S’enregistrer FAQ Rechercher Membres Groupes Profil Se connecter pour vérifier ses messages privés Connexion
SAÏGON

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défi n°101 à 110 » Défi n°104
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
hector vugo
Super Master CDC *
Super Master CDC *

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Dim 31 Jan - 12:35 (2016)    Sujet du message: SAÏGON Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
L’action se déroule à Saïgon (la nuit attendra de Jacques Chancel) 
Le genre du récit : le film two lovers 
Le nom du personnage :  Helen  
  
SAÏGON 
  
Les eaux sont sales, d’un noir pétrole. La rivière Saïgon est à un oléoduc à ciel ouvert. C’est juste un effet d’optique, le jeu perfide de la lumière nocturne. La douceur de décembre invite à la nostalgie heureuse d’une année qui s’achève. 
Nous sommes le 31. Minuit va sonner. On entend au loin les cris et les rires. On sent l’heureux effluve du bonheur que le vent transporte.  
Il y a là mille raisons de s’accrocher à la vie, d’en dévorer les plaisirs, de demander encore qu’elle se prolonge un peu plus. 
C’est un vœu comme un autre. A Ho Chi Min Ville Beaucoup le feront, tantôt, en s’embrassant les yeux fermés sous un faux gui. 
Helen non.  
Elle est seule au bord de cette rivière. Sa main gauche tient une boîte rouge. Elle s’observe dans l’eau. Son reflet lui renvoie l’image d’une femme en bout de course, le visage fatigué, flétri. 
23h52 à sa montre. Elle a fait le deuil de ce rendez-vous depuis bientôt 20 minutes. 
Albert ne viendra pas. 
Elle cesse de consulter son téléphone portable. Il n’a pas vibré. A l’heure ou la technologie réunit les êtres, elle se sent abandonnée. 
Helen est un personnage de l’autre siècle, celui des lettres, des voyages en bateaux, des désirs suggérés. 
Il faut bien se rendre à l’évidence, les hommes ne portent plus le même regard sur elle. Certains la voient comme une curiosité historique, d’autres comme une sainte relique d’un temps ancien. 
Albert est encore le seul à la considérer comme la femme qu’elle a été. 
Une petite voix dit à Helen : « la vie est derrière moi. Elle ne me souffle plus à l’oreille de rester ». 
Il suffit de plonger dans la rivière pour en finir. Notre héroïne ne sait pas nager. 
  
23h52 30s 
Albert tourne le dos à l’hôtel Continental. Il a avancé de 3 mètres en  10 minutes. Il va en contresens d’une foule dissipée et joyeuse. Lui veut partir, elle désire se planter là devant l’édifice et profiter du feu d’artifice à venir. 
A minuit pile on entendra claquer des couleurs dans le ciel. 
En attendant, beaucoup sortent leur smartphone et lâchent des MMS dans la nature, sans succès. Enfin pour les retardataires. Car nombreux sont ceux à avoir tenté d’envoyer leurs vœux bien avant. 
Le réseau est saturé depuis une heure. Aucun texto ne touche son destinataire. 
Albert a essayé de prévenir Helen. 
Il s’en veut d’être  dans cette situation.  
Un avocat aurait, sans doute, défendu sa cause au tribunal des poseurs de lapin. Il aurait disséqué les faits, expliqué pourquoi son client, d’habitude si ponctuel,  se retrouve, ici, noyé dans une assemblée au lieu d’être avec  la femme de sa vie au bord de la  rivière Saïgon. 
Ah si la douche avait fonctionné. Ah si l’eau chaude avait daigné sortir de ce satané tuyau, Albert ne se lamenterait pas au milieu des vietnamiens…. 
Le même avocat aurait poursuivi sa démonstration en pointant du doigt l’inefficacité de la chaudière de l’hôtel laquelle n’a pas permis à son client de se laver comme il le veut, et  pire, a exposé sa santé à de fâcheux désagréments. 
En d’autres termes, Albert a perdu connaissance parce que sa douche a été trop froide, d’où son retard. 
A 22h le maître d’hôtel a monté son thé. Il l’a découvert inconscient au pied de son lit. Il a appelé les secours. Venu dans la minute, un médecin l’a examiné. Après quoi Albert a eu toutes les peines du monde à repousser une hospitalisation.  
Promettant de garder la chambre, il a obtenu gain de cause. 
Un comble pour une nuit de la saint Sylvestre. 
Heureusement il a fait le mur. 
Maintenant qu’il est dehors. Albert contemple les dégâts. Ils sont multiples. Sa tenue d’abord : un pyjama rayé noir et blanc, son odeur ensuite : entre la naphtaline et la rose, et pour finir le temps qui lui reste : moins de 8 minutes pour atteindre le point du rendez-vous.  Des jeunes l’apostrophent en anglais « cool clothes ! » tous le croient déguisés. Ils l’applaudissent. Un seul ose en français : « ça change du smoking, c’est chouette ». 
Albert le regarde comme une bouée de sauvetage qui parle. 
  • Comment vous appelez vous ? 
  • Tong 
  • Moi c’est Albert, enchanté 
  • Dites-moi Tong, sauriez-vous ou je peux trouver un taxi ? Je suis déjà en retard Je dois me rendre à la rivière Saïgon. 
  • Vous pas pouvoir y arriver 
  • Je sais. 
  • En plus Taxi pas vouloir prendre toi en pyjama 
  • Merci de me remonter le moral. 
  • Mais si toi avoir argent, tout peut s’arranger 
  
