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Le 100éme jour de l'année

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Dim 6 Mar - 00:13 (2016)    Sujet du message: Le 100éme jour de l'année Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
Je sais. J'arrive bien après la bataille. Mais j'ai horreur de laisser un texte sur le bord du chemin. Je l'avais commencé. Je voulais le finir. Le temps m'avait manqué.

Je vous le soumets enfin.

Bonne lecture les plumis !!



LE 100éme JOUR DE L’ANNEE 
  
C’était le 10 janvier à la mi-journée à deux pas de Gibert jeune. Je poussais le goût du paradoxe jusqu’à dévorer un sandwich grec en parcourant le dernier bouquin de Pierre Dukan.  
Alors que les badauds avaient les yeux rivés sur la boutique Haggen dazz, je lisais le chapitre deux  intitulé «  maigrir pourquoi faire ? ». J’avais la commissure des lèvres engraissées par  la mayonnaise et les frites trop salées. 
Aujourd’hui quand j’en parle encore, j’ai le souvenir précis de cette odeur d’huile qui souillait mes vêtements, de ce vent d’hiver sournois se glissant sous mon pull, et surtout  de cette seconde précise ou devant la vitrine d’un restaurant une bombe explosait. Au moment de la déflagration je me trouvais derrière deux appareils à faire des glaces italiennes. Sans eux, je finissais au père Lachaise. 
Je m’en tirais avec quelques contusions, des bleus à l’âme et une terrible désillusion sur notre époque. 
Il fallait se faire à l’idée que le malheur frappait partout et n’épargnait personne.   Par miracle, il n’y avait qu’une seule victime.  Un étudiant gisait sur la chaussée.  
Avait-il connu des joies dans sa vie si brève ? S’était-il imaginé un destin ? A voir la sidération dans son regard gelé par la mort, Dieu ne lui en n’avait pas donné le temps. 
La presse du soir fit 100 pages sur le fait divers, les chaines infos 1000 heures. Je refusai une interview télé. Une ambulance m’emmena aux urgences. J’eus droit à  un interrogatoire dit « de routine » effectué par la police et  une prise en main par une cellule psychologique. 
Un homme, un certain Carlo m’aida à mettre des mots autour de mes silences. 
Expliquer l’inexplicable….. L’accoucheur de douleur.  
Il avait un don incroyable pour dédramatiser l’horreur,  lui donner un aspect –j’ose à peine l’écrire- amusant.  
Nous allions nous voir souvent. Une fois par semaine. Histoire de suivre l’évolution de mon état mental. 
 Le soir même, je partais chez moi. A peine assoupi, l’image de cet étudiant mort me tirait de mon sommeil. 
Incapable de dormir, je trainais dans mon appartement. J’étais en attente de ces bruits de vie : de la voisine du dessus avec ses talons hauts, du couple de dessous et ses gémissements de plaisir. 
Tout ce qui polluait, d’habitude, mon sommeil devenait indispensable à ma quiétude. 
 Puis, arrivait le lendemain. Le jour d’après.  Pénible, brumeux, terriblement imparfait. 
J’aurais donné n’importe quoi pour sortir, prendre le métro, me droguer au contact de la foule. 
Seulement mon métier me clouait à une table de travail, face à un miroir ou je voyais mon visage. 
Je me faisais tellement peur que je baissais la tête. Par dépit,  je plongeais dans mon activité. 
J’écrivais des tweets pour des célébrités, je noircissais les pages Facebook de quelques « famous people ». Bref j’étais un nègre « nouvelle génération » 
La plupart de mes clients était des individus minables. Je ne les aimais pas, mais je leur devais mon quotidien : ce deux pièces face au sacré cœur et son existence bourgeoise 
Je gagnais bien ma vie. On me prenait pour quelqu’un d’aisé, d’accessible également quand j’adressais un sourire ou engageais une conversation. 
J’étais un sociable à la surface. En fait, je  ne m’encombrais jamais d’un fort sentiment. La sympathie me suffisait. 
Mes amis s’interrogeaient parfois sur mon intimité. Certains essayaient d’en savoir plus. Sans succès. Je ne faisais pas grandes publicités de mes aventures.  J’étais un jouisseur discret. Mes histoires de cœur ressemblaient à un vaste loft ou ma partenaire d’un soir échappait à la malédiction de la salle de bain, des poils dans le bac à douche, du reste de dentifrice dans le lavabo, du gant de toilette mal essoré sur le porte serviette. 
J’aimais les longues nuits d’amour sans la désillusion du lendemain matin, quitte à appeler les membres du Raid pour déloger  ma maitresse du lit. 
L’état d’urgence à ma manière, toujours le célibat en éveil. 
Les contacts féminins de mon téléphone portable ne duraient pas la semaine. Ceux de mon profil Facebook ne dépassaient pas le mois. 
J’étais un furtif 2.0.  
J’avais toujours pensé que mes liaisons naissaient sur des malentendus. On me prenait souvent pour un autre. Je plaisais malgré moi. Quand la lumière de ma table de nuit interrompait des ébats bien avancés, elle éclairait mon corps sous un nouveau jour, terriblement laid et trop proche de la vérité. 
Jeune, j’avais déjà le physique d’un night-club à qui l’obscurité gommait les disgrâces. 
  
