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N'ARRETEZ PAS D'ECRIRE MONSIEUR GYRIAN

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Ven 29 Avr - 17:46 (2016)    Sujet du message: N'ARRETEZ PAS D'ECRIRE MONSIEUR GYRIAN Répondre en citant

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N’ARRETEZ PAS D’ECRIRE MONSIEUR GYRIAN 
  
On l’appelait l’Ecrivain. Il sortait un livre  par  an. Il quittait son domicile à 2 heures de l’après-midi tous les jeudis, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il pleuve. Dans sa jeunesse il avait reçu une blessure à la jambe.  Depuis il boitait. Sa tête d’ancien combattant inspirait le respect.  Parce qu’il avait eu le courage de se dresser face à l’ennemi, et qu’aujourd’hui il ne faisait aucune publicité de ses exploits. 
On le prenait en pitié avec son imperméable rappé, son costume noir de croque mort et son regard mélancolique. 
On n’aimait pas croiser ses yeux longtemps. Car on se savait incapable d’en soutenir le proche voisinage sans baisser la tête.  Dans le cas contraire, vous vous retrouviez prisonnier d’un spleen étonnant. 
Je le croisais souvent dans le quartier. 
J’avais de la reconnaissance pour cet homme. Je lui devais le succès de mon divan. Combien de mes patients avaient vu de trop près son visage sur le dos d’un bouquin. Je n’en faisais plus le compte à force de voir ces gens déverser leur malheur sur ma banquette freudienne. 
Je voulais lui remettre une lettre de remerciement en main propre  Je l’avais écrite, la nuit dernière,  la peur au ventre en pesant chaque mot.  
A présent, elle était bien au chaud dans la poche intérieure de ma veste. 
C’était plus prudent de passer par la voie épistolaire. Sachant le danger qu’il représentait, je me voyais mal lui proposer prendre un verre sur la terrasse du « flore » et lui dire à haute voix ce que j’avais sur le cœur. En le fréquentant je n’étais pas l’abri d’une dépression. 
J’avais un quart d’heure d’avance. Je m’assis sur un banc, en face de chez lui. . La rue était calme et proposait son programme habituel. Quelques piétons, quelques pigeons, des vélib’, des bus et des voitures. Pour ne pas apparaître comme le fan de base ou le détective privée,  je portais un costume gris parfaitement coupé et chaussais des mocassins noirs luisants.  
Je fixai la porte de son domicile sans bouger. Je ressemblais à ces victimes de Pompéi figées dans un éternel présent. Seul le bruit discret de ma respiration trahissait une activité physique minime.   A force de regarder la porte,  je m’éloignai de cette vigilance si nécessaire au travail de planque. 
 Plus que 10 minutes à tenir, j’allai m’endormir. . La voix stridente d’une femme appelant son chien me sortit de la torpeur. J’écarquillai enfin les yeux. Le décor n’avait pas changé mais il était plus net. Je tenais à la main gauche un quotidien du matin. Je l’avais acheté au kiosque d’â coté dans l’idée de le lire en attendant que l’Ecrivain sorte. Puisque j’avais encore le temps, je pouvais le parcourir. 
La une en caractère gras me saisit :  ORIANNE S.  EST MORTE. . C’était une célèbre actrice, de celle que l’on aurait voulu enlacer une fois dans sa vie.  
A la lecture de cette triste nouvelle, je me sentais un peu veuf et pour être tout à franc, engourdis dans un état d’abandon. J’avais l’impression d’être coupable de non-assistance à personne en danger. J’aurais pu éviter son suicide en allant voir son dernier film, en lui prouvant que je ne l’avais pas oubliée. Seulement je préférais le livre au 7éme art.  Aller à l’encontre de  ma nature en matière de goût était au-dessus de mes forces.  
Nous avions été nombreux à bouder son long métrage. Sauf  les critiques qui le trouvaient digne d’être vu. Quel est le poids d’un succès d’estime ? Pas énorme quand on réclame une dose d’amour au-dessus de la moyenne. 
Or Orianne S était une boulimique de la reconnaissance. Pas de celle qui sanctifiait son talent. Elle n’en doutait plus. Ce qui la rongeait c’était elle-même. La dégradation de sa silhouette,  la crainte maladive que la rouille de la vieillesse n’abime son image. Au point de se voir repousser dans le regard des autres. 
Les gens ne l’aimaient plus comme avant. Ils osaient parler d’elle avec cette voix que l’on devine à son volume perfide, entre deux eaux, pas assez forte pour être entendue de tous mais trop élevée pour rester discrète. 
Si bien qu’ au cours d’une sortie en ville, elle avait capté distinctement cette phrase : tu ne trouves pas qu’elle a pris un coup de vieux. 
Elle était habituée aux mauvaises langues de son milieu.  Pas celles du public. 
Orianne S avait cru pendant longtemps qu’il lui garderait éternellement les yeux de l’amour :  ce phénomène optique étrange qui fige l’objet de votre passion dans une époque où vous l’avez aimé le plus au monde. Vous le voyez toujours comme vous l’avez vu. Même si la peau de son visage s’est séchée, même si son ventre n’est plus aussi plat, même si ses jambes le tiennent de moins en moins. 
Ces yeux-là  s’étaient évaporés. Ils laissaient place à une réalité crue, implacable, chirurgicale dans son souci vicieux de ne pas garder dans l’ombre le moindre centimètre de déchéance. 
 Il y a peu, quand elle apparaissait dans une cérémonie, Orianne S. était une insulte à son passé. D’autant que les organisateurs s’amusaient à exposer sur un écran géant les photos de ses débuts, les portraits de sa grande maturité, pour finir sur le gros plan du présent. Tous découvraient ses traits ravagés par l’alcool et la haine de soi. 
Les digues avaient sauté. J’étais prêt à parier que l’amour avec un grand A, le vrai, le privé l’avait quitté pour de bon. 
J’en avais vu défiler des visages comme le sien, à bout de souffle, proche d’hisser le drapeau blanc. Le signe de reddition ultime. 
J’aimais par-dessus tout repêcher ces épaves de la vie et leur prouver que poursuivre le chemin valait le coup. 
Mon activité d’analyste y trouvait sa raison d’être. 
Chaque fois que j’échouais, c’était une partie de moi que j’abandonnais dans un tombeau. 
Heureusement, j’avais rarement connu l’échec avec ce genre de patients. Je devrais préciser « de patientes ». Car bizarrement toutes étaient des femmes, du même âge, et de la même situation. 
Si proche d’Orianne S. 
Pourquoi le quotidien avait-il choisi cette photo récente pour illustrer le fait divers ? Elle ne mettait pas en valeur cette chère actrice. Une femme sans vie dans une chambre d’hôtel. 
On avait envie de pleurer en la voyant. 
  
