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l'anonymat de la solitude

 
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Auteur Message
christine
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 988
Localisation: cholet

MessagePosté le: Sam 2 Jan - 14:44 (2016)    Sujet du message: l'anonymat de la solitude Répondre en citant

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J’ai le moral à zéro.
Pas le zéro commun, celui banal des manteaux blancs.
Non, le zéro absolu, celui qui vous gèle l’intérieur et qui vous réduit à l’état de poussière.
Je traine mes guêtres dans les rues désolées d’une ville à la triste mine.
Sur les façades des maisons débordant de sommeil, ma mélancolie s’étale avec la pluie grise et froide, qu’une lune livide et têtue, décore d’éclats de farine, qui se transforment en gruau, en crachats que la nuit alourdis.
 
La pluie me tambourine le crâne, éparpillant mes pauvres cheveux dans un chaos, qui, autre fois m’aurait horrifié.
Mais, aujourd’hui, je m’en fous, de ma gueule, de mon allure, de ma vie, du regard effondré que je lance aux ombres que les réverbères projettent au sol.
Je m’en fous !
 
Les mains dans les poche, la tête enfoncée dans les épaules, je ressemble à une tortue sans carapace.
J’en ai la lenteur et peut être même l’odeur, cette odeur de vieux, d’usé, d’inutile. Parce que franchement une tortue ça sert à quoi ?
Et moi, je sers à quoi ?
J’ai plus de boulot, plus de femme, plus de chez moi, j’ai plus rien.
Enfin si, j’ai ce que je porte sur le dos.
Un blouson en faux cuir qui pèle comme un lépreux, un jean trop grand pour moi, un pull improbable couleur moutarde avec des poids verts. Des basquets que le blanc a désertés pour laisser la place à une couleur sale et maladive. 
Et puis, j’ai des chaussettes roses. Ouais rose, moi, à mon âge, sérieusement.
C’est loin d’être ma couleur préférée, mais quand on a plus de chaussettes, on porte celles que l’on trouve et c’est tombé sur du rose, hélas !
 
Au bout de la rue un réverbère grésille et clignotent frénétiquement.
Il est pris d’un hoquet qui projette une lumière en aiguillons jaunâtre sur les flaques d’eau. Elles l’absorbent pour la mélanger à l’obscurité et la recrache avec dégout en un jaune orange douteux qui me fait penser aux entrailles des oursins.
Je vomirais bien, si j’avais quelque chose à vomir.
Mais, je n’ai eu qu’à ravaler une bile amère, qui m’écorche un peu plus l’intérieur.
 
Je suis au bout du rouleau et au bout de la rue.
Un choix cornélien s’offre à moi.
A droite, je m’enfonce dans un corridor de maisons sinistres qui s’enfilent à l’infini comme des perles en simili-plastiques.
A gauche, il y a le parc et sa ribambelle d’arbres dénudés et enrhumés, de bancs détrempés. Toute cette scène mélodramatique qui vous colle aux basques et vous ramollit l’intérieur, ah non très peu pour moi.
Je pourrais revenir sur mes pas, longer à nouveau les maisons qui ont déjà témoignées de mon lent et pénible passage.
Et il y a droit devant, le pont.
Il enjambe d’un pas pressé une rivière noire.
Noire comme la couleur de mes idées, comme la lourdeur de mon cœur.
 
Je reste là, planté comme une asperge au milieu du bitume.
Ma femme m’a toujours reproché mon manque de décision, ma mollesse, mon anonymat.
A la fin elle ne voulait plus me regarder, non, elle ne pouvait plus me voir, tout simplement.
Alors elle m’a poussé dehors comme un mégot refroidi, écrasé par une vie en sous-sol.
J’ai vécu comme un rat dans l’ombre des égouts et mon dégout. Un boulot de gratte-papier, à empiler de la paperasse qui n’intéresse personne, à peine une poussière jaunie par l’ennui.
 