  
  
  
  
  
  
  
  
Combien de fois avais-je fait l’amour après ce jour funeste de janvier ? Aucune. Je n’avais pas touché un seul corps, embrassé une seule bouche, éprouvé le moindre soubresaut de plaisir. 
Cela me rendait triste. Avant je tenais les comptes de ma libido. J’y trouvais une saine satisfaction. Chaque chiffre cachait un prénom, une silhouette et quelques mots échangés. 
Depuis le 10 janvier ma vie sexuelle se diluait dans un flou souvenir. Elle était cadenassée par la présence obsédante d’un visage : toujours le même. Cet étudiant de Gibert Jeunes. 
J’avais beau en parler à Carlo mon psy. Rien ne bougeait. Les séances se succédaient et le mal s’installait.  
Je souffrais d’une agueusie du désir. Ça se voyait. Je n’étais plus le même.  Je trainais ma carcasse dans des soirées, la tête ailleurs. J’avais passé l’hiver comme ça, en fantôme. 
  
Le 1er avril en désespoir de cause, Bruno et Hervé m’entrainaient dans un bar à tapas. Je me demandais ce que je faisais là. Eux aussi. Ils me surnommaient le « zombie de le teuf ».  
J’effrayais avec mon visage gris blanc, mes globes oculaires enfoncés, et mon apparence squelettique J’atteignais presque le point de non-retour.  
Après un premier verre de vodka, mes deux lascars m’observaient avec pitié. Je tenais à peine debout. 
Ils me disaient : « t’es pas beau à voir. Il faut te reprendre en main. On va t’y aider. Tu as besoin d’une belle histoire avec une femme. Et ne discute pas. T’as pas le choix ».  
Je n’y croyais pas.  
La vie à deux ce n’était pas pour moi. J’exécrais le romantisme, celui des films de Lelouch, de Sautet. Je détestais leurs grandes envolées.  
J’en avais vu des oiseaux d’amour se crasher, se déplumer, finir en poulets dans un enclos et se shooter aux hormones. 
Pour des raisons de salubrité mentale, je voulais à tout prix y échapper. Et puis à quoi servirait cet amour-là. Je ne voyais pas un visage de femme supplanter celui de « mon étudiant ». La victime de Gibert jeune pourrissait mes nuits et mes jours. 
Au point de me résoudre à prendre des somnifères. Je dormais sous assistance, en pointillé. Réveillé en sursaut par mon fantôme du 10 janvier. 
  
  
  
  
  
Puis il y eut le  10 avril, le 100éme jour de l’année.  
Si le temps n’avait pas été aussi clément, je me serais pendu. 
Encore que, j’étais trop lâche pour mourir, trop maladroit aussi, incapable de concevoir un nœud coulant et de monter sur une chaise en osier sans risquer de me casser une jambe.  
Je devais la vie à ma maladresse quand d’autres la tenaient d’un émerveillement constant devant les êtres et les choses. 
J’étais si pathétique que certains soirs mon ombre me fuyaient. Je touchais le comble de la haine de soi. 
Ce matin-là, mon ombre me suivait bizarrement avec entrain. J’avais ouvert les volets sans penser à rien. J’avais accueilli le soleil avec la candeur d’un enfant. 
Il faisait beau. Le sacré cœur embrassait le ciel. Montmartre avait l’allure d’un village  Provençal. 
Je me voyais mal en pendu enlaidir le tableau de ce paysage. J’avais une certaine esthétique de la mort, quasi Shakespearienne avec des teintes noires et grises, genre le grand type en capuche avec la faux sous le déluge d’un orage vous invitant à la suivre. 
En résumé, mourir un jour de printemps était une faute de goût.  J’avais le choix, je décidais de vivre encore un peu. 
Sans le savoir, je commençais à remonter la pente. 
  