L’écrivain poussa la porte de l’immeuble à l’heure dite. Il était 2 heures pile.. Il mit le nez dehors, la mine méfiante. Il leva la tête vers le ciel et fronça les sourcils. Il détestait l’humidité en toute saison.. Il remonta le col de son imperméable. Il coiffa un chapeau, un spencer version Chicago, très anachronique. 
Il avait un côté vieux garçon avec ce cérémonial. Cette succession de tocs le rassura et lui permit enfin de quitter le porche de son immeuble. 
Le voilà qu’il marchait en direction du kiosque, presque civilisé dans sa manière de s’incliner devant une passante.  
Je l’observai du trottoir d’en face,  en position de fausse lecture, soulevant par moment mon quotidien pour faire apparaître le haut de mon visage. 
Quand il quitta presque mon champ de vision, j’abandonnai mon journal sur le banc   
Je me résolu à suivre l’Ecrivain.  
De dos, sa silhouette imitait un crayon à papier neuf dont la mine n’était pas pointue. C’était une image en phase avec son personnage fait d’humilité et d’érudition. En tout  point identique avec le style de sa prose oscillant entre les phrases surannées et les formules d’un écorché vif. Le verbe tantôt diplomatique, tantôt cash. 
Je faisais partie de ces lecteurs qui ne rataient sous aucun prétexte la sortie de son nouveau livre. 
Je ne tenais pas compte de la critique. Je la savais partisane et incapable d’être encore surprise. Elle allait éreinter le dernier roman de cet aristocrate. Certains l’imaginaient d’origine russe, d’autres  polonaise. Peu le pensaient français. Tous, en fait, raillaient son allure sans frontière et la facilité qu’il avait à jongler avec les langues qu’elles fussent anglaise, latine ou slave. 
Ce polyglotte effrayait. On ne le voyait jamais venir. Il avait l’intelligence planquée comme un amant dans un placard. Quand elle apparaissait, on ne savait plus quoi en dire. On était obligé de reconnaître que l’on s’était trompé sur ce romancier. Il fallait en penser du bien. 
Depuis des années les gens dits éclairés l’avaient sous-estimé, le mettant plus bas que terre. L’Ecrivain  baissait la garde. Il ne paradait jamais, il passait toujours inaperçu. 
Dans cette rue, il rasait les murs en gardant autour du cou cette politesse telle la gourde de l’aventurier. Il en offrait une rasade à qui voulait bien recevoir son humanité. 
Ils étaient nombreux à s’étancher en sa compagnie.  L’homme était abordable, affichant la tête de quelqu’un de connu mais dont on ignorait d’où il tenait sa notoriété.  
Une femme l’apostropha presque honteuse de le déranger. Elle alla à sa rencontre pour dissiper un malentendu. 
  • Il me semble vous avoir vu quelque part. A la télé sans doute. Etes-vous politicien, haut fonctionnaire ? 
  • Non, je suis écrivain 
Notre homme enleva son chapeau. Elle le reconnut enfin. 
  • C’est vous « les promesses du ciel », le prix Goncourt ? 
  • Absolument 
  • Je l’ai dévoré vous savez.  
  • Merci 
Et la passante de s’éloigner en lui glissant cette demande : n’arrêtez pas d’écrire Monsieur Gyrian. 
  • J’y compte bien madame. 
Ce n’était plus l’Ecrivain. C’était Monsieur Gyrian. Amor Gyrian pour les lecteurs assidus. 
La plupart des badauds se retourna à l’audition de son patronyme. 
Il était démasqué, pris au piège d’une célébrité qu’il avait cachée jusqu’ici sous son couvre-chef. 
  
