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Le Chant de la Terre

 
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La Plume du Chakal
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

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MessagePosté le: Mar 12 Avr - 18:17 (2016)    Sujet du message: Le Chant de la Terre Répondre en citant

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Une nuit fraiche s’achève et laisse place à une journée à peine plus chaude. J’me tire du pajot, enfile un caleçon, un futal en jean, et une chemise de laine noire par-dessus un épais t-shirt en coton à peine tâché. Je descends l’escalier et gaffe la septième marche ; elle est toute déglinguée, fait un boucan dingue, un coup à se viander les molaires si on s’prenait l’pied dedans. Dans la p’tite cuisine de ma p’tite maison, j’allume la radio, une symphonie de Malher ; j’ai pas changé d’fréquence depuis dix piges, c’était la fréquence de Delia, elle ne jurait que par les compositeurs classiques. J’allume la cafetière, balance deux tranches de lard dans une poêle et cinq œufs dans une autre. Je zieute la tocante en bois, un vieux coucou que Delia avait acheté chez un antiquaire ; il est huit heures, Josh va bientôt se lever. Je laisse le lard frire et les œufs s’brouiller eux-mêmes, ouvre le frigo et dégotte une boite de bière, d’la Bloody Ale. Je m’rends sur le perron de la maison, profite de la brise légère d’un début de printemps balayant la surface glacée du Winnebago. Je peux voir le lac depuis ma p’tite rue d’Aurora Lane, dans le p’tit village de Lake of Fire, dans la région des Grands Lacs Gelés (tu saisis l’ironie ?). J’aime bien cet endroit, j’y suis pas né, mais c’est là que je suis venu pour caner. Je sirote la mousseuse, rote et pourri le chant des oiseaux, m’allume un p’tit cigare bon marché, ramasse le journal, lis les gros titres ;  
Le King est mort ! 
Elvis Presley tué au front ! 
Le Sud est en deuil, le Nord se réjouit ! 

 
L’article dit que le chanteur s’est pris une bastos droit dans l’œil, et que le soldat qui l’a tué s’verra remettre une belle médaille, et qu’il sera déclaré Héros de la République, mais à titre posthume, parce que le type est mort dans la minute suivante, tué par un de ses alliés, fan d’Elvis. Je me marre, jette le cigare, retourne à ma tambouille. En passant devant l’escalier, j’entends Josh s’agiter dans sa piaule, je vide la bière cul-sec et balance la boite aux ordures ; j’veux pas qu’mon gosse me voit picoler au p’tit déj’. Delia pouvait pas encadre ça non plus, alors du coup, je suis devenu plutôt bon pour couvrir mes traces. Je me sers un grand café, l’avale en plusieurs gorgées brûlantes, et quand Josh arrive dans son putain d’treillis militaire et une saloperie d’casquette de l’armée de l’Union qu’il a dégotté j’sais pas où. Putain, il est comme sa mère, ce con. Je fais mine de lire le journal. Josh prends un café, j’balance le papelard sur un tas d’vieux journaux. On les garde tous depuis que Delia est partie, j’sais pas pourquoi. Ca m’amuse, des fois, de relire d’anciens titres ;  

 
Nixon Assassiné 
Le Communisme a été vaincu 
Le Big One frappe la Côte Ouest 
Les Pères Fondateurs élisent le nouveau Président 
Le Clonage légalisé ! La viande de bébé fait fureur ! 

 
, et un tas d’autres trucs dans l’même registre. Et puis le début de la Guerre Dingue. Putain d’siècle. Josh ouvre le frigo, prends la bouteille de jus d’orange, prépare nos assiettes avec le lard trop frit et les œufs trop brouillés. Il se sert un café, s’assoit en face de moi mange en silence, et puis ; 

 
« Je sais que t’as bu une bière avant que j’me lève. » 

 
Putain, il est comme sa mère, ce con ; 

 
« J’les avais compté hier soir. Il en manque une. » 
« P’tet bien que je l’ai bu cette nuit. » 
« Tu sais quoi, Gus ? J’en ai plus rien à foutre, si t’as envie de t’piquer la tronche dès l’réveil, vas-y, te gêne pas pour moi ! J’pars bientôt, toute façon, tu pourras t’buter à la bouteille en toute tranquillité. » 
« Tu pars ? Où c’est qu’tu pars ? » 
« Je me suis engagé dans l’armée de l’Union, un bus passe dans trois jours, il m’emmènera jusqu’à Fort Collins. » 
« Ah ! Bah, merde ! Fils, t’es ‘core plus con que j’croyais ! » 
« Gus, ta gueule, écoutes, c’est important, d’accord ? On va pas laisser ces salops d’impérialistes nous dicter nos vies ! J’ai bien réfléchi, et le Président, j’crois qu’il a raison, on en a longuement parlé avec les copains, tu sais ? Et on va aller combattre pour la liberté ! » 
« La liberté ? Héhé… » 