Je recevais un texto de Bruno. « Bloque ta journée. Habille toi vie, je passe te prendre à 10 heures ». 
J’avais 20 minutes pour prendre ma douche et me vêtir à la hâte. Bruno ayant les clés de mon appartement depuis ma fausse défenestration, je ne voulais pas être surpris en robe de chambre avec ma barbe de trois jours. 
Certaines images de soi ne devraient jamais être à la portée du regard des autres. 
Bruno m’avait déjà croisé dans de fâcheuse posture. Comme ce matin de mars ou tentant d’ouvrir les volets, j’avais malencontreusement presque basculé par-dessus le balcon. Il en avait conclu à une tentative de suicide. D’autant que ce jour-là, j’avais écouté à un volume fort gênant pour le voisinage un best of de Mike Brandt. 
J’avais failli mourir sur « Qui saura » 
Qui saura ? Qui saura ? Qui sauraaaaa ? 
Tout le monde imbécile…… 
Un accident domestique dans un immeuble vous assurait une belle popularité. J’en avais réchappé et gagné la douce pitié de la concierge, qui pendant deux semaines entières, s’était occupée de ma santé en m’apportant de la morue. 
  • La portugaise non vieux, elle te kiffe grave  
  • Arrête Bruno avec ton langage de jeune. Et puis elle, elle ne me kiffe pas. Elle me rend service. Un peu trop d’ailleurs. Ah si seulement, elle n’avait pas les clés de mon appart’ 
  • Reprend lui les doubles et donne les moi. Tu ne mangeras plus de morue. Et ça t’évitera aussi de te défenestrer. 
  • Je ne me suis pas défenestrer, j’ai glissé… 
  • C’était moins une, vieux 
  • Tiens voilà les clés.. 
Ces mêmes clés je les entendais tourner dans la serrure, alors que je venais d’attacher le dernier bouton de ma chemise. 
Il était 9h59. Un ami se reconnait par sa ponctualité effrayante. 
  
L’avenir appartenait à ceux qui se levaient tôt. Il ne restait que les miettes de l’immédiat pour les autres. 
Le monde vivait dessus. Et nous, nous étions des moineaux affamées autour de quelques quignons. 
  • Tu n’es pas encore habillé, qu’est ce tu fais ? 
  • Si, j’ai mis ma chemise 
  • Mais t’es encore en slip. Allez met un pantalon, des chaussures, et on s’arrache. 
  • On va où ? 
  • Laisse toi  faire je m’occupe de tout 
La dernière fois que j’avais entendu cette expression, je m’étais retrouvé sous les mains expertes d’un masseur qui m’avait arraché les omoplates et soumis pendant des mois à des douleurs intercostales intolérables. 
Depuis je m’étais promis de ne plus fréquenter les hammams et de rester sur le qui-vive dès qu’un individu me dirait : « laisse toi faire je m’occupe de tout » 
  
 J’étais à l’affût du désagréable, le corps tendu et l’œil noir, un vieux avant l’heure à qui le soleil et sa chaleur sournoise tentaient de dérider l’humeur. 
« Paris est une fête » disait Hemingway. La capitale avait des allures de carnavals avec les couleurs, les lumières, le sourire des gens, à croire que l’insouciance avait repris le dessus sur nous tous. 
Nous savions que nous faisions semblant, comme on cache à nos parents nos douleurs inavouées par soucis de les préserver et surtout de ne pas leur inoculer le virus de la peur. 
Plus je  voyais ces visages, plus j’avais envie d’être à  leur diapason. Par mimétisme, par émulation. Porter le bonheur par réflexe. C’était animal et charmant. Je regoûtais à l’optimisme. 
  • On a rendez-vous à midi 
  • Bruno pourquoi est-on parti si tôt ? 
  • Pour revoir ton look de fond en comble 
  • Quoi ? Mais je n’en ai pas besoin ! 
  • Eric regarde toi…. 
Le reflet de ma silhouette sur la devanture d’un magasin. Face à face avec soi-même. L’ami Bruno avait raison. Il était temps d’avoir une mise à jour. 
Jusqu’ici, je n’étais jamais rentré dans une boutique de fringues anglaises. Le look oxford était hors sujet pour moi. D’une part je pensais ne pas en avoir les moyens, d’autre part je croyais que mon physique ne se prêtait pas à ce style. Nu j’avais l’aspect d’un loukoum, habillé l’apparence d’un gros poulet en papillote. 
A la fin de l’essayage d’un costume, je devais me rendre à l’évidence. Je m’étais trompé. J’avais le charme suranné d’un gentleman farmer. Je me plaisais un peu, sans croire un seul instant à une puissance d’attraction sur quiconque. 
J’étais déguisé. Je me sentais un autre. 
  • C’est fou comme un vêtement peut changer un homme 
  • Comment ça Bruno ? 
  • Si tu voyais ta nouvelle façon de marcher 
  • Qu’est-ce qu’elle a de spéciale ma façon de marcher ? 
  • Pour la première fois depuis longtemps tu te tiens droit 
  