  
Je me tenais à distance, faisant en sorte d’avoir toujours un passant ou deux entre nous. Jusqu’à cette ruelle que je savais plus discrète. Sa fréquentation se limitait à un courant d’air. 
Ici je pouvais m’approcher de lui et glisser ma missive dans la poche de son imperméable. 
J’en avais même rêvé la nuit dernière. Je m’étais vu suivre cette stratégie et la réussir aisément. Mais dans la vraie vie, vos travers vous rattrapent. Or, à l’époque j’étais maladroit (et je le suis toujours). 
La pluie commença à tomber 
Le corps tendu et le démarche raide, j’arrivai presque à sa hauteur. J’avais à la main gauche ma lettre. Plus que deux pas, deux petit pas. A sentir la difficulté avec laquelle je m’apprêtai à les faire, je redevins ce petit garçon pour qui la marche fut le premier acte de véritable indépendance. 
Les jambes tremblantes et l’équilibre peu assuré.  
Ces deux pas là, je ne réussis jamais à les exécuter. Je trébuchai sur le bord d’un trottoir et m’écroulai aux dos de Monsieur Gyrian.  
Dans ma chute   j’avais lâché ma lettre. Elle emprunta une rigole d’eau séparant le trottoir de la route. 
  
J’étais trempé, le ventre sur le sol, le souffle coupé. L’écrivain s’arrêta net. Il m’aida à me relever 
J’avais la tête ailleurs : à cette lettre qui s’éloignait. 
  • Gyrian me demanda : Vous allez bien ? 
  • Ça va.  
  • Vous êtes sur ? Vous faites une de ces têtes ? 
  • Non, non. C’est à cause de l’enveloppe là-bas 
  • Si vous voulez je vais… 
  • C’est inutile que vous la récupériez. A présent elle est illisible. L’eau et l’encre font souvent mauvais ménage. Et puis c’est sans importance. C’est juste un mot de remerciement 
  • Destiné à qui ? 
  • A vous Monsieur Gyrian 
  • A moi ? 
  • Oui 
  • L’œil du romancier s’éveilla d’un coup. Adieu sa mélancolie. Il me dévora d’un intérêt soudain. J’ai quelques minutes devant moi. Voulez-vous que  je vous offre un verre ?. Tenez. Là-bas. Ce bar restaurant fera magnifiquement l’affaire. 
  • Je ne sais pas si je devrais… 
  • Mais si.. J’insiste. Et puis je connais le patron. Il a bon cognac. Ça vous réchauffera. 
  
