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Le loup

 
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Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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MessagePosté le: Mar 5 Avr - 15:36 (2016)    Sujet du message: Le loup Répondre en citant

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La porte claque. Jacques s'ébroue, ôte ses bottes, suspend son ciré et renifle.


Dehors, les bourrasques disputent aux hêtres leurs feuillages implorants, les harcèlent de coups de vent cruels venus des confins de ces mers sépulcrales que seuls connaissent les vikings.
Chargées de lames arrachées aux glaciers, les rafales s'écrasent sur le village comme des boulets de canon tirés de la mer, par-dessus la barrière montagneuse où rôdent des loups efflanqués, puis retombés en un arc parfait sur les maisons renfoncées dans le gras des premiers contreforts.
La tempête se cabre, furieuse, tourbillonne dans les rues pétrifiées, s'acharne contre la flèche immuable de la chapelle Saint-Luc, puis reprend sa course folle vers l'intérieur des terres, sans que rien ne la freine.


Jacques se mouche bruyamment et souffle sur ses doigts. Il secoue ses cheveux ébouriffés, jette une chevalière parmi d'autres babioles puis sort de sa poche un téléphone portable. Enfin il s’assoit devant un ordinateur. Il connecte les deux appareils l'un à l'autre avant de consulter son téléphone. Une femme sourit en fond d'écran. Elle sera contente. Une femme qui tient dans ses bras, une fillette à la bouche ronde. Il consulte les photos qu'il a prises aujourd'hui et ses yeux brillent. Une tintement le distrait. Il se tourne vers son ordinateur : Skype.


- Jacques ? Tu es là ?
- Oui ! Je viens de rentrer. Salut Jenny ^^
- ça va ?
- J'ai une surprise pour toi !
- Oh dis-moi !
- Attends deux secondes ^^


À la hâte, il transfert quelques fichiers photographiques de son téléphone sur son ordinateur. Putain ça traîne. Elle sera contente. Il faut que je lui raconte le loup aux yeux luminescents.


Le loup a éventré la chèvre sauvage pour dévorer ses entrailles fumantes. Le pin rabougri agrippé au rocher, incline ses branches sous le poids des chocards envieux. Plus haut, les bouquetins insouciants rebondissent contre les flancs déchiquetées des cols enneigés.


-Tu le vois ? On l'aperçoit pas bien mais on devine ses yeux !
-Oh tu as pris des photos ! C'est génial ! Tu as vu un loup alors ?
-ça te plaît ? Et y avait la tempête, là-haut !
-Je rêve de découvrir ça. Tu me feras voir quand on se rencontrera ?
-Promis ! On fera des expéditions. Tu verras la nature.
-J'aime tes photos:)
-C'est gentil^^ Je ne sais pas expliquer la nature. Je suis embarrassé.
-Jacques ?
-Oui ? Ou bien c'est elle qui ne sait pas entendre.
-J'ai hâte qu'on se rencontre...
-Moi aussi.



Au village. C'est silence. La tempête est passée. La tempête est loin dans la plaine. La nuit sera emplie d'étoiles.Une vieillarde rousse repousse ses volets pour grappiller un peu de jour avant la nuit. Parce qu'ici, le soir n'existe pas. Parce qu'il y a le jour et la nuit. La montagne absorbe l'après-midi qui baigne ses flancs d'une lumière tendre, du côté des océans, et le rejette à l'opposé en une mer obscure qui coule le long de ses pentes boisées, et progresse vers le village comme une cavalerie funeste.


-Je dois bientôt partir, Jacques, mais j'ai un service à te demander.
-Tu vas où ?
-Sois pas jaloux Razz J'ai ma séance de fitness
-Oh nan nan t'inquiète pas. Je suis pas jaloux.
-Je plaisante. Oui je voulais te demander ...


Jacques éteint son ordinateur, attrape son téléphone Est-ce que... et va le poser sur le plateau de la console. Un trousseau tombe et cliquette au sol. C'est un service que je te demande, Jacques. Est-ce que... Il le ramasse, ses mains tremblent un peu. Un porte clé en forme de chat rose se balance hors de son poing serré sur les clés de voiture. ...que tu pourrais m'aider, je veux dire financièrement. Jacques...Il repose le trousseau sur le meuble, près de son téléphone, et d'une chevalière, d'une clé usb, et d'une paire de lunettes à montures fleuries.
Il décrispe ses doigts, tête basse et traîne les pieds jusqu'à la cuisine, où l'accueille l'obscurité.


