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Douleur, nf, latin dolor/doloris.

 
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Iwik
Coup de coeur
Coup de coeur

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MessagePosté le: Ven 29 Avr - 06:22 (2016)    Sujet du message: Douleur, nf, latin dolor/doloris. Répondre en citant

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Parfois la douleur n'a aucun sens, parce qu'elle n'est ni physique, ni palpable. Il n'y a pas de liquide lacrymal pour la faire s'écouler, non, il n'y a pas de siège éjectable, ni de bouée de secours. Parfois la douleur n'est qu'un amas de silences. Tous encombrés dans un placard, comme un vulgaire tas de boîtes à chaussures. Des chaussures qu'on ne veut plus mettre, parce que ce n'est ni la saison, ni la mode, ni. Il n'y a pas de saison pour la douleur, et ça n'a jamais été une mode de souffrir. Parfois, il s'agit juste de se taire. 


Je la regarde, mais je ne la vois pas. Je sais qu'elle est là, emmitouflée dans ses plaids préférés, je sais qu'elle erre dans notre appartement, qu'elle se lève le matin, alors qu'il est déjà l'heure d'aller chercher les enfants à l'école. Je la regarde, mais je ne peux pas la voir, parce qu'elle vit dans un monde où le soleil se couche à l'est, où la nuit ne réveille rien d'autre qu'une vieille insomnie, comme une amante indomptable. 


Et je tente de me battre pour deux, j'essaie de nous relever, je m'y prends de travers le plus souvent, mais je vous jure que je fais de mon mieux. Seulement, ça n'a pas l'air de suffire. Elle est tout ce que j'ai, tout ce que j'aime, tout ce que. Elle aurait les mots pour le dire elle, pour l'écrire surtout, parce qu'elle manie si bien les points, mais toujours en silence. 


Elle ne sait plus comment souffrir, elle ne fait plus les cent pas, elle ne pleure plus dans un coin, à l'abri de mon regard, elle ne soupire plus quand je l'exaspère, elle reste immobile, impassible face à mes égarements, elle ne bat plus si délicieusement des paupières quand je lui fais l'amour, elle ne se fait plus jouïr sous la douche. Non, elle ne fait plus que disparaître. 


Elle disparaît. Elle enchaîne les jours à son calendrier, sans même les compter, elle ne rêve plus d'aller au Myanmar, de marcher pieds nus sous la pluie dans les rues de Brooklyn, elle ne me parle plus de toutes ces jolies choses. 


Elle disparaît. Avant, elle avait cette folie discrète, parfois si excessive, avant, elle voulait que je lui fasse mal pour lui rappeler qu'elle était vivante, avant, elle ne dormait pas, elle préférait fumer après l'amour, rire sans raison et écrire des mots incompréhensibles entre mes omoplates. 


Elle disparaît. Je la regarde mais je ne la vois pas, si je la voyais, je ne voudrais plus la regarder. Je le sais, parce qu'elle m'en a parlé, de cette douleur qu'elle ne peut plus taire, et qu'elle aimerait tant écrire. Elle a des ecchymoses plein les souvenirs, elle a boxé sur tous les rings qu'elle voyait. 


C'est ce genre de filles. 


Elle est de celles qui n'ont pas peur d'aller se battre, elle est de celles qui cherchent sans cesse le conflit, la confrontation, la haine. Elle a ce besoin sombre et puissant de créer des batailles là où d'autres ne verraient qu'un chemin de pétales. Elle a toujours été comme ça, libre d'être et de partir, libre d'envoyer tout valser. 
Libre de tout péter.
Libre d'imaginer un enfer dans chaque décor.
Libre d'être toujours en retard, dans tous les sens, surtout à l'envers.


Elle disparaît.


Elle préfère les boxeurs aux guitaristes. Les engueulades aux rendez-vous romantiques. Les orties aux camélias. La poudre aux bulles. Elle préfère l'hiver à l'été. La grêle plutôt qu'un ciel ensoleillé. 
Elle aime la part d'ombre des gens, leurs défauts, leurs impuissances et leurs mensonges.