Un établissement à l’ancienne. De ceux qui savaient jadis prendre soin des mots, les faire claquer parfois quand les riches s’invectivaient et les modestes s’engueulaient.   L’endroit transpirait  la prose. Elle  posait un vernis aristocratique sur les photos que le patron avait accrochées aux murs. Que des écrivains, des vrais, des purs. 
Il les appelait « les as de la plume ». Il les avait tous vus ici. Hemingway, Cendrars, Kessel, Aragon, Cocteau, Eluard. 
Souvent, le midi, Sagan et Sartre déjeunaient à une table, à l’abri des regards. Un peu plus loin Prévert composait des poèmes sur le coin d’une nappe, essayant de séduire une serveuse nommée Barbara. 
Le patron était vieux, inclassable. Il semblait revivre en évoquant ses souvenirs que je gobais comme un enfant émerveillé. 
Monsieur Gyrian ne se lassait pas  d’un tel récit bien que l’ayant entendu maintes fois. Il s’en amusait. Il y piochait ses petites d’ironies sur le genre humain et principalement sa relative aptitude à mettre au sommet des morts quand vivants on leur trouvait bien des défauts. 
  • Vous savez mon cher. On ne trouve que des qualités aux disparus. Qui osera dire qu’untel ou untel était une ordure. Au hasard Gyrian pointa du doigt quelques portraits. 
  • Aragon et Kessel des ordures ? 
  • Non. Pas eux.  Je n’oserais pas les souiller d’un adjectif pareil. Je fais une remarque générale. Les morts sont à nos yeux inattaquables. 
  • On ne les critique plus vraiment. Parce qu’ils ne peuvent plus répondre 
  • C’est juste. Vous avez toujours soif ? Ce cognac ça tient toujours ? 
  • Oui. Avec plaisir 
  • Patron Deux cognacs, deux.  
  • On devrait peut être aller les chercher au bar. Le patron est un peu  vieux pour se déplacer 
  • Vieux, lui ? Vous plaisantez. L’exercice lui fera le plus grand bien. Regardez, il rayonne un plateau à la main. C’est comme les acteurs. On les croit moribonds. Et dès qu’ils montent sur scènes, ils revivent. Gyrian apostrophant le serveur : vous ne pouvez pas dire le contraire n’est-ce pas Paul ? 
  • Oh oui Monsieur Gyrian. Si j’arrête de travailler je suis mort. Tenez, voilà vos deux cognacs. Ca vous fera 10 euros. 
  • C’est pour moi 
  • Non. Vous êtes mon invité Monsieur… 
  • Hector 
  • Bien. Monsieur Hector C’est moi qui offre . Gyrian s’adressant à nouveau au serveur : Je n’ai pas qu’un billet de 20 sur moi. Gardez tout. 
  • Merci Monsieur Gyrian. 
  • De rien Paul.  
  • Ou en étions-nous Monsieur Hector ? 
  • Nous parlions des acteurs 
  • Ah oui. Ils ont tant besoin d’être en activité pour être vivants 
  • C’est la même chose pour les écrivains. 
  • Non.  Les écrivains sont immortels grâce à leurs mots 
  • Pas tous 
  • C’est vrai. Seuls les grands résistent aux temps. Gyrian repointa du doigt les mêmes portraits. Vous aimez lire ? 
  • Oui. Et c’est un problème 
  • Pourquoi ? 
  • Je lis trop et je ne vis pas assez 
  • Vous avez un métier tout de même ? 
  • Je suis psy 
  • Ce n’est pas un métier. C’est un passetemps 
  • Un passetemps ? Vous êtes dur 
  • Mon cher Hector. Cette activité qui consiste à fouiller l’âme humaine demande du temps. C’est donc pour moi , un passetemps. 
  • J’ai fait des études pour être psy, vous savez. 
  • Le psy que vous êtes entendra-t ’il cette question :  Faut-il faire suivre un cursus pour tirer les vers du nez à quelqu’un ? Je vous le demande Monsieur Hector. 
  • Pas toujours c’est vrai 
  • Avouez que vos confrères sont un peu charlatan. 
  • Pas tous. Vous avez déjà suivi une analyse ? 
  • Dieu m’en préserve. Je suis un adepte de l’automédication dans ce domaine. Gyrian m’observa longuement. 