Nous entrâmes dans un immeuble Haussmannien sans baisser la tête, croisant des personnes parfois chics, parfois bohèmes, mais toutes respectables. Elles n’avaient pas l’aspect d’un locataire. A quoi reconnaissait-on un propriétaire parisien ? A ce mariage improbable entre la désinvolture du corps et ce regard fier. Du moins pour cet immeuble-là. 
Nous nous n’allions pas tirer de conclusion au-delà. 
Pour le deuxième étage pas besoin de prendre l’ascenseur, nous fîmes des « steps ». Et Bruno de regarder sur son potable, avec un brin de snobisme, l’application mesurant le nombre de kilomètres parcourus dans la journée. 
Il était presque midi. Il avait atteint les 5 bornes. Il n’y avait pas de mérite. La capitale était l’endroit propice à ce genre de performance pédestre. Surtout quand vous n’aviez pas de voiture. 
L’appartement ou nous nous rendions était le domicile d’un homme plus enclin à rouler en 4x4 dans le 8éme arrondissement que de faire de la randonnée urbaine. 
  • Celui chez qui nous allons, je le connais ? 
  • Oui tu l’as déjà vu dans un cadre particulier 
  • Ca veut dire quoi « dans un cadre particulier » ? 
  • Je ne peux pas t’en dire plus. Surprise ! 
Bruno sonna à la porte.  Un homme  nous ouvra. 
  • Bienvenu messieurs 
  • Bonjour moi c’est Bruno. Et lui c’est Eric 
  • Bien, nous n’attendions plus que vous. Déposez vos affaires au vestiaire là-bas et rejoignez-nous au salon. 
Le maitre de maison s’éloigna. 
  • Désolé Bruno. Mais je ne le connais pas. C’est qui ce mec ? 
  • Je l’ignore. 
L’ami sortit de sa poche son carton d’invitation pour vérifier. Pas de doute nous étions à la bonne adresse. 
  • Ah Bruno te voilà enfin ! 
  • Carlo. 
  • Heureux que tu sois là 
  • Tu connais Eric  
  • Oui, on se voit toute les semaines  
  • Eric étonné : ça alors mon psy. 
  • Carlo enjoué : Parfait. Bruno, Tu as fait la connaissance  de mon mari Maurice 
  • Ton mari Maurice ? 
  • Oui celui qui t’as ouvert la porte 
  • Ah parce que lui et toi, vous êtes… ; 
  • Oui. Il ne t’a pas échappé que le mariage pour tous est encore récent 
  • C’est que…. 
  • Ca te pause un problème ? 
  • Non c’est que je suis un peu surpris. Je te croyais hétéro. 
  • Tout le monde peut se tromper Bruno. 
  • Allons dans le salon. Suivez-moi 
  
