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LE PIGEON VOYAGEUR

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Ven 1 Avr - 20:40 (2016)    Sujet du message: LE PIGEON VOYAGEUR Répondre en citant

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LE PIGEON VOYAGEUR 
  
Cela fait presque deux jours que jacques est parti. Pour officiellement acheter des cigarettes.  D’autres que moi auraient appelé ses amis, prévenu la police, remué ciel et terre afin de savoir où il se trouve. 
Je n’ai aucune angoisse particulière. Je suis immunisée. Rien ne m’étonne. Depuis le temps, j’ai pris mon parti de ses absences soudaines. 
C’est le personnage de jacques qui veut cela. C’est une sorte de pigeon voyageur.   
La semaine dernière, il est allé à Bangkok chercher du pain. Comme si la capitale de la Thaïlande était reconnue pour la qualité de sa baguette. J’en ai ri mais ri. Pour lui Bangkok c’est  Vesoul. Genre la porte d’à-côté. 
J’ai attendu avec délectation la suite en spectatrice d’un vaudeville. J’ai vu mon jacques se noyer avec un pain tradition servi par une mineure qui arrondissait ses fins de mois,  je le cite, en travaillant la nuit dans un bar à touristes. 
Bref du grand art. 
Qu’a-t‘il inventé cette fois ? Depuis que je vis avec Jacques, j’ai arrêté de lire. Le romanesque a envahi ma vie. Je fais parti d’une histoire, j’ai le statut d’une héroïne. Moi qui croyais ne jamais supporter cette étiquette, je trouve son poids fort léger. Jeune, je me mettais à la place de Madame Bovary. J’avais l’estomac tordu par l’angoisse jusqu’à la dernière page. Le processus d’identification me rendait malade. 
Aujourd’hui être est plus agréable qu’imaginer être. Ça change la vie. A condition d’avoir cette dose d’insouciance  indispensable. Sans elle l’étreinte de la joie est impossible. 
Bientôt 48 heures révolues que Jacques a quitté la maison.  Sa e cigarette et sa tablette tactile sont sur la table basse. Des signes qui ne trompent pas. Surement a-t-il emmené avec lui son vieux carnet Moleskine sur lequel il note ses pensées quotidiennes. Il ne l’oublie pas ou qu’il aille, contrairement à son portable. Il  laisse son smartphone sur la console qui tourne le dos à notre canapé. 
Bientôt je sais qu’il sonnera. Jacques appelle toujours quand le troisième jour d’absence arrive.  
C’est un rituel. 
Jamais il ne l’a manqué. Comme quoi c’est un fidèle à sa manière. 
A ma montre 19 heures sonne et le portable de Jacques aussi. 
Un sms s’affiche : « C’est moi chérie. J’utilise le téléphone d’un certain Andrew Holmes. Connecte toi sur son profil Facebook et tu sauras où je suis. Je te rappelle dans une minute. » 
Voilà pourquoi, il n’emporte pas son iphone avec lui. Chez Jacques tout est calculé. Son côté foutraque est de la poudre aux yeux.  
La fantaisie a sa propre mécanique, minutieuse, parfaite. 
Sur sa page Facebook, je découvre qu’Andrew Holmes est un étudiant de 24 ans féru de marche. Il vit à San Francisco et y est actuellement localisé 
L’appli Face Time clignote. Un appel du fameux Andrew Holmes. Et je  vois mon Jacques sur le Golden Gate Bridge. Il fume une Lucky Strike. Il me montre le paquet. 
  • Tu vois Hélène, je ne mens jamais. J’ai bien acheté des cigarettes. 
  • Quand reviendras-tu ? 
  • Je prends l’avion ce soir pour Paris. Tiens je te présente Andrew mon nouveau pote 
  • Hye Andrew 
  • Hye Helen 
  • ma chérie. Si tu veux fumer avec moi, ne te prive pas. Tu sais que tu as ma e cigarette sous la main 
  • Avec plaisir mon jacques 
Et voilà que j’en grille une en virtuel sur le Golden Gate. La magie de la technologie. Elle donne du réel au rêve. La cigarette se consume. On se dit au revoir. 
La nuit vient. Paris s’illumine. J’ai faim. Je commande une soupe chinoise à emporter. 
Devant un documentaire sur la cité interdite, j’avalerai des nouilles dans leur bouillon. Je suis comme ça. Tous mes sens ont besoin de voyager. 
  