-Jacques, je comprendrais que tu refuses. Mais tu es la seule personne vers qui j'ose me tourner. On ne s'écrit que depuis deux mois, et tu comptes déjà tellement pour moi. Nos échanges, c'est dingue de le dire, mais tu m'as peut-être sauvé la vie. Foutaise... je traverse une mauvaise passe financière. Et avant de te rencontrer, j'y tiens, tellement, Jacques, à te voir. Putain que ça fait mal. J'avais rien vu venir. Pourrais-tu m'envoyer 1000 euros pour un nouveau départ. Pour me détacher d'un passé tenace et te rencontrer sereinement. Je t'expliquerai tout à tête reposée, lors de notre rencontre. Notre rencontre... mon cul. Saloperie d'escroc.
-Saloperie d'escroc.


Les débris végétaux soulevés par le vent dansent dans les champs d'éteules sèches, puis, grisés, virevoltent jusqu'à la cime des arbres fous, plus haut, encore, au-dessus des bocages, et poursuivent leur ascension enivrante, hissés par le soufflet viking, vers des convois de nuages trépidants. Dans les prés, un renard galeux chasse le campagnol et la perdrix.
Quand le forgeron antique relâchera son instrument, les brins de paille,choiront sur la bête indifférente comme une pluie désenchantée.


Jacques cuisine un lièvre. Un grand vide s'est creusé en lui. La solitude et le silence. Ses mains tremblent un peu. Ce soir je vais sortir. Le repas mijote. L'odeur monte du four, réconfortante. Mais la douleur perdure. Après dîner je vais prendre la voiture et rouler. Il pose une assiette sur la nappe vichy, se sert un verre de vin de mûre. Je vais filer dans la montagne. Et boit.


Après la tempête, la nature malmenée retient son souffle. Le blaireau tressaille au moindre bruit, terré sous une souche, le poil croûté de sang et de boue séchée. L’épicéa bleu émet une plainte invisible en éprouvant ses racines endolories, et l'oisillon caché sous une fronde cuivrée appelle sa mère à petit cri craintifs qu'écoute la belette affamée. Tout semble figé. Seul le loup arpente les bois dévastés de son pas de danseuse anorexique, hume une carcasse blanchie, s'en détourne, dresse la truffe et repart. Il a faim.


Sonja lit un roman policier. Le brouhaha ne la gêne pas le moins du monde. Il la berce. Elle trempe ses lèvres dans une tasse de café froid, fait la moue, réajuste une mèche puis replonge dans son livre. Quand elle relève la tête, les fenêtres se sont éteintes et l'atmosphère de la brasserie a changé. La clarté saine du jour s'est transformée en vieil or tombé d'un lustre sans prétention, et la pénombre a gagné du terrain. Et puis la salle s'est emplie.
La jeune femme range son livre dans son sac à main, dépose l'argent près de sa tasse et s'en va. Elle songe à son bouquin dont elle n'est pas complètement sortie, l'enquête captivante, la mort qui rôde à chaque page. Un vide croissant alimenté par la douleur. La tempête est passée, les rues luisent sous les regards myopes des réverbères. Une enseigne est tombée. Elle croise des groupes d'hommes qui s'en reviennent de l'usine. Ils sont attirés par le bistro comme les papillons de nuit par une lampe allumée. L'un d'eux la siffle. Elle le salue, ils ont été à l'école ensemble. Les hommes s'éloignent en riant. Elle traverse la place où frissonnent des marronniers boursouflés. Honte et douleur et colère. Des adolescents font vrombir leurs mobylettes près d'un banc où minaudent des filles moqueuses. Elle poursuit son chemin dans une voie inerte. Les commerces sont fermés et les volets tirés. Le peuple regarde la télévision. Elle habite un appartement à l'écart du village, au premier étage d'une maison ancienne. Une veuve octogénaire l'héberge gratuitement. En contrepartie, la jeune femme lui fait les courses et un peu de ménage. La colère et la frustration. Elle voit briller des fenêtres, là-bas.Huguette l'attend certainement. Mais. Il faut. Une route isolée. Sortir du village. Une voiture qui s'arrête. Un portière qui claque et des bras qui l'enserrent, elle se débat, veut crier, mais. Des coups sur la bouche, sur les tempes. Sang. Une boucle d'oreille qui tinte au sol. Un sifflement dans son crâne. On la pousse dans le véhicule sans ménagement, sa tête dans un étau et des étoiles qui clignotent devant ses yeux. Elle vomit. Un juron et une nouvelle salve de coups. Elle perd connaissance quand la voiture démarre.


