S’enregistrer FAQ Rechercher Membres Groupes Profil Se connecter pour vérifier ses messages privés Connexion
LES NORMAUX

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défi n°101 à 110 » Défi n°101
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
hector vugo
Super Master CDC *
Super Master CDC *

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Mer 23 Déc - 20:01 (2015)    Sujet du message: LES NORMAUX Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
  
 
LES NORMAUX 
 
J’étais assis là, le cul entre deux chaises. Je faisais bonne figure. Je simulais. J’adressais des mots plaisants à mes voisins. J’étais un vrai diplomate suivant à la lettre le serment d’hypocrite. 
 
Ce que je pensais, je le gardais pour moi. Mon visage taisait mes opinions la posture de mon corps aussi :  le placement, diablement symétrique, de mes mains posées à plat tout près des couverts, mes jambes immobiles formant un « l » inversé, mes pieds stoïques dans leur 48 « guliverien ». 
 
Seul mon « cul » me trahissait. Chacune de ses fesses était posée sur des sièges différents. 
 
Le résumé de ma vie était là, Depuis toujours j’avais été incapable de choisir. 
 
  
 
Pour me donner du courage, je regardais au-delà de cette chaise vide face à moi. Je posais mes yeux sur cette fenêtre m’offrant Paris la nuit. J’avais la vue sur la tour Eiffel illuminée. 
 
Certaine image vous invitait au romantisme. Celle-ci était mieux qu’un teaser pour la belle vie. J’entendais au loin le soprano de Coltrane massacré « my favorite things ». J’aurais cent fois préféré la voix Julie Andrews. A chacun sa B O. Celle du DJ avait toutefois le bon goût de ne pas balancer de la techno. 
 
Le volume était discret, d’un autre âge, celui du notre, de cette génération dite de vieux à qui l’argent rendait  l’attrait d’une fausse jeunesse. 
 
Autour de moi, un homme se masturbait les méninges sur le jeu du Trane, sur sa façon galactique de faire sonner les notes. 
 
J’opinais sagement du chef. Parfois, j’ouvrais la bouche, uniquement pour dire oui. Cela ravissait mon interlocuteur qui reprenait de plus belle son exposé.  Il avait quitté le Jazz, s’attaquant à la cuisine Ouzbèke, pour évoquer ensuite les opinions tranchées du  Saint-Siège sur la sexualité des adolescents. 
 
La frontière entre la bêtise et l’intelligence était ténue. J’en découvrais l’étroitesse effrayante. Avec ce voisin bavard, je visitais le détroit de la nullité, le canal des énormités. Je côtoyais le Ferdinand de Lesseps de l’outrance. 
 
Cet idiot savait tout sur tout. J’attendais avec impatience  l’arrivée du premier plat. A la première bouchée, j’espérais qu’il allait se taire. 
 
On entendait que lui  dans la tablée. 
 
Jusqu’à l’arrivée des serveurs. Enfin !  
 
J’étais gêné de les voir aux petits soins pour nous. Leurs gestes précis transpiraient la délicatesse. 
 
Il fallait être digne de ce balais, manger proprement, se sustenter à fleuret moucheté. 
 
Seulement mon Diderot du pauvre faisait dans le Rabelais. 
 
Il cachait son costume derrière sa serviette blanche, « façon cantine ». Il avait les faux airs d’un Orson Welles ayant subi une liposuccion.  
 
C’était une bande annonce de publicité pour une lessive. Je m’attendais au pire, à voir surgir des tâches de nulle part, d’autant que le serveur me soufflât la suite du menu. Il annonçait des pâtes à la carbonara. 
 
J’imaginais une escadrille de nouilles arrosant de sauce cette serviette. Je me voyais déjà victime collatérale d’une attaque aérienne de petits lardons. 
 
Tout en anticipant ce qui allait venir, j’avalais un gaspacho avec quelques croutons. 
 
Je n’avais pas pensé une seule seconde à ce que cette marque de la gastronomie espagnole symbolisât cette assemblée de 18 couverts. 
 
Quelle épatante allégorie ! 
 
Un gaspacho avec des croutons…. Le  mélange de la jeunesse et de la décrépitude. La table dans son casting y ressemblait. Cinq générations cohabitaient, avec deux académiciens nonagénaires, un publicitaire septuagénaire, six retraités fraîchement lancés en politique, deux couples débraillés composés d’un quinquagénaire et d’une trentenaire déjà botoxée, deux quadragénaires aux dents rayant le parquet dont mon Diderot, un transsexuel au millésime indéterminé s’affichant au bras d’un jeune majeur tatoué à l’épaule droite et votre serviteur hétérosexuel votant blanc depuis qu’il était en âge d’exprimer une opinion politique. 
 
Un gaspacho avec des croutons …Plus j’y pensais, plus j’avais envie de rire et d’expulser de ma bouche le contenu de cette soupe ibérique.  
 