Voilà à quoi se résume ma vie, un ramassis de lassitude doublé d’ennui.
J’ai fini par ne plus regarder personne et aujourd’hui plus personne ne me voit.
 Je me désintègre dans ce vent morose, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de moi.
 
J’avance, la goutte au nez et les yeux rougis.
J’avance sans me poser plus de question, de toute façon je connais déjà les réponses.
J’avance emmitouflé dans mon silence.
 
Porté par le vent, comme une fêlure, comme le battement délicat d’une aile de papillon, je l’ai entendu survivre.
Recroquevillé dans un coin du pont, à l’abris du vent, un homme tremble. Secoué d’un séisme corporel hors morne, il semble venu d’un autre univers.
Il est ridiculement petit, sale et poilu.
Je suis là, à le contempler comme si je fixais la Mona Lisa elle-même. Et lui il me renvoie un regard rempli d’une fatigue infinie mais avec un éclat d’un bonheur que je ne comprends pas.
Dans ses bras, un chaton, pas plus gros que mon poing, récupère toute la chaleur de l’homme et lui, il me sourit avec cette douceur, cette pureté qui chasse les nuages.
Il ne me demande rien, mais il m’offre un brin de soleil au milieu de la nuit.
Alors je lui ai donné mon blouson pour l’aider à protéger son chaton.
J’ai eu droit à un sourire de gagnant de jackpot avec quelques dents en moins.
Pas un mot n’a été échangé, pas besoin quand on partage un peu d’humanité.
 
Maintenant je me sens moins petit, moins minable, moins inutile.
J’ai fait quelque chose de bien, un petit geste.
Un truc ridicule, peut-être, insignifiant mais moi cela m’a fait un bien fou, comme un coup de pied au cul.
J’ai le moral à zéro, le moral dans mes chaussettes roses, mais cela pourrait être pire, je pourrais l’avoir sous mes semelles.
Alors je relève le menton, parce que je peux encore le faire.
Le soleil se réveille, il efface la nuit à coups d’or et d’orange.
Je sais maintenant que demain, je peux, je dois, faire mieux.
En réponse, mon estomac hurle un appétit que je pensais avoir perdu depuis bien longtemps.
Tiens j’ai envie de cassoulet….
 
 

_________________
Un sourire ca fait toujours plaisir
Sam 2 Jan - 14:44 (2016)
Auteur Message
Emma
Plumivores
Plumivores

Inscrit le: 05 Jan 2016
Messages: 8

MessagePosté le: Sam 9 Jan - 19:12 (2016)    Sujet du message: l'anonymat de la solitude Répondre en citant

Joli texte ! j'en aime les images, pourtant pas évident de faire du joli avec ces mot-là !
Sam 9 Jan - 19:12 (2016)
Auteur Message
hector vugo
Super Master CDC *
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Dim 10 Jan - 11:55 (2016)    Sujet du message: l'anonymat de la solitude Répondre en citant

Je retrouve la plume de Christine avec plaisir, son style "noir esthétique", ses métaphores.

Le narrateur est au bout du roulot. Il ne lui reste pas grand chose. Il pense avoir tout perdu, sa femme, sa maison, même son amour propre.

Et pourtant....

Une rencontre, que dis-je un geste va ranimer une petite flamme en lui.

Il donne son blouson à un homme encore plus bas que lui. C'est un clochard avec un chat.

Et là oh miracle, notre narrateur se sent de nouveau exister.

C'est écrit avec un mélange de lucidité et d'émotion, le tout servi par des images toujours aussi subtiles.

La contrainte est suivie à la lettre.

Bravo
Dim 10 Jan - 11:55 (2016)
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Auteur Message
Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
Giga Coup de Coeur...

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 837

MessagePosté le: Mer 13 Jan - 23:36 (2016)    Sujet du message: l'anonymat de la solitude Répondre en citant

noirceur poétique et optimisme, voilà des ingrédients qui nous offre un texte fort délicat
Mer 13 Jan - 23:36 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 22:21 (2016)    Sujet du message: l'anonymat de la solitude

Aujourd’hui à 22:21 (2016)
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