 
Pauv’ gosse, il est très jeune, très con. Il était déjà très jeune et très con l’an dernier, quand j’ai trouvé un premier dossier d’enrôlement chez les bleus. ‘faut croire que j’ai pas vu passer l’second. A l’époque, j’lui ai décroché une paire de claques pas tristes sur le museau, comme ça, BAM ! de haut en bas, BIM ! de gauche à droite. J’me disais que ça lui ferait p’tet un peu entrer d’bon sens sous son crâne de piaf, mais que dalle on dirait bien, j’ai du mal m’y prendre. C’est sa mère qui s’occupait bien d’l’éducation, et depuis qu’elle est plus là, c’est devenu un poil tendu entre Josh et moi. Je me lève et prends une bière au frigo. Josh ne me regarde pas. Entre lui et moi, ça s’est mis à vriller assez vite en fait ; j’faisais mon deuil au bistrot, lui avec des potes débiles, dans la p’tite cave de ma p’tite maison, à écluser mes bières et mon pinard et tous impatients d’aller s’faire charcuter sur le front pour la gloire du drapeau. J’ai rien vu v’nir, ou j’ai rien voulu voir venir, j’en sais rien, putain, en tout cas, le résultat est le même, et mon p’tit déj’ prends un goût dégueu’ de chiasse mal digérée. Mon con d’fils ci-présent veut aller s’faire exploser les miches au nom de Dame Liberté. Eh ! Cette catin presque troyenne a fait plus de morts que le cancer, la religion et le rock’n’roll réunis ; 

 
« Ouais, marres-toi, pauv’ pied d’vigne ! N’empêche qu’après la guerre, j’me ferai un tas d’pognon ! J’s’rai pas comme toi, moi, j’te le dis, un tas d’ pognon, du pognon à plus quoi savoir en foutre ! J’serai un vrai républicain, et j’vais m’faire tout seul, comme le Président, t’entends ? » 

 
Ah ! Le Self Made Man ! Magnifique mythe moderne mais miteux râgouté de toute pièce par les grands pontes de l’Union, ceux-là même qu’avaient fait fortune pendant une chierie de siècle sur le dos d’esclaves ramenés du Continent Brûlé. Mais des esclaves, ça faisait pas sérieux, ça faisait pas moderne et ça tuait trop de bonshommes qu’auraient pu faire d’bons soldats. En plus de ça, les mecs commençaient à avoir des idées de révoltes, certains Dominus se faisaient trancher la gorge, pendant qu’ils ronquaient peinard, par leur bonne de chambre ou le gamin chargé de vider le pot à merde. Alors les Dominus sont venus avec cette idée d’abolir l’esclavage, et avec tout le pognon amassé grâce à ce dernier, ils ont construit des usines, agrandit les villes. Ils ont aussi changés de blase, sont devenus les Pères Fondateurs et ont formés l’Union Républicaine. Ils ont libérés leurs esclaves, et puis ils les ont embauchés dans leurs usines. Ils leurs ont filé un peu de blé, juste assez pour que le week-end, après avoir turbiné trop d’plombes en cinq jours, ils puissent se payer les merdes qu’ils fabriquaient toute la semaine, s’endettaient même, pour avoir la plus grande télé, les plus gros nibards, la plus grosse bagnole, la plus grosse queue. Le coup d’génie qu’ils ont eu, les enfoirés qu’ont pondu ce système ! L’esclavage est abolie depuis une vingtaine d’années, alors ‘faut plus dire esclave, ‘faut dire prolo ou ouvrier. Et puis la Guerre Dingue, des morts, des famines, des maladies, la peur, la méfiance, le doute. Et arrive le Self Made Man, le héros, truc pour faire croire au pauvre con de prolo que lui aussi, pourrait bien avoir sa propre usine, et sa propre escouade d’esclave sans chaine mais toujours servile, si seulement il voulait bien aider l’Union bienveillante à vaincre l’Empire du mal. L’Union fait sa p’tite propagande, promets monts et merveilles par pelletés opulentes. Les vieux, les jeunes, un pan assez large de la population, en fait, admettent volontiers qu’on est les gentils et qu’en face c’est les méchants. ‘parait que c’est aussi simple que ça ; 

 
« Gus, arrête de faire le con. Gaffes c’que dit le Président, tu verras, c’est aussi simple que ça. Ecoutes, ce soir, avec les copains, on va à un Rassemblement, près de Milwaukee, t’as qu’à venir. Après, t’auras de vrais argument, et de faits, et tout c’qui faut pour bien penser, okay ? » 

 
J’suis déjà allé à un d’ces Rassemblements, dans l’feutré, sans rien dire à personne. J’suis resté caché dans le fond de la salle, et j’ai pu mater une foule de jeunes et de moines jeunes s’laisser haranguer par un p’tit mec chauve, le cul vissé sur un canapé rouge à la con. Il persuadait cette foule à l’aide de références littéraires tordues et de rhétoriques vaseuses, il prenait l’Histoire pour la déformer et en faire des histoires, tout pour attiser haine et rage chez son auditoire ; 