J’avais encore le cul entre deux chaises, coincé par cette obligation terrifiante de rester fidèle à mon personnage et cette urgence physiologique de fendre l’armure, gonflant mes joues tel un barrage contre l’expulsion programmé d’un breuvage pimenté. 
 
 L’homme qui savait tout le vit.  
 
Qu’avez-vous donc, monsieur ? Vous semblez étouffer 
 
[*]
Vous vous trompez 
 
J’avais réussi à lui répondre tout en avalant ma gorgée de gaspacho. J’évitais l’incident diplomatique. Même si l’envie de lui cracher au visage me chatouillait. 
 
Diderot s’était enfin intéressé à autre chose qu’à sa propre gloire. J’en fus très surpris. Il revêtait pour la première fois les habits de l’homme aimable. Cela lui allait plutôt mal, il nageait dans sa chemise de bonté. 
 
« L’humanité taillait grand pour les ordures » me disais-je mezzo voce. Comme j’y allais. D’où m’improvisais je en arbitre des élégances. Depuis quand un salsifis de l’apparence distribuait les bons points. Ce n’était pas trop « cul entre deux chaises » cette façon de penser. La preuve : j’en devenais rouge. 
 
Diderot l’interprétait comme une expression de ma timidité. On riait de moi, surtout une des trentenaires botoxées avec un fort accent espagnol. 
 
Yadore les ombré timides, c’est trop chou !! 
 
[*]
Son homme ne semblait pas de son avis, il était prêt à en découdre. On va voir s’il est si timide que ça 
 
[*]
Diderot calma l’ambiance : « un verre de vin fera tomber l’agressivité. Qui en veut ? 
 
[*]
C’est aimable à vous mais je ne supporte pas le vin blanc et… les hommes qui sont au goût de ma femme 
 
Le transsexuel quittait la table prétextant le besoin de fumer. J’avais envie de le suivre. Mais qu’en auraient dit les autres ? Je ne voulais pas être l’objet de commentaires désobligeant. C’était le comble. J’étais un sans opinion soucieux de celle que l’on avait sur moi. Je restais un temps les fesses vissées sur mes deux sièges. Mais le regard haineux du jaloux me poussait à la fuite. Je rejoignais l’ex fumeur devenu fumeuse 
 
« L’homme ou plutôt la femme, enfin qui vous voudrez » avait la démarche bipolaire entre le pas de Jean Gabin et d’Ines de la Fressange. 
 
Il marchait en direction de la loggia ou quelques nostalgiques du narguilé vidaient leur e cigarette. 
 
On se serait cru dans une confiserie pour adultes avec toutes ses senteurs fruités. L’air était doux, incroyablement tolérant avec les épidermes. Il y avait l’intégralité ce qui faisait la société, du plus banal au plus tordus. Tous les corps étaient représentés, toutes les inclinaisons. Le transsexuel en était l’exemple le plus original. J’aurais pu prendre un autre adjectif. Mais je n’avais pas le cœur à le qualifier d’effrayant. D’ailleurs il ne l’était pas. 
 
Malgré son dos large, cette étrange pilosité qui s’en dégageait. Elle cohabitait avec des mèches blondes dont les extrémités s’échouaient sur ses épaules. 
 
Il se retourna vers moi et me dit : « je suis une Lauren Bacall  castré ». Je n’avais pas assez d’esprit pour lui répondre : « je suis un Humphrey Bogart sans paire » 
 
Et pourtant c’était le cas. J’étais un homme ayant le cul entre deux chaises, un homme sans opinion, un homme sans le courage d’en avoir. 
 
J’eus simplement le réflexe de lui répondre : « Ah bon ! », jouant le faux étonné et le coincé curieux d’en savoir. 
 
Mon « ah bon » ouvrait la porte des confidences. Je lisais dans le regard vitreux de Lauren Bacalll, le besoin impérieux de se soulager. 
 
Je m’improvisais le confesseur de son histoire. « Once upon a time » un garçon qui enfant voulait jouer à la poupée, alors qu’on le forçait à jouer aux billes.  Il joua aux billes longtemps jusqu’au jour de ses 17 ans. Il maquilla et enfila la robe de sa robe de sa cousine. Ce jour-là, il était enfin lui-même, malgré les moqueries, les méchancetés. Ce fut le début de sa mue » 
 
La fin de l’histoire je l’avais devant moi. Ce que je croyais être un alien devenait, soudain, une personne avec une âme et un parcours digne d’intérêt. Elle s’assumait en tant que femme et exigeait qu’on l’appelât Christine.  
 
Je lui avais accordé deux minutes de mon temps. Je m’étais oublié. J’avais mis de côté la sauvegarde de mon image aux yeux des autres. 
 
Au diable le cul entre deux chaises !! 
 
Je faisais le premier acte punk de ma vie. Je pétais la gueule aux conventions avec la grâce des gens bien élevés. 
 