  • Pourquoi vous me regardez comme ça ? 
  • Vous êtes un cas Monsieur Hector. 
  • Ah bon 
  • Je ne vous imaginais pas psy. J’aurais parié que vous étiez prof. Prof de Français. 
  • Je n’ai jamais été un cador dans cette matière 
  • Vous aimez lire pourtant. 
  • Plus je lis, plus je me rends compte que je ne sais rien. 
  • On ne peut pas tout savoir. Il faut une part d’ignorance. Elle permet la folie d’écrire. J’en sais quelque chose. Oui, écrire est une folie quand on regarde les œuvres du passé, quand on voit leurs auteurs.  On souffre de la comparaison et on se dit qu’on n’osera jamais faire des nouvelles, des romans.  Pourtant, on s’y met parce que c’est indispensable à notre équilibre. 
  • Contrairement à vous, je n’ai jamais prétendu être un écrivain. 
  • Pourtant vous écrivez. Vous écrivez des lettres. Celle qui m’était destinée de quoi parlait-elle ? 
  • Ce n’était qu’une digression autour du mot merci.  
  • C’est un bon début ça. Mais qu’est-ce qui me vaut ce mot là ? A part ce verre de cognac. 
  • Je vous dois mon cabinet  Monsieur Gyrian. Et peut-être ma carrière 
  • Allons donc…. 
  • Si. Vous ignorez que mes patientes sont en totalité des lectrices assidues de vos livres. Que vos mots les bouleversent. Que votre regard même engendre chez elles des malaises si grands qu’elles ressentent le besoin de s’allonger sur mon divan. 
  • Mon regard ? 
  • Oui.Vos yeux mélancoliques que l’on voit sur vos quatrièmes de couverture. 
  • En quelque sorte, vous êtes en train de me dire que je rends malheureux 
  • C’est plus complexe que ça Monsieur Gyrian. Votre visage et votre prose suscitent chez mes patientes un trop plein de mélancolie et un besoin maladif de vous venir en aide, de vous protéger, de vous prouver que votre existence à un sens à leurs yeux. Bref que vous comptez pour elles. 
  • C’est une définition du verbe aimer Monsieur Hector. Comment peuvent-elles m’aimer alors je sais si mal me faire aimer ? J’ai divorcé deux fois. Avec les femmes j’ai l’impression d’être un cancre qui s’acharne à poursuivre des études. Face à elles, aux mieux je suis un touriste, au pire un analphabète. 
  • Mais l’écrivain que vous êtes à tout compris d’elles. 
  • L’écrivain oui. L’homme non. Ma vie est un échec, une succession de ratures, de pages blanches, de larmes avortées par un orgueil trop grand. 
  • Votre vie n’est pas finie, Monsieur Gyrian. 
  • Je suis plus proche de la fin et je ne fais guère d’illusions sur la suite. Sans grand amour vous n’êtes rien qu’un mort vivant. Mon grand amour est partie. 
  • Voyons Monsieur Gyrian. Vous connaissez le diction : une de perdue, dix de retrouvées. 
  • Non, Monsieur Hector. Ce genre de maxime est du domaine du rêve. Je n’obéis qu’aux principes de réalités. Vous avez appris la nouvelle pour cette actrice. Son suicide dans une chambre d’hôtel ? 
  • Oui. Ca fait la une des journaux. On ne parle que d’elle. Orianne S. J’aimais cette actrice 
  • Pas plus que moi, Monsieur Hector. Pas plus que moi. C’était mon ex-femme. L’amour de ma vie. 
  • Je l’ignorais. 
  • Il me reste plus que les mots pour survivre. 
  • Ils sont suffisamment nombreux dans le dictionnaire pour que vous soyez centenaire 
  • Peut-être, Monsieur Hector. Peut-être. 
Je n’oublierais jamais ses yeux à l’instant où il acheva ce « peut-être ». Ils étaient, à l’instar de Cette expression qui voulait tout et ne rien dire à la fois, perdus dans l’immensité d’un chagrin. 
Je ne souhaitais qu’une seule chose : ne jamais connaître une tristesse pareille. 
Quand nous nous quittâmes, nous échangeâmes nos numéros de téléphone. Un pré gage d’amitié dont j’étais plus que fier. 
  