 
« Hum, nan, va chier. Ah ! Merde, j’préfère pas y penser, j’vais m’choper un ulcère. »  

 
J’prends du vin blanc dans le frigo, c’est sa mère qui buvait ça, quand elle rentrait pendant ses perm’. J’en achète encore une rouliarde, de ce putain de vin blanc, machinalement, chaque fois que j’vais à l’épicerie. Je m’en sers une bonne dose dans ma tasse de café vide,-j’rince pas-, avale ma tranche de lard en une bouchée, la fait passer avec le vin et me demande combien de parents à travers ce putain de pays se posent en ce moment précis la même question : « où est ce que j’ai merdé ? ». J’pige pas, j’le pige pas, j’arrive pas à entraver ce qu’il voit de noble à aller s’faire buter pour un conflit qui l’concerne pas, un conflit entre quelques puissants bien à l’abri des bombes, putains de sociopathes jouant une partie d’échec génocidaire, tentant de déterminer par matraquage de burnes interposé lequel d’entre eux pisse le plus loin. C’est trop con, j’pige pas picole le blanc au goulot zieute la tocante. Il est neuf heures, j’suis beurré, mon fils me regarde avec autant de haine que de larmes. Putain, il est tout comme sa mère, ce con. Ce gosse est enragé, il a b’soin d’une cause, n’importe laquelle, un truc que j’aurais du lui donner, un certain aiguillage, rien d’obligatoire, mais au moins lui pointer la bonne direction plutôt que…Ouais, Delia, t’es partie un peu trop tôt, j’crois. Le téléphone sonne, c’est un copain de Josh, après une minute de discussion à voix basse, il se tourne vers moi ; 

 
« Ecoutes, Gus, tu peux m’prêter ta bagnole pour ce soir ? Colin devait nous emmener, mais un truc a gelé dans son moteur cette nuit. »   
Je prends un grand coup d’blanc, m’allume un cigare bon marché ; 
« Ah ! Et merde, t’es assez grand pour piger qu’t’es en train d’faire une connerie et pour que j’puisse rien y faire, alors d’acc’, jvais t’passer ma putain de bagnole pour ton putain de Rassemblement. » 

 
Je monte l’escalier, lentement mais en bouffant les marches deux par deux, récupère les clés d’bagnole, termine le blanc, explose d’un jet maladroit la bouteille en bas de l’escalier, descend en titubant ; j’gaffe pas la septième marche, celle qu’est toute déglinguée, fait un boucan dingue, mon pieds passe au travers, ma cheville se tord s’y brise, je tombe en arrière ; crâne fendu, j’crois sentir ma cervelle s’faire la belle j’dégueule m’étouffe dans le vin et la bière  
et le lard.  

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Mar 12 Avr - 18:17 (2016)
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valet2trefle
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MessagePosté le: Sam 16 Avr - 20:07 (2016)    Sujet du message: Le Chant de la Terre Répondre en citant

Toujours ton style dont je ne me lasse pas!  Et l'univers décalé, j'adhère à fond. Ces États-Unis revus et corrigés, un peu comme dans un univers parallèle où les évènements historiques seraient mélangés.J'aurais ptet aimé que le sujet "s'enfuir vers le monde" soit un peu plus développé, mais barf, on s'en fout! Bien joué ^^
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Sam 16 Avr - 20:07 (2016)
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El.
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MessagePosté le: Jeu 21 Avr - 23:20 (2016)    Sujet du message: Le Chant de la Terre Répondre en citant

Ouais c'est barré, c'est déglingos ton style ouais j'adhère c'est ta marque de fabrique c'est vrai mais pour moi c'est pas que ça.C'est aussi ce qu'il y a derrière, ce que tu nous offres en filigrane et ça putain, pour moi c'est assez exceptionnel. J'veux dire l'engagement, ce que tu véhicules derrière de valeurs, l'humain, comment t'écris la tolérance, là en planque dans chaque ligne et l'amour sans déconner...derrière ton style hyper à vif, à l'arrache, tu m'fais presque saigner des pupilles des fois tellement c'est trash sauf que pour équilibrer l'ensemble, y a l'intention que tu fous dedans, les fondements quoi, l'essentiel. 
Etre libre, être vrai, aimer, accepter, ne pas avoir peur. Moi j'vais te dire, ça fait des années que j'te lis, des années que tu fais partie pour moi de ceux qui savent écrire la liberté dans le fond et dans la forme dans tout ce qu'elle a de plus fort et j'aime ça. J'aime trop ça que t'assumes, que tu t'interdises rien, que t'écrives jamais en demie mesure, t'écris vrai putain et c'est un truc tellement...tellement bon à prendre pour le lecteur.
Et pis j'ressens comme si tu t'autorisais ça de plus en plus, ce jeu de l'équilibre entre la forme trash et le fond de plus en plus délicat, subtile...


J'crois que j'ai aimé on dirait... 
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Jeu 21 Avr - 23:20 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 13:44 (2016)    Sujet du message: Le Chant de la Terre

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