La poche du pantalon d’Albert contient un portable et un billet de 50 euros. C’est une manie familiale. Sa grand-mère lui disait jadis : « garde toujours du liquide dans tes poches, ou que tu sois ». A sa mort, il lui avait promis de suivre ce conseil. D’où venait-il ? De la guerre ? De cette certitude que la corruption vous sauve de tout ? 
  • Il saisit son billet et le montre distinctement. Et avec ça, vous croyez que je vais m’en sortir. 
  • Tong sourit et dit  c’est possible 
La montre d’Albert affiche 23h53 et 5 secondes. 
  
  
23h53 30s au bord de la Saïgon.  
Helen hésite à suivre la voix de sa conscience. Elle lui a dit de sauter à l’eau. Le peu d’instinct de survie qui lui reste l’en empêche. Il lui conseille d’attendre, d’ouvrir la boîte rouge, d’en regarder le contenu. 
Elle sait ce qu’il y a à l’intérieur. Il n’y aura pas de surprise, uniquement la plaisir quasi sadique de voir une bague qu’elle n’a jamais mise. 
Une bague de fiançailles. 
« Je la mettrai  le jour où je saurai qu’Albert sera réellement à moi ». Cette phrase est une promesse qu’Helen s’était faite, un soir ou elle ne croyait  plus en rien. 
C’était un soir comme celui-ci. Elle avait glissé sur la berge du Gange et Albert l’avait rattrapée in extremis.  
Souvenir, souvenir…..                                         
Jusqu’à aujourd’hui, l’eau les avait réunis plus qu’elle ne les avait séparés. C’était un trait d’union entre eux, au point qu’ils s’étaient juré de se voir une fois par an dans un endroit du monde,  de s’y reconnaitre  et s’y aimer l’espace d’un jour. 
Ils connurent ensemble les bras de l’Amazone, ceux du Mississippi, ceux encore du Nil. 
Une vie entière, une vie « fleuve » et quelques parenthèses pour eux. Ils ne savaient presque rien de leur existence respective. Ils préféraient se la cacher pour préserver leur histoire. 
C’était beau comme un recueil de nouvelles. Chaque année avait la sienne, courte et intense. 
La première s’écrivit à Venise.  
Et la dernière ? 
Sans doute ici, à Saïgon. Helen préfère dire Saïgon qu’Ho Chi Minh Ville. C’est plus romanesque phonétiquement. 
Finir à Saïgon… finir comme ça, par un rendez-vous manqué. Alors qu’Albert n’a été que fidélité pendant 40 ans. 
C’est dommage. La fin d’une histoire vous marque plus que tout le reste. C’est une question de mémoire immédiate. 
Et comme l’homme a une mémoire courte…. 
Helen se concentre. Elle ne veut rien oublier, absolument rien. Elle voit défiler sa vie en regardant la bague qu’elle n’a jamais portée. Elle préfère cet exercice à celui d’imaginer son existence avec. Elle répugne l’usage du conditionnel, surtout celui du bonheur. 
23h54. plus que 6 minutes et il faudra partir. Le cœur bat encore, l’esprit fait déjà les bagages. 
  
  
23h54 2s 
Autour de l’hôtel Continental la foule se fige. Excepté Albert et Tong. Les deux hommes se faufilent entre les corps immobiles et prennent une rue déserte longeant la grande avenue. 
  • Mon oncle a mieux qu’un taxi pour vous  
  • De quoi parlez-vous ?  
  • Un peu de patience, monsieur Albert 
La patience est un luxe quand le temps court. En l’espèce il galope. Il n’attend personne. 
  
  
23h54 30s 
Tong frappe au numéro deux. C’est une bâtisse ancienne aux murs épais. Un ventilateur brasse l’air et soulève la mèche grise d’un vieil homme. 
L’oncle reconnaît le neveu. Ils se parlent en Viet. Albert ne comprend rein. Il trépigne. Il faut faire vite. Il tend son billet. L’ancien sourit et l’invite a le suivre.  
Ils quittent l’appartement. Ils se rendent dans une arrière coure. Un véhicule étrange les attend. 
23h55 15 secondes. Un moteur gronde. Ce n’est pas une moto, ça y ressemble. Albert monte. Il s’accroche au vieillard.  
  • Tong ! Vous ne venez pas avec nous ? 
  • Non. J’ai le mal de l’air 
  • Oh dites-moi. Votre oncle sait piloter ça ? 
  • N’ayez pas peur. Il a son brevet. 
L’engin s’envole. Il titube comme un moustique en état d’ébriété, puis se redresse d’un coup. Curieux baptême de l’air en ULM pour Albert. 
  
