ai beaucoup aimé ton histoire et ces personnages à fleur de peau. Tu as une belle écriture qui fait ressortir leur sensibilité et leur fragilité.
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Dim 20 Déc - 14:19 (2015)
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Auteur Message
moyen chog
Super Master CDC *
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Inscrit le: 21 Juin 2015
Messages: 243

MessagePosté le: Lun 21 Déc - 17:42 (2015)    Sujet du message: Un fauteuil en cuir dans le vide. Répondre en citant

Belle histoire de culs, entre deux chaises. Joli texte sensible.
Lun 21 Déc - 17:42 (2015)
Auteur Message
Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
Giga Coup de Coeur...

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 837

MessagePosté le: Sam 26 Déc - 13:48 (2015)    Sujet du message: Un fauteuil en cuir dans le vide. Répondre en citant

J'ai beaucoup aimé ce texte avec des fulgurances poétiques. Un écriture très expressive. Bravo
Sam 26 Déc - 13:48 (2015)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 08:06 (2016)    Sujet du message: Un fauteuil en cuir dans le vide.

Aujourd’hui à 08:06 (2016)
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