Elle m'a quitté parce que je l'aimais trop, elle est revenue parce que je lui mentais. Il m'a suffi de lui faire croire qu'elle ne comptait plus, qu'elle n'était qu'un bon coup, une jolie plante qui sait si bien s'accrocher aux murs et enlacer l'ensemble. 


Elle était comme ça, elle n'avait jamais honte de trébucher, et même de tomber. Tant pis pour les entorses que son âme se coltinait sans cesse. Tant pis pour les pages noircies qu'elle semait et qu'on pouvait tous attraper, lire, comprendre. Tant pis si on devait rire d'elle, tant mieux si on avait mal avec elle. 
Et maintenant ? 


Elle disparaît, elle s'efface, se gomme, s'oublie. Elle me sourit et caresse mon visage, elle devient douceur et tendresse. Sa douleur n'a aucun sens, alors elle choisit de devenir cette si jolie image à collectionner, elle m'offre des bons points et elle glisse sa langue dans ma bouche sans plus jamais y danser. 


Elle a perdu quelque chose en chemin, elle a égaré sa plus belle version d'elle-même, et si un instant je m'arrête. Si je fais le point, ici, entre deux virgules. Je suis coupable. Je l'ai façonnée, j'ai détruit ses fondations, j'ai voulu tout recommencer avec elle, pour elle, mais je n'ai jamais réussi à changer de regard. Alors l'information a parcouru mes nerfs optiques et sur le chemin, des bits se sont évaporés, l'information primaire a été transformée et par colère, par envie, par orgueil, j'ai tout détruit. J'ai enlacé son cou de mes mains, je l'ai serré si fort, qu'elle a sûrement cru en mourir, j'ai attrapé ses bras pour la retenir, pour l'empêcher de fuir, encore. J'ai appris à détester l'aimer, et je l'ai battu du regard pour qu'elle devienne celle que je voulais. Celle que je ne pourrais plus jamais aimer. 


Parfois, la douleur a un réel sens. Parfois elle est palpable, physique, incontrôlable. 


*


Ce matin, si tôt, avant même qu'il ouvre les yeux, j'ai enfilé mes baskets, une tenue de sport qui sentait vraiment trop le renfermé, et je suis partie. J'ai couru dans des chemins boueux, j'ai sautillé entre les vieux chênes, les érables et les châtaigners. 
Ce matin, la douleur m'a réveillée.


J'ai dû pleurer cette nuit, car mes paupières sont restées longtemps collées l'une à l'autre. C'est ma mémoire qui m'a dirigée pendant que j'enfilais un sweat, allais à la cuisine pour faire couler mon café et finalement, jusqu'à allumer la première cigarette d'une autre longue journée. 
En cherchant mon sweat, j'ai dû trébucher, buter dans une boîte, dont une vieille paire de basket s'est fait la malle. 
Je m'en souviens comme si c'était hier, j'avais envie de courir, d'inspirer et d'expirer, de respirer plus fort que les autres. J'avais acheté tout l'équipement, pour m'y mettre, pour me donner du courage, des tripes, pour souffrir l'effort l'espace d'à peine une heure. C'était il y a des mois, et comme toujours ces derniers temps, j'ai tout offert à la poussière, mes envies, mes espoirs, mes peurs aussi. 


Alors, j'ai couru à en perdre haleine, à en cracher toute la nicotine accumulée dans mes voies respiratoires. Mes joues rosies par l'effort, mes cheveux trempés de sueur. Mais si mon corps transpire, l'esprit dégueule. 


Dégobille. 
Des lames de rasoirs s'écoulent de mes yeux. 
Des étaux condamnent mes tempes, et mon crâne emprisonné, l'esprit vagabonde.


Dégobille. 
Mes jambes sont des fantômes, et dévalent une pente qui n'existe plus. 
Au bord du gouffre, je fais un pas en avant, et l'esprit s'éveille. 