  
  
  
  
  
Le taxi m’a déposé sur le pas de la porte. Je compose le digicode les yeux fermés. Une curieuse habitude. Elle permet de me concentrer uniquement sur mon odorat. J’aime à sentir le fond de l’air, particulièrement au petit matin. La ville n’empeste pas encore les hydrocarbures. La proximité du bois de Boulogne ne fait croire au miracle. Je devine le parfum de la rosée.  
Ça me change de San Francisco et son air iodée. 
Le prénom d’Hélène et le mien sont sur la boîte aux lettres. Cela m’émeut encore de les voir collés l’un à l’autre. Depuis tout ce temps, nous avons échappé au naufrage du divorce, tordu le cou à la statistique. 1 couple sur 2 survit dans la capitale. Parmi eux, combien font semblant d’exister ? Le nôtre ne triche pas. Il s’accommode du quotidien, il joue avec pour mieux respirer. 
Je prends les escaliers par hygiène physique. Deux étages à monter. La clé fonctionnera t’elle quand j’ouvrirai la porte ? J’ai toujours peur qu’un jour Hélène change la serrure, par dépit, par usure aussi. Ce jour-là je saurai que c’est fini pour de bon. Trop absorbé par l’envie de rentrer chez moi, je ne verrai pas mes affaires en vrac sur le palier. 
Quand le champ de vision rétrécit, c’est l’amour qui fout le camp. 
La clé marche. Le barillet répond à ses injonctions. Le couloir distribue les pièces à vivre dont notre chambre. Il est dans le noir. J’allume les appliques murales.  Un flambeau de bienvenue me montre le chemin. Je le connais par cœur. 
Je me déshabille au pied du lit. J’entends le souffle de ton sommeil. Il est merveilleusement calme. Tu sais ce que j’aime le plus ? C’est de regarder ton visage quand tu dors. Je laisse la porte entre ouverte, la lumière du couloir atteint les draps. Elle se pose sur toi, ton menton, ton nez, tes pommettes, tes yeux clos. Et je suis témoin d’un miracle. Chaque aube, tu repousses les limites du beau. Je n’ai qu’une crainte. Qu’elles touchent un jour les paumes de l’infini. 
Le décalage horaire m’empêche de fermer l’œil. Je me paie un face à face avec le plafond. Je trouve ses couleurs délavées. Le blanc ne lui va plus. Je l’imagine bien en bleu. Le ciel de notre chambre le sera. Enfin au diapason de notre histoire. 
Je ne peux pas rester coincé dans les draps. Il faut que je bouge. 
Je sors mon carnet moleskine de mon sac à dos. Je chipe la clé usb sur la console et la branche sur mon mac portable. Ecrire, jouer le diariste, consigner ces dernières heures pour ne pas les perdre définitivement. Je joue à la fourmi, j’entasse les souvenirs du passé. 
La clé usb ressemble à un carré de sucre dont l’embout grisé s’enfonce dans une prise, voilà une métaphore bien trop alimentaire à mon goût.  
Qu’importe, elle résume bien cette lutte acharnée contre l’hypoglycémie, la perte d’énergie que constitue l’oubli. 
Je lis mon carnet et je tape sur le clavier. 
  