Vue d’en haut Ho Chi Minh Ville est une étoile traversée par sa rivière, une étoile aux milles lumières que des lucioles aux yeux bridées entretiennent d’un feu très personnel. Ces lumières-là sont celles de leurs portables qui ne cessent d’être en fonction. Qui sait se prennent ils en photo ou regardent ils le compte à rebours de cette année à l’agonie. 
23h59 10 secondes. L’engin  s’approche de la rive de Saïgon. 
23h59 40 secondes. Helen ferme la boîte rouge. Les yeux clos, elle se glisse dans l’eau sans la moindre résistance. 
La ligne de flottaison avance. Elle gagne ses pieds, ses jambes sa taille, son estomac, ses seins légèrement soulevés par sa respiration régulière. Helen est sereine, décidée. 
23h59 49s, la bouche embrasse la ligne de flottaison, le nez suit. Et enfin la tête. 
23h59 52s une première bulle remonte à la surface, une seconde, une troisième 
5 4 3 2 1 Baoum ! Baoum ! Le feu d’artifice change les couleurs du ciel Il maquille la nuit. Il lui donne la vie, celle du jour. 
En bas, la rivière fait dans le monochrome, le noir. Elle triche. Ses flots sont calmes.  Les bulles continuent de remonter pour entretenir l’espoir. Mais jusqu’à quand ? 
Le corps d’Helen ne bouge plus. Il fera la feuille morte au bouquet final. 
A moins que… 
A moins que… 
0h00 30s l’ULM se pose sur la berge. Albert se jette à l’eau. Il remonte le corps d’Helen avec la 25éme bulle. 
25 comme l’âge qu’ils avaient lors de leur première rencontre à Venise. Deux gondoles se croisèrent ce jour-là. . A la seconde ou Albert et Helen s’aperçurent, ils surent leurs couples respectifs  en sursis. 
La providence voulut qu’ils logèrent chacun dans le même hôtel, celui qui un an plus tard fut le théâtre d’une liaison clandestine de 24 heures. 
Ils promirent de se revoir une fois par an discrètement 
Ainsi vécut leur histoire….. 
Jusqu’à ce 31 décembre à Saïgon. 
Deux jours plus tôt, Helen a adressé ce mail à Albert : 
Puisqu’à présent nous sommes libres et que la mort a rappelé nos conjoints, tu peux me glisser au doigt la bague de la boîte rouge. Sois à l’heure mon amour. Si non notre lien sera rompu et ma vie avec. 
Certains retards sont presque criminels contrairement aux absences. Elles mènent toujours aux crimes de nos je t’aime. 
  

 
 
Dim 31 Jan - 12:35 (2016)
AIM MSN Skype
Auteur Message
Iwik
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 09 Nov 2015
Messages: 71
Localisation: Melun

MessagePosté le: Ven 5 Fév - 03:27 (2016)    Sujet du message: SAÏGON Répondre en citant

C'est difficile d'exprimer ce que je ressens. 
La dernière phrase est à l'image de tout le reste. Splendide.
J'ai souffert l'attente avec Helen, accompagné Albert dans sa détresse. 
Tu nous fais vivre ce texte, vraiment. J'aurais envie de connaître tout de leur histoire, de leurs vies à l'échappée. 
_________________
"Le seul, l'unique voyage est de changer de regard."
Ven 5 Fév - 03:27 (2016)
Auteur Message
Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
Giga Coup de Coeur...

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 835

MessagePosté le: Sam 6 Fév - 00:12 (2016)    Sujet du message: SAÏGON Répondre en citant

Voilà une histoire romantique et romanesque. Ton scénario nous tient en haleine et la plume est délicate.
Sam 6 Fév - 00:12 (2016)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
hector vugo
Super Master CDC *
Super Master CDC *

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Dim 7 Fév - 10:09 (2016)    Sujet du message: SAÏGON Répondre en citant

Merci à vous. Ravi de vous avoir transporté. J'ai pris un plaisir fou à voyager avec Helen et Albert.
Dim 7 Fév - 10:09 (2016)
AIM MSN Skype
Auteur Message
La Plume du Chakal
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

Inscrit le: 25 Sep 2013
Messages: 405
Localisation: Arkham Asylum

MessagePosté le: Mer 10 Fév - 10:40 (2016)    Sujet du message: SAÏGON Répondre en citant

Canon, c'texte, haletant , oppressant par moment ,ouais , tu jongle bien avec Albert et Helen , c'est balèze , bien joué  
_________________
http://laplumeduchakal.wordpress.com/

"Un blog qu'il est bien pour le lire"

https://www.facebook.com/laplumeduchakal
Mer 10 Fév - 10:40 (2016)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Contenu Sponsorisé




MessagePosté le: Aujourd’hui à 03:58 (2016)    Sujet du message: SAÏGON

Aujourd’hui à 03:58 (2016)
Poster un nouveau sujet  Répondre au sujet   Jetez l'encre ! Index du Forum » Défi n°104

Page 1 sur 1
Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures

Montrer les messages depuis:

  

Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | créer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB GroupTraduction par : phpBB-fr.com
Xmox 360 by Scott Stubblefield