Le loup stoppe sa course muette. L'oisillon s'est tu. Après un tapis d'herbe aux goutteux et d'ail des ours, la pente s'accentue. Le ruisseau serpente entre des pierres couvertes de mousse grésillante. Une branche craque non loin de là. Ça sent l'homme et le sang. Avec prudence, la bête s'approche d'un replat broussailleux. Renifle. Furète. Un troglodyte s'échappe de fourrés. Fragrance fade. Faim. Truffe penchée vers l'humus gras, le loup progresse de quelques mètres encore, écarte des feuilles entassées, puis se met à gratter la terre remuée.


Une vague de froid se jette avidement dans la maison quand Jacques ouvre la porte. L'homme souffle sur ses doigts rougis, retire sa veste et ses bottes crottées. Il renifle et pose sur la console, une boucle d'oreille ainsi qu'un roman policier, puis il remonte sa braguette et s'étire, ensommeillé.
Mar 5 Avr - 15:36 (2016)
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MessagePosté le: Jeu 7 Avr - 13:23 (2016)    Sujet du message: Le loup Répondre en citant

Ton style poétique sert l'approche picturale de ton texte. On dirait un tableau avec des mots. Et en te lisant j'avais l'impression d'être en immersion dans un polar scandinave, un jack London à la sauce millénium.

C'est diablement efficace et c'est glaçant.
Jeu 7 Avr - 13:23 (2016)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Lun 11 Avr - 23:11 (2016)    Sujet du message: Le loup Répondre en citant

merci Hector, c'est flatteur !
Lun 11 Avr - 23:11 (2016)
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MessagePosté le: Jeu 14 Avr - 12:39 (2016)    Sujet du message: Le loup Répondre en citant

Alors, d'abord l'essentiel : l'histoire, pfou, géniale. J'ai adoré la chute et la façon dont tu présentes le personnage. 
Après,  les détails : au début tu commences par une super description, très lyrique, et tu enchaînes avec un paragraphe beaucoup plus "cassant", aux phrases courtes. Ce changement de rythme m'a un peu décontenancé. J'ai eu un peu l'impression d'avoir changé de livre!
Mais bref, en tout cas j'ai bien aimé. Bravo!
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Jeu 14 Avr - 12:39 (2016)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Jeu 14 Avr - 13:09 (2016)    Sujet du message: Le loup Répondre en citant

Merci !
Oui j'ai mêlé un peu les styles ^^ 
Je sais pas si ça fonctionne, mais l'idée c'était de jouer sur deux degrés. Opposer une vue externe, d'ambiance, à un style plus incisif et dépouillé, une vue intérieur, à hauteur d'homme. Le lyrisme tourmenté du premier exprime les non-dits de l'autre. Bref je me comprends et c'est chouette si l'histoire t'a plu !
Jeu 14 Avr - 13:09 (2016)
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El.
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MessagePosté le: Ven 22 Avr - 00:01 (2016)    Sujet du message: Le loup Répondre en citant

Je déteste les polars putain, j'aime pas quand les gens meurent parce qu'on les a butté, j'supporte pas. Bref normalement tu fais pas dans le polar, normalement je kiffe ton style qui fait pas dans le polar.
Bon. J'ai lu.
Et au final, t'assures tellement, c'est tellement de la fucking poésie que t'offres que j'me suis laissée prendre au piège, que j'm y attendais pas. Et le contraste cet effet là que tu balances ouais entre la douceur du style et la violence de l'histoire...d'accord avec Hector, terriblement efficace!
Et j'ai aimé (sauf la fin
j'aime pas quand quelqu'un tue quelqu'un Sad )

_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Ven 22 Avr - 00:01 (2016)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Jeu 28 Avr - 20:50 (2016)    Sujet du message: Le loup Répondre en citant

Merci, et désolé pour le sang qui tache les doigts et le coeur
Jeu 28 Avr - 20:50 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 10:47 (2016)    Sujet du message: Le loup

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