  
  
Mardi 19 mars 
L’idée de descendre au bar tabac en bas de chez moi, d’y revenir avec un paquet de lucky strike me désole. Où est la folie là-dedans ? Ou se situe ce degré ultime de l’espérance qui te rend la mobilité ? J’ai une obsession maladive. Je dois te l’avouer dans ce journal. Hélène, je veux que de ton esprit marche qu’il dépasse allégrement ce que tes deux pieds sont capables de faire. Avaler les kilomètres et se tenir debout, l’imaginer et mieux que cela se mettre dans les conditions du possible. En d’autres termes sentir physiquement le virtuel, le vivre comme si tu le vivais vraiment. 
Je me suis promis de te prendre par la main et de te faire voyager un peu. 
Alors pour la beauté du geste, San Francisco c’est mieux que le bar tabac d’en bas.  On s’aère, on prend de l’altitude. On joue les Boris Vian, on tourne notre écume des jours. Puisque la technologie ne distend pas les liens. Au contraire, elle les rapproche, elle les fortifie. 
Jadis on envoyait des cartes postales pour montrer le monde aux proches. De nos jours, on les appelle d’un portable et on les invite à partager ce que l’on ressent à la minute même ou on le vit. C’est le plaisir de l’immédiat, emporter l’autre dans les endroits les plus reculés du globe. 
Hélène, j’ai ce désir fou de transformer l’habitude en magie perpétuelle pour que l’aigreur du jour le jour ne touche jamais tes yeux. 
  
  
  
Jacques se réveille avant moi. Quoique je fasse, il me devance. Il anticipe. Avec lui je suis une plante assurée d’avoir son tuteur. Quand je lui revendique un peu plus d’autonomie, je vois qu’il se braque. Il tremble. Il prend la clé de la voiture sur la console. Il m’interdit de la toucher. Il m’exhorte de ne pas conduire. Même si notre quatre roues motrices est à commandes vocales. Il me dit : « qu’adviendra-t-il si tu as la voix enrouée ? ». 
Jacques imagine toujours le pire, en oubliant que je l’ai déjà vécu. 
Mais je ne reviens jamais sur le passé. La sauvegarde de mon optimisme en est à ce prix. Je ne l’évoque pas. Même si j’y pense parfois. Comme une valeur étalon de l’horreur. A sa comparaison ma vie d’aujourd’hui me semble douce quoiqu’épurée, décharnée de ce piment du risque. 
Quand je dis que je ne lis plus depuis que je suis avec Jacques, c’est faux. Je mens. Le livre est une cicatrice. Le livre sur la console. Aurélien d’Aragon. Ma dernière lecture. Je regarde à peine cette endroit-là de la console, celui ou un vieux roman corné frôle une paire de lunettes poussiéreuse. 
Ignorer les objets plus que les êtres est commode pour l’amour propre. Dire qu’on y gagne en grandeur d’âme, je ne sais pas. 
J’aime le baiser que Jacques me pose sur le front. Je me sens  comme une relique qu’un antiquaire amoureux préserve.  Mon homme a  gardé les yeux du premier jour. La pauvre. S’il me voyait vraiment et qu’il avait cette lucidité de l’iris, il m’aurait quitté depuis longtemps. 
Je ne fais plus l’inventaire de mon corps. La fraicheur du désir en est partie. Mes jambes sont maigres et ne portent plus rien. Elles sont devenues de squelettiques allumettes carbonisées par le souvenir d’anciennes étreintes, seul mon buste résiste avec ses attraits féminins encore juvéniles. Quant à mon visage, il le suit péniblement. 
Pourtant mon Jacques aime la femme que j’ai été. Il la pose sur celle d’aujourd’hui. Juste un copié collé. 
Quand j’y pense, j’ai le moral au plus bas. Heureusement que sa folie balaie tout. Elle redistribue les cartes. Alors, le jeu me parait plus joyeux. 
Notre couple est un poker menteur ou seuls les sentiments ne trichent pas. Nous nous aimons quoiqu’il arrive. Point barre. 
  