Je restai plus tard au cabinet, bien après mon dernier rendez-vous. De la paperasse en retard.  La nuit était tombée sur Paris, étonnamment froide en cette saison. 
Les cafés n’avaient pas ouvert leur terrasse. La  buée de leur vitre prolongeait l’hiver. Parfois il neige en Avril disait un chanteur.  Un titre risible à la saison où les bourgeons se multipliaient et les cerisiers donnaient des fleurs. 
Le nez à la fenêtre, je regardai la résistance du froid changer le visage de la capitale. 
C’était un temps à se calfeutrer chez soi, à faire l’amour avec sa moitié sous la couette, où quand la solitude vous en empêchait à écrire des romans. 
Je pensai à Amor Gyrian. Et je le voyais bien se payer un voyage dans l’imaginaire, le stylo grattant ses pages blanches. 
Je me languissais de découvrir leur contenu. Dans 6 mois cela  donnerait un nouveau livre servant de tuteurs pour des névrosés, de déclencheurs de confessions pour d’autres. 
A cette heure, le divan vide réveillait les souvenirs de la journée. Pour une fois aucun patient n’y tenait une place de choix, seul un écrivain au regard mélancolique occupait tout l’espace. 
Qu’il fût virtuel ne changea rien à ce sentiment agréable de ne pas avoir perdu son temps. 
Je pris mon portable. J’envoyai un texto à  Monsieur Omar Gyrian 
Cette nuit je pense à vous et je vous redis Merci. Ce n’est pas le Psy qui vous l’écrit, c’est l’homme
 
Trop fatigué pour rentrer, je décidai de dormir au bureau. Sur le divan. 
  
Le lendemain, le soleil était tout aussi pâle que ces  derniers temps. Le ciel étrangement gris noir. La rue triste, molle comme un week end de novembre. 
C’était le dernier jour d’avril, celui d’habitude qui annonçait le muguet et l’espérance. J’avais envie de marcher, d’aller au kiosque, de passer devant chez Monsieur Gyrian, de voir si les rideaux de la fenêtre de son appartement étaient fermés. Signe intangible qu’il avait écrit toute la nuit et qu’à cette heure avancée du matin, il dormait d’un sommeil mérité. 
Alors que les abords de mon cabinet avaient des allures de jour férié avant l’heure, la proximité de l’immeuble d’Omar Gyrian affichait  à la fois la solennité et la nervosité des événements graves. Devant sa porte des femmes et des hommes déposaient des fleurs. Des journalistes les interrogeaient un a un pour connaître leur sentiment après le drame. 
Un critique littéraire en larmes m’annonça la nouvelle. 
Omar était mort dans la nuit. Il avait mis fin à ses jours. Une balle dans le crâne. Juste après avoir écrit une dernière fois 
Cet ultime mot occupa la première page de tous les quotidiens du pays 
A présent je suis sans attache. C’est un luxe et une souffrance. On ne résiste jamais au vent des passions. On le suit. On est ballotté jusqu'au jour où l'on s'écrase contre un mur. Alors le corps en débris on s'acharne à recoller les morceaux par orgueil. On bricole le truc pour paraître vivant. Seulement quand on n'est maladroit, on se reconstruit à l'envers. Si bien qu’au marché des biens d'occasions, on ne vous remarque plus. Il y a des années déjà que j'ai déchiré l'étiquette à vendre. Las, j’ai décidé de partir sans regret avec le sentiment d’avoir mal fait le nécessaire pour être heureux. A G
Ven 29 Avr - 17:46 (2016)
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El.
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MessagePosté le: Sam 30 Avr - 16:25 (2016)    Sujet du message: N'ARRETEZ PAS D'ECRIRE MONSIEUR GYRIAN Répondre en citant

