S’enregistrer FAQ Rechercher Membres Groupes Profil Se connecter pour vérifier ses messages privés Connexion
Décomposer les camélias.

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défi n°101 à 110 » Défi n°110
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Iwik
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 09 Nov 2015
Messages: 71
Localisation: Melun

MessagePosté le: Jeu 12 Mai - 01:46 (2016)    Sujet du message: Décomposer les camélias. Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
Dans les ruelles, on passerait presque en marche arrière, mais même avec