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La boîte noire.

 
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Iwik
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 09 Nov 2015
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MessagePosté le: Sam 26 Mar - 03:58 (2016)    Sujet du message: La boîte noire. Répondre en citant

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- Choquez ! ... Ok 160, on charge ! 
- On la perd docteur.


Vous me perdez docteur, vous le savez, mais vous ne voulez pas renoncer. Peut-être parce que je suis trop jolie, trop jeune, peut-être parce que je vous fais penser à quelqu'un. Peut-être parce qu'aujourd'hui vous avez perdu déjà trop de vies. 


- Docteur, il faut la prononcer. Docteur ? 


Ne vous mordez pas les lèvres doc, vous ne pouviez rien pour moi, ils sont arrivés trop tard, le choc a été trop violent, et puis c'est de ma faute, j'aurais dû l'écouter, elle me dit toujours d'attacher ma ceinture. Seulement voilà, je n'en fais toujours qu'à ma tête. 


- 22h07, heure de la mort. 


Si tard déjà, on perd la notion du temps quand on meurt. Vous, vous devriez rentrer chez vous, votre garde a dû être longue. Ca se voit aux cernes trop noires qui bordent vos jolis yeux. 


- Alexis, rentre chez toi. 


Tiens tiens, elle chuchote à ton oreille, est-ce que tu couches avec elle Alexis ? On se tutoie maintenant, je connais ton prénom, et toi l'heure de ma mort. Ca fait de nous des intimes je crois. Mais oui Alexis, rentre chez toi.


- Elle a perdu une boucle d'oreille dans l'accident. 
- Elle a été défigurée oui, la pauvre. Allez viens Alexis, je te ramène ?
- Non, je vais finir, tu peux y aller Laura.


Pas très malin ça mon pote, préférer un cadavre à cette jolie brune. Mais soit, qu'est-ce que tu vas faire de moi, je suis défigurée, et de toute façon, ils feront brûler mon corps. Les enterrements chez moi, on aime pas ça. 


- Neva, je suis désolé. 


*


Alexis, plus grand qu'un basketeur, mais beaucoup moins fort qu'un rugbyman, a passé une de ses mains agiles dans les cheveux de Neva délivrant son visage. Alexis, plus foncé qu'un antillais, mais plus bridé qu'un corréen, a doucement détaché la boucle d'oreille gauche de Neva, lui rendant sa symétrie imparfaite. 
Alexis, blouse blanche, deux crevasses sous ses yeux gris, a glissé la boucle d'oreille dans la poche de son jean, et finalement a nettoyé le visage de Neva avec autant de douceur que de prudence. 


Il n'était pas loin de trois heures du matin quand Alexis a passé la porte. Comme d'habitude il a posé ses clefs de voiture sur la console. Il a continué d'avancer dans le grand hall d'entrée, mais après quelques pas, il a fait demi tour. Il est allé chercher au fond de sa poche de jean, dans un ultime effort, la boucle d'oreille. Et il l'a posée délicatement dans le grand plat en fer forgé qui repose sur la même console. 


*


Alors tu m'abandonnes ici Alexis. Je n'ai pas le droit à plus qu'a un hall d'entrée, très bien. Ca devrait suffire pour cette nuit, mais ne m'oublie pas demain. 


- Chuuuut.
- Pardon ?
- Vous pensez trop fort, vous allez réveiller les autres. 
- Quels autres ? Et qui vous êtes vous ?


A 22h06, je n'y aurais sans doute pas cru, mais maintenant que j'étais morte, et pourtant bien vivante, je la trouvais plutôt marrante cette chevalière qui me parlait. 


- Non pas marrante, marrant. 


On peut même plus penser tranquillement maintenant.


- Non. Je m'appelle Bono. Je suis le papa d'Alexis, enfin, j'étais... et toi ?
- Neva, mais je suis personne pour Alexis. 
- Personne ?
- Disons, une patiente. 
- Ah...
- Bono, comme le chanteur ?
- Oui, c'est ça.
- Et les autres ? 
- Ouvre les yeux, et on va te présenter.


J'ai senti quelque chose, comme si on me relevait le menton, sauf que c'était pas vraiment mon menton. Et y avait Bono qui était posé sur la tête, il essayait tant bien que mal de se retourner, mais Joy l'empêchait de bouger, et il avait déjà perdu la bataille, et même la guerre contre ce gros téléphone qui devait dater des années 90. J'étais sûrement même pas née que ça existait ce vieux machin. Joy pleurnichait parce qu'elle captait plus très bien depuis quelques temps. Pour tout vous dire, c'était depuis qu'Alexis avait posé cette paire de lunettes à moitié cassée sur eux. Mais du coup, comme Germain n'y voyait plus que d'un oeil, on lui pardonnait. 