Le matin avec Hélène est magique. Je m’efforce qu’il le soit. Chaque sourire qu’elle m’envoie est une récompense. Je lui prépare son thé vert. Mes gestes sont précis, la main ne tremble pas. Je suis en pilotage automatique. Le corps agit et la tête gamberge. Elle cherche les premiers mots du jour, ceux qui agrémenteront la conversation. J’ai l’angoisse de me répéter, mais celle de rien dire est plus forte. Alors je parle. 
J’utilise des questions idiotes : as-tu bien dormi ? Veux de la confiture avec ton croissant ? , une alliance étrange entre l’intérêt que je lui porte et la curiosité me qui pousse vers elle.  Je m’étonne toujours qu’Hélène me réponde avec douceur. Aucune fatigue ne transpire dans ses mots. J’entends juste le compte rendu aimable d’une nuit et la traduction d’une envie culinaire. 
C’est triste. C’est plat. Ça manque de souffle. J’ai si peur de la perdre. 
Et pourtant, je sais qu’elle aspire parfois au repos des passions. Dans ces instants là le feu feint l’extinction pour repartir de plus belle. 
Il faut remplir la cheminée de bois. J’ai l’impatience de vouloir l’alimenter d’une bûche. Tout de suite. J’oublie que la flamme a une enfance et qu’elle se nourrit d’abord de brindilles. 
La lenteur a du bon quand on sait où elle vous mène. Si seulement je connaissais la fin de notre histoire. Elle m’épargnerait cette trouille qui me ronge. 
Je ne la montre pas. Mais Hélène la devine à travers mon souffle, mes silences trop rares et l’empressement que j’ai à lui dresser le bonheur sur un plateau. 
D’où vient cette angoisse, cette certitude affreuse de la fragilité des choses ? 
D’un jour, d’une heure, d’une ligne de fracture. Depuis, Hélène, nous ne sommes plus les mêmes. Notre manière de bouger dans le monde a changé. Je suis devenu tes jambes. 
  
Ces marques du temps sont tatouées dans mon subconscient. Je me souviens de chaque seconde : (celles d’avant l’accident, celles de l’accident, celles d’après) avec cette culpabilité du témoin impuissant. Cette même culpabilité qui me crache au visage quand je vois ces objets sur la console. Ce livre, ces boucles d’oreilles et cette chevalière que je croise chaque jour. Rien que de les frôler des yeux j’en suis malade. 
Ma douce Hélène, nous avons ce toc en commun. 
  
  
Comme je plains mon Jacques à l’instant ou sa tête se tourne pour esquiver les trois derniers objets de la console. A quels efforts il se plie pour garder sa jovialité intacte. J’en suis béate d’une admiration qui semble se répéter. Car il n’est pas un jour sans cette fuite polie, ce refus de voir de près ces boucles d’oreilles que j’ai porté pendant le drame, ce livre que j’ai dévoré sans prendre en compte la présence des objets et des êtres virevoltant autour de moi. 
A quoi tient une existence ? A rien. A une négligence. A une gourmandise, celle de ne pas vouloir abandonner la lecture d’un livre, prise dans l’ivresse d’en connaître la fin. 
Je dois mon infirmité à « Aurélien » d’Aragon et à ses deux dernières phrases :  La lumière s’était éteinte. La voix blanche de Gaston dit : « maintenant, il faut la ramener à la maison.. »  
J’ai traversé la route en les lisant. Une berline m’a écrasée. J’ai perdu l’usage de mes deux jambes. 
On m’a conduite inconsciente à l’hôpital. Quand j’ai repris connaissance, j’ai senti la chevalière de Jacques contre ma joue. Aujourd’hui il ne la porte plus. 
Ven 1 Avr - 20:40 (2016)
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valet2trefle
Super coup de coeur...
Super coup de coeur...

Inscrit le: 09 Avr 2015
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Localisation: Paris, Orléans, Tokyo...

MessagePosté le: Dim 3 Avr - 11:14 (2016)    Sujet du message: LE PIGEON VOYAGEUR Répondre en citant

J'ai pas beaucoup de temps alors je vais faire court: j'adore.
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Dim 3 Avr - 11:14 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 02:22 (2016)    Sujet du message: LE PIGEON VOYAGEUR

Aujourd’hui à 02:22 (2016)
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