Carlo avait rejoint Maurice et la troupe des invités, tous  étaient assis sur un canapé en u : une trentenaire nommée Elise, un homme scrutant constamment du regard son téléphone posé sur la table basse, et un ecclésiastique divinement beau. Il ne restait qu’une place à chaque extrémité pour Bruno et moi. 
Nous nous trouvions physiquement éloignés l’un de l’autre. C’était voulu. Bruno touchait presque les cuisses de Carlo. Quant à moi, je  faisais voisinage avec Elise. 
Cette assemblée n’était pas tellement représentative de la population française. Un  membre de l’ifop aurait sans doute demandé l’annulation de l’apéritif et même pas osé penser au repas qui allait suivre. 
Seulement, les instituts de sondages ne connaissaient rien à la vie mondaine, à l’alchimie qui pouvait se produire parfois entre des individus que  tout éloignait. 
Il n’y avait pas plus hétéroclite que notre groupe. 
  • Carlo interrogea l’homme  au téléphone : Alors Marc. Tu te fais à ta nouvelle compagne ? 
  • Elise questionna  : votre nouvelle compagne ? Mais où est-elle au juste ? 
  • Marc pointa du doigt son portable : là-dedans, madame, monsieur 
  • Sainte Marie mère de Dieu, vous êtes en couple avec un téléphone ? cria le prêtre….. 
  • Si l’on veut mon père coupa Marc. Je suis amoureux d’une voix. Elle me parle tous les jours de ce portable. 
  • Carlo amusé : un peu comme dans le film « her ». 
  • Oui c’est ça. Seulement cette voix ne vient pas du hasard. C’est une voix d’outre-tombe.  
  • Interloqué, j’intervins : Je ne vous suis pas là 
  • Je vais vous expliquer Éric : glissa Marc 
  • Voilà cette voix à qui je tiens plus que tout est celle de mon épouse. 
  • Tu veux dire celle de Martha s’exclama Maurice. 
  • Oui Maurice, celle de Martha  
  • Mais elle est morte !  
  • Sainte Marie mère de Dieu la vie éternelle existe je vous l’avais dit clama le prêtre 
  • Sauf votre respect mon père, vous allez un peu vite en besogne. Malheureusement c’est moins mystique que vous ne l’imaginez. Bien avant le décès de Martha, nous avions décidé d’enregistrer nos voix sur un serveur, des voix capables par le biais d’un algorithme de suivre n’importe quelles conversations. Aussi nous étions assurés en cas de départ de l’un ou de l’autre d’être accompagnés par l’être aimé. 
  • C’est formidable Marc, d’où vient cette technologie ? s’enthousiasma Bruno 
  • Des Etats-Unis, de Las Vegas exactement. D’une start up qui  commercialise ce portable-là. Elle vous le remet lors d’une fausse cérémonie de mariage dans une cabine téléphonique.  Oh Pardon mon père 
  • Je vous pardonne mon fils.  
  • Vous pouvez nous faire une démonstration avec ? demanda Elise 
  • Voyons ma fille 
  • C’est juste par curiosité mon père 
  • On n’est pas dans la curiosité ma fille, on est dans l’affectif 
  • Marc pédagogue : Ne vous inquiétez pas mon père, j’ai l’habitude. Et puis c’est toujours un plaisir d’entendre la voix de Martha. 
  • Marc mit en route son portable. S’adressant à tous : Ne soyez timide, parlez-lui. Essaie Carlo 
  • Bonjour Martha 
  • Bonjour Carlo 
  • Sainte Marie mère de Dieu. Les morts parlent donc 
  • Vous n’avez rien compris mon père !! c’est une voix de synthèse. 
  • N’empêche qu’on dirait une vraie. Ca a le son d’une corde vocale. C’est fou. 
  • La dernière fois que j’ai entendu Martha c’était 15 minutes avant sa mort souligne Carlo. 
  • Tu l’as vue prendre ce train avant qu’il explose expliqua Maurice 
  • Oui. Et dire que je ne suis pas monté dedans parce qu’il était plein 
  • A quoi ça tient la vie mon fils 
  • A rien mon père 
  • C’était le jour de l’attentat de la Gare de Lyon ? questionna Elise 
  • Oui confirma Carlo. 
  • Depuis ce jour-là, Carlo se consacre aux victimes. Il leur vient en aide psychologiquement exposa Maurice 
  • Et il est très efficace ajoutais je 
  • Eric est bien placé pour le dire. Il est en analyse chez Carlo expliqua Bruno 
  • Vous avez été victime d’un attentat ?  me demanda Elise 
  •  Je lui coupai la parole : Oui Madame. L’attaque de Gibert Jeune en janvier dernier 
  • Sainte Marie mère de Dieu, ce n’est pas vrai !!!! 
  • Si mon père 
Soudain, le visage d’Elise devint blanc.  
  • Carlo interrompit la discussion : Maurice me souffle que  le déjeuner est prêt. 
  