- Et on fait quoi ici Bono ? On compte les morts ? 
- Toi, je sais pas, mais nous, on veille sur lui, Germain, c'était le professeur d'Alexis, son tuteur plutôt. Et Joy, c'est mon ex femme, la maman d'Alexis. On a été mariés longtemps, mais depuis qu'on est morts, on a décidé de divorcer. La vie est bien trop courte.


Je vais me réveiller, je vais me réveiller, en fait, je suis pas morte, c'est pas possible, je dois être dans un coma chelou. 


- Alexiiiiiis. ALEEEEXIS.
- Mais qu'est-ce que tu fais Neva ? Arrête, tu vas...


C'est comme ça que j'ai perdu ma voix. Imaginez cette scène : Bono, Joy, Germain, et maintenant un vieux livre tout poussiéreux qui me regardaient en faisant les gros yeux, les deux poings serrés sur les hanches. Sauf que maintenant, il n'était plus question de chevalière, de téléphone portable, de paire de lunettes ou de vieux livre. Mais y avait bien trois types, bien vieux, et une femme un peu trop jeune assis face à moi dans cette grande soucoupe en fer forgée. Et vu d'ici, c'était pas vraiment grande l'adjectif, mais plutôt gigantesque, géante, énorme. 


- Ou peut-être que c'est nous sommes qui sommes minuscules. 


Ca, c'était Germain, il avait bien des lunettes cassées qui reposaient tout au bout de son long nez. 


- Ta gueule Germain. 
- Heureusement que votre fils n'a pas hérité de votre vulgarité Bono.
- Ah non, vous allez pas commencer, vous deux. 


Et voilà que Joy pleurnichait. Donc Germain, Bono et Joy se tenaient là, chacun ses caprices, chacun sa peine. Le dernier, la tête enfouie dans son bouquin, qui m'avait semblé aussi vieux que les autres à cause de son allure dégondée et très fine, était en réalité pas beaucoup plus vieux que moi. 


- Marc, et si on compte le nombre d'années que j'ai passé ici, j'ai au moins quatre fois votre âge mademoiselle. 
- Chut... Il arrive. 





Alexis, la chemise mal boutonnée, est passé en courant. Il a claqué la porte violemment. 





- T'es parano Germain, on t'a déjà dit qu'il ne pouvait pas nous entendre. 
- On ne sait jamais les murs ont des oreilles.
- Ta gueule Germain.
- Bono, tu veux pas la fermer aussi s'il te plaît ? Sinon l'autre folle va se remettre à pleurer. 


Dans quel bordel j'avais atterri moi.


- Marc, tu lui racontes, sinon Joy va se mettre à pleurer et Germain à bégayer. Et moi, je lui ferai bien un résumé à la petite, mais la passion des détails... Enfin, tu sais quoi.


*


Marc a levé la tête de son livre. Et Germain a éternué à cause de toute cette poussière. 


*


C'est une vieille bâtisse des années 1920, Marc y est mort pendant l'hiver 1948, une vilaine pneumonie. Derrière lui, il n'a laissé ni femme ni enfant, Marc aimait les livres et la solitude. Alors sa maison a été laissée à l'abandon, et son corps a pourri sur le parquet du salon. Juste devant la cheminée. Un jour, un petit garçon a découvert son corps, ce petit garçon s'appelle Germain, et c'est décidé, plus tard il sera médecin, pour ne pas laisser d'autres personnes pourrir sur le parquet de leur salon. Germain grandit, il devient médecin. Et il achète cette maison. Germain aime les hommes, et à son époque ça ne se dit pas. Alors il ne se marie pas, n'a pas d'enfant, et choisit de transmettre son savoir à ceux qui voudront. Son premier élève s'appelle Bono, il est fougueux et insatiable de connaissances. Il épouse Joy, une infirmière, et ensemble ils ont un petit garçon, Alexis. Germain et Bono se disputent, personne n'a vraiment jamais su pouquoi si ce n'est Bono et Germain. Mais Bono, à peine cinquante balais, souffre d'un cancer des os, et il fait promettre à Germain de passer le flambeau à son fils quand il sera temps. Germain promet et Bono meurt. Joy meurt quelques mois plus tard, de tristesse dira-t-on, pour faire court. Alexis apprend, et Germain, qui meurt de vieillesse, lui lègue tout, son savoir donc, mais aussi sa maison.


*


- Joli résumé Marc... 
- Humm, à force de lire toujours le même livre tu sais, j'ai pas de mérite.


D'accord, donc ils ont tous leur raison d'être là, mais moi ? Qu'est-ce que je fous là ? 


*


La porte a claqué. Alexis pénètre dans le hall tout en ouvrant une enveloppe en papier kraft. Il en sort une clef USB toute noire, toute simple, toute conne. Et il s'effondre. 