Sometimes it snows in April... 
La rencontre d'un écrivain et d'un psy. Enorme! 
_________________
El.

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Sam 30 Avr - 16:25 (2016)
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MessagePosté le: Jeu 5 Mai - 15:44 (2016)    Sujet du message: N'ARRETEZ PAS D'ECRIRE MONSIEUR GYRIAN Répondre en citant

"Seulement quand on n'est maladroit, on se reconstruit à l'envers."

Chapeau Hector! Comme toujours, des personnages bien campé qui nous prennent au tripes! Comme ton monsieur Gyrian, n'arrête jamais d'écrire! :-p
_________________
THE TRUTH IS OUT THERE


https://alinoebraun.wordpress.com/


https://www.youtube.com/watch?v=OttPq7ceH9E&feature=youtu.be&eml=2015September21%2F2733333%2F6010044&etsubid=30262197
Jeu 5 Mai - 15:44 (2016)
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moyen chog
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Inscrit le: 21 Juin 2015
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MessagePosté le: Ven 6 Mai - 00:31 (2016)    Sujet du message: N'ARRETEZ PAS D'ECRIRE MONSIEUR GYRIAN Répondre en citant

Plus je lis, plus je me rend compte que je ne sais rien.
Merci hector, j'ai appris quelques trucs.
Ven 6 Mai - 00:31 (2016)
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Iwik
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Localisation: Melun

MessagePosté le: Sam 7 Mai - 14:43 (2016)    Sujet du message: N'ARRETEZ PAS D'ECRIRE MONSIEUR GYRIAN Répondre en citant

J'ai été emballée au début, toujours cette même poésie, cette prose pleine d'images joliment tournées. Et puis j'ai décroché car beaucoup moins sensible à tes dialogues, ils sonnaient faux a ma lecture, ce n'est sûrement que personnel. Mais ca m'a vraiment sortie de l'histoire pour finalement n'en apprécier qu'à la moitié de sa valeur la fin. 
_________________
"Le seul, l'unique voyage est de changer de regard."
Sam 7 Mai - 14:43 (2016)
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La Plume du Chakal
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MessagePosté le: Lun 9 Mai - 13:41 (2016)    Sujet du message: N'ARRETEZ PAS D'ECRIRE MONSIEUR GYRIAN Répondre en citant

J'aime bien ta prose , 
t'as un côté "héritier du XiXe" , j'trouve que là , tu nous a pondu un condensé de tes influences (je crois) ;
Maupassant, Hugo, Gogol ; oui ? Non ? ,
J'sais pas si c'était conscient ou non , mais en tout cas ;
sur le fond donc et la forme , oui , t'as complètement répondu 
au défi , et l'histoire est coolz , efficace , propre ;
Bien ouèj



_________________
http://laplumeduchakal.wordpress.com/

"Un blog qu'il est bien pour le lire"

https://www.facebook.com/laplumeduchakal
Lun 9 Mai - 13:41 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 03:02 (2016)    Sujet du message: N'ARRETEZ PAS D'ECRIRE MONSIEUR GYRIAN

Aujourd’hui à 03:02 (2016)
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