Une table ronde, une nappe blanche et des sièges noirs. Le clavier d’un piano soudain décentralisé. L’image me vint instantanément.  
Etait-ce dû à ce fond sonore sortant de deux enceintes au plafond (un concerto de Rachmaninov je crois) ou bien la robe teinte « clavier » que portait joliment Elise ? 
Les deux mon général… 
Ce mariage charmant de la musique et de l’élégance entrainaient chez moi une double réaction chimique : l’apparition de rougeurs sur mes joues et d’un frisson me parcourant l’échine. 
Je regardais Elise en biais comme un enfant timide découvrant au seuil de son adolescence le trouble d’un sentiment qu’il n’avait jamais connu jusqu’alors. 
Ce trouble-là, je l’avais traversé, étudié, cru longtemps en maîtriser les ressorts. 
Et ici, il me cueillait à froid. 
Je n’avais qu’une seule peur : croiser les yeux d’Elise et y lire les signes d’une déstabilisation sentimentale. 
Au hasard d’un passage de plat, je fixais les iris de la trentenaire, lesquels étaient vides de toutes expressions. 
Dévitalisés. Oui c’était ça dévitalisés. Quoiqu’ayant le visage aimable, Elise avait le regard d’une morte vivante. 
Curieux paradoxe, qui en d’autres temps m’aurait refroidi. Pourtant, il éveillait en moi le désir de la conquête. J’avais la bête certitude de posséder la clé menant au cœur d’Elise. 
Pauvre imbécile, j’ignorais que j’allais ramer pour, ne serait-ce, qu’espérer l’entendre battre. 
Et dire que tout se cristallisa autour d’une salade de carottes râpées. 
Quand d’autres tombaient amoureux sous un coucher de soleil, moi je décidais de l’être devant une salade de carottes râpées. 
Qu’en aurait fait Aragon ? Un poème de végétarien pétri de lyrisme. 
La tablée ébruitait la suite du menu avec une sadique délectation. On annonçait un gratin de choux fleurs et une farandole d’artichauts. 
Rachmaninov achevait son concerto et les convives se chamaillaient autour d’un sujet hautement philosophique : faut-il élire Marc Levy à l’académie française ? 
  • Carlo demanda mon avis :  Et toi Eric, t’en penses quoi Marc Levy à la coupole ? 
  • J’alliai l’humour à la provocation : Et si c’était vrai 
  • Pardon. 
  • Il faudrait déjà lire ses bouquins pour avoir un avis. Hein Carlo 
  • Ses bouquins ? 
    J’eus beau appuyer mon propos d’un clin d’œil grossier. Mon trait d’esprit resta sans effet. 
      
    Elise fut la seule à éclater de rire. 
      
  • Voyons Carlo. « Et si’ c’était vrai » c’est le titre d’un bouquin de Lévy 
  • Ah bon Elise 
  • Tu ne l’as pas lu ? 
  • Non 
Et Elise de s’éclaffer encore, A cette seconde, elle avait le bas du visage radieux, seul le haut restait de marbre. 
Etrange dichotomie. 
Je n’eus d’yeux que pour ce phénomène et l’étudiai pendant de longues minutes. 
Jusqu’à oublier le monde autour de moi, le gratin de choux fleurs, les artichauts, le dessert : un gâteau de patates douces, l’eau pétillante et le café, la politique, les bouts de plastiques dans les barres mars, le dernier album de Beyonce, l’oscar de Léonardo, le retour de Polnareff et Bruce Springsteen. 
Tout ce qui m’intéressait c’était Elise et son mystère. Cette absence et cette présence mêlées. Comme moi, elle n’avait presque rien dit, comme moi elle se moquait en sourdine de cette tablée. Elle avait tout fait pour s’en éloigner et se concentrer sur ces rideaux légèrement soulevés par un courant d’air. 
Elle rêvait de le suivre pour s’échapper vraiment. 
Carlo posa une dernière question à la cantonade : si vous étiez un animal qu’aimeriez-vous être ? 
Elise et moi répondîmes de concert : un oiseau !! 
Les autres ne dirent rien et nous observèrent comme la délicieuse évidence d’une future belle histoire. 
Etait-ce déjà cette évidence qui nous passa Elise et moi sur le trottoir ? Nous attendions un taxi presque côte à côte. Nous sentions nos épidermes s’approcher irrémédiablement. 
Avec inconscience, je saisis sa main qu’elle sera dans la mienne. 
Le langage du corps avant les premiers mots. Certains furent plus lourds que d’autres. 
  • A ma question d’où vous vient ce regard si triste ? 
  •  Elise me rétorqua : Dois-je vraiment vous le dire ? 
  • J’insiste. 
  • Mes yeux ont perdu leur flamme depuis le décès de mon jeune frère. Il est mort le 10 janvier dernier près de Gibert Jeune. 
  
Dim 6 Mar - 00:13 (2016)
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