Et puisque Neva ne se souvient pas, il est temps que je vous raconte son histoire. Moi, la dernière pièce du puzzle, cette petite clef USB toute conne, toute noire, toute simple, mais qui renferme tellement, et surtout le fin mot de l'histoire. De ton histoire Neva, et de celle d'Alexis. 


Neva ne se souvient pas car elle avait un syndrôme étrange, une défaillance du côté de l'hémisphère de la mémoire. La maison de ses souvenirs si souvent ébranlée par des séïsmes comme autant de crises épileptiques. 


La première photo date de deux semaines après leur première rencontre, elle a été prise dans un photomaton. Neva rit, et Alexis n'a presque pas de cernes. Et pourtant il n'a jamais aussi peu dormi. 
Après, il y a une série d'appels retracés, Neva les a tous dotés d'un adjectif. En réalité, Neva ne voulait pas oublier le plaisir, le bonheur, l'envie, la curiosité, la sensualité, la joie, l'angoisse, le manque, le désir. 
Il y a d'autres clichés ensuite, pris sous la couette, où on ne dicerne pas grand chose si ce n'est le blanc des draps et le rose de ses joues. Et quand Neva les regardait, elle se souvenait de la caresse de ses mains noires sur ses têtons si durs. Du souffle chaud qui fait la cour à son nombril. Des poils de son torse qu'elle aimait sentir sous sa langue, de ce chemin qui menait à l'apogée du désir. 
Quelque part au milieu de ses clichés, on trouve une lettre numérisée pour que Neva n'oublie jamais. Une lettre d'amour, avec si peu de mots, puisque l'essentiel se trouvait au-delà des points.


Et quand Neva oubliait, la boîte noire était là pour lui rappeler. Et l'orgasme ravivait les souvenirs, et elle courait attendre Alexis dans un coin de leur univers. 


*


Alors c'était ça ? Ton incapacité à me laisser partir ? Tes mains tremblantes qui nettoyaient mon corps déjà mort ? Tes excuses trop courtes, hâchées, broyées par la peine ? 
Moi, je suis désolée d'avoir oublié de mettre ma ceinture Alexis.


*


Dans une grande bâtisse des années 20, un jeune homme s'effondre.
La vieille console entraînée par sa chute.
Au sol, une clef de voiture.
Au sol, une clé usb toute conne, un vieux téléphone portable, une jolie chevalière un peu rouillée, une paire de lunettes brisée, un livre poussière. 
Au sol, une boucle d'oreille ensanglantée.


*


J'étais comme un avion sans boîte noire.
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Sam 26 Mar - 03:58 (2016)
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valet2trefle
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MessagePosté le: Lun 28 Mar - 12:23 (2016)    Sujet du message: La boîte noire. Répondre en citant

C'est original la façon dont tu as traité le sujet. Je m'étais attendu à une histoire qui retrace le quotidien du personnage principal, mais tu fais des objets les personnages principaux, c'est bien vu. J'ai parfois trouvé ça un peu brouillon et j'aurais aimé voir un peu plus d'Alexis peut être, mais c'est un bon texte
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Lun 28 Mar - 12:23 (2016)
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El.
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MessagePosté le: Mar 29 Mar - 10:31 (2016)    Sujet du message: La boîte noire. Répondre en citant

J'ai beaucoup aimé, tu as joué le jeu à fond de la contrainte des objets en leur donnant un sens et c'est ça qui construit l'histoire. Alexis on s'y attache vite. Et le texte est rythmé. Très chouette!
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Mar 29 Mar - 10:31 (2016)
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Yannick Darbellay
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 836

MessagePosté le: Jeu 31 Mar - 23:05 (2016)    Sujet du message: La boîte noire. Répondre en citant

Tu abordes le texte de façon originale et tu maintiens le cap jusqu'au bout.Tu perds peut-être en force, dans la valse de tes personnages, mais peu importe, tu donnes libre cours à ton imagination malgré/grâce à la contrainte et à la fin on retrouve à pleine mesure la puissance qui te caractérise
Jeu 31 Mar - 23:05 (2016)
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hector vugo
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MessagePosté le: Mar 5 Avr - 20:42 (2016)    Sujet du message: La boîte noire. Répondre en citant

C'est diablement original et barré. Un dialogue d'outre tombe entre les objets de la console servit par une narratrice aussi morte qu'attachante. C'est elle le lien entre les objets et le personnage de médecin qui a tout fait pour la ramener à la vie.


 Tu nous dépeins Alexis par le biais de chaque objet personnalisé par un de ses chers disparus .


C'est vif, drôle et bien mener dans l'ensemble. Même si par moment le lecteur se perd. 
Mar 5 Avr - 20:42 (2016)
AIM MSN Skype
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 01:04 (2016)    Sujet du message: La boîte noire.

Aujourd’hui à 01:04 (2016)
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