Dégobille.
Des mots si usés s'acharnent et impriment la douleur au pluriel. 
Elle est là, partout, tout autour de moi, je suis ivre d'elle depuis des mois, ivre en silence, en pénitence, dans une cellule d'isolement, incapable de la comprendre, de la cerner, de la vivre. Je suis ivre sans même le savoir, j'ai conduit vers demain en état d'ivresse, sans même avoir d'accident. J'ai conduit vers demain, comme si c'était hier, en marche arrière, à la recherche d'une voyelle égarée, d'un mot incomplet, de maux indécis puisque. Insaisissable.


L'esprit dégobille, mais le corps souffre, et soudain l'équilibre est parfait, la formule a trouvé la bonne combinaison stochiométrique, on a clampé l'aorte, incisé le foie, la détresse hépatique s'est fondue au décor. Le corps dessaoule enfin, et le pot d'échapement crapote, la douleur fuit, le siège redevient éjectable, car à nouveau je ne suis plus sûre de rien. 


Mes pieds écument l'asphalte, l'esprit avale le bitume. Le sprint alliéné ne cherche plus sa ligne d'arrivée, car au bout, il n'y a qu'un ring, une paire de gants et tant d'adversaires à écrire.
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Ven 29 Avr - 06:22 (2016)
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El.
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MessagePosté le: Sam 30 Avr - 16:04 (2016)    Sujet du message: Douleur, nf, latin dolor/doloris. Répondre en citant

J'aime beaucoup. Le genre de texte qui me parle quoi. 
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Sam 30 Avr - 16:04 (2016)
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MessagePosté le: Lun 2 Mai - 20:00 (2016)    Sujet du message: Douleur, nf, latin dolor/doloris. Répondre en citant

Tu dois avoir remarqué que même si j'aime la poésie de tes mots, j'ai souvent du mal avec tes textes. Et bien cette fois, tu m'as transporté. Je ne pourrais exactement t'expliquer ce qui a fait que j'ai accroché alors que d'habitude moins... peut être que je pour moi tes personnages étaient moins fictifs, plus physiques, plus palpables. Bref, ils m'ont touché.
Bravo.
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Lun 2 Mai - 20:00 (2016)
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MessagePosté le: Jeu 5 Mai - 15:26 (2016)    Sujet du message: Douleur, nf, latin dolor/doloris. Répondre en citant

rho oui, très touchant ton texte, et d'une poésie! magnifique! 
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Jeu 5 Mai - 15:26 (2016)
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Iwik
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MessagePosté le: Sam 7 Mai - 14:55 (2016)    Sujet du message: Douleur, nf, latin dolor/doloris. Répondre en citant

Effectivement Valet j'avais remarqué. Contente de t'avoir fait changer de bord le temps d'un texte en te touchant. Merci à vous trois pour vos retours. 
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Sam 7 Mai - 14:55 (2016)
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La Plume du Chakal
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MessagePosté le: Lun 9 Mai - 13:49 (2016)    Sujet du message: Douleur, nf, latin dolor/doloris. Répondre en citant

Toi , j'aime bien ta plume ,


c'est le troisième ou quatrième trucz que je lis de toi ,
ça m'branche à chaque fois , mais j'sais aps , il manque un trucz pour 
que ça fasse vraiment "tilt" , mais brefz, j'pinaille ;
dans l'ensemble ça été une ballade super sympa , et j'aime bien le parallèle justement , k
j'sais pas si c'est volontaire ? Entre la ballade , la chanson, la ballade dans les souvenirs du type, dans les bois de la nana ? 


'fin canon , en tout cas
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Lun 9 Mai - 13:49 (2016)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Mer 11 Mai - 20:53 (2016)    Sujet du message: Douleur, nf, latin dolor/doloris. Répondre en citant

Vraiment bien, la poésie qui raconte cette âmes cabossée, anesthésiée. J''aime beaucoup 
Mer 11 Mai - 20:53 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 13:43 (2016)    Sujet du message: Douleur, nf, latin dolor/doloris.

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