La preuve : je tenais le bras de Christine pour l’aider à enjamber la petite marche de la porte fenêtre. Nous quittions la loggia sous l’œil des convives. Notre table entière s’était retournée et n’avait rien manqué de notre retour. 
 
Le régulier de la femme botoxée semblait soulagé. Il m’observait comme un rival en moins. Diderot, lui, posait un regard pervers sur ma personne et me lançait : « vous m’êtes très sympathique » 
 
Je lui souriais sans rien dire. Que serait-il advenu si je lui avais répondu « Ah bon » ?. Il m’aurait certainement parlé de lui en d’autres termes, mis sa vie à nu devant moi. Mais je ne désirais pas être le proctologue des âmes, le visiteur des faces cachées. 
 
D’autres auraient cessé toutes entreprises de séduction. Pas lui, Pas Diderot. Il me faisait du pied 
 
Je sentais son orteil dénudé caresser l’extrémité de ma chaussure gauche. Il me fallait prendre mes distances, tout en gardant cet air pénétré devant le désir assumé de l’académicien nonagénaire. Il rêvait d’avoir un enfant et faisait acte de candidature auprès de la femme botoxée. 
 
Madame, ma vigueur n’a d’égale que mon envie d’enfanter. Soyez ma candidate 
 
[*]
Se retournant vers son homme, elle s’exclama : Mamour, c’est l’occasion inespérée de tester mon nouvel utérus » 
 
[*]
Le régulier toujours aussi jaloux cria :  Ah ça Non ! Tu n’utiliseras jamais l’uterus de ma mére pour faire un enfant avec ce type. 
 
[*]
Avec qui vais-je avoir un enfant mamour ? 
 
[*]
Avec moi 
 
[*]
Mais tu es impuissant 
 
[*]
Attends que je me fasse greffer des testicules 
 
[*]
Ca ne marchera jamais mamour 
 
[*]
Si. Tout marche quand on a du fric 
 
[*]
Diderot interrompit la dispute : je crains Monsieur que ce soit techniquement impossible » 
 
[*]
Oh vous !!! La ferme 
 
[*]
J’ai lu récemment un article….. 
 
Le régulier balança une droite sur le visage de Diderot. 
 
A cet instant l’homme qui savait tout cessa de me faire du pied. 
 
On entendit les anges voler. Chacun baissa la tête en direction de son assiette. On venait de servir le dessert : un fraisier. 
 
  
 
Je m’étais fait une joie de venir ici. D’autant que le hasard m’y avait invité. 
 
Un de mes patients m’avait offert ce matin un carton d’invitation à une soirée. Il m’avait dit : «  je ne sais si je dois y aller. J’ai peur d’être trop normal pour eux. J’ hésite. J’ai le cul entre deux chaises » 
 
Le bougre avait raison. 
 
Mer 23 Déc - 20:01 (2015)
AIM MSN Skype
Auteur Message
valet2trefle
Super coup de coeur...
Super coup de coeur...

Inscrit le: 09 Avr 2015
Messages: 829
Localisation: Paris, Orléans, Tokyo...

MessagePosté le: Mer 23 Déc - 20:11 (2015)    Sujet du message: LES NORMAUX Répondre en citant

Bon bah Hector, comme d'hab, j'aime tes personnages. Atypiques et pourtant qui sonnent vrai. Tu nous régales avec tes jeux de mot et tes références, merci
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Mer 23 Déc - 20:11 (2015)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
moyen chog
Super Master CDC *
Super Master CDC *

Inscrit le: 21 Juin 2015
Messages: 243

MessagePosté le: Lun 28 Déc - 12:11 (2015)    Sujet du message: LES NORMAUX Répondre en citant

Des sacrés tronches de vies qui sont capables de rien. Passer du jazz, au saint siège en passant par un cours de cuisine Ouzbèke! Chapeau, merci pour ces personnages hors normes, merci pour ces situations ubuesques.
Vu qu'j'ai le pouvoir de le faire, j'te nomme gagnant du defi 101.
Lun 28 Déc - 12:11 (2015)
Auteur Message
Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
Giga Coup de Coeur...

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 835

MessagePosté le: Jeu 7 Jan - 14:06 (2016)    Sujet du message: LES NORMAUX Répondre en citant

J'admire l'aisance dans l'écriture pour dépeindre ce personnage touchant au milieu de phénomènes névrosés et risibles. humains, en somme.
Jeu 7 Jan - 14:06 (2016)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Contenu Sponsorisé




MessagePosté le: Aujourd’hui à 06:00 (2016)    Sujet du message: LES NORMAUX

Aujourd’hui à 06:00 (2016)
Poster un nouveau sujet  Répondre au sujet   Jetez l'encre ! Index du Forum » Défi n°101

Page 1 sur 1
Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures

Montrer les messages depuis:

  

Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | créer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB GroupTraduction par : phpBB-fr.com
Xmox 360 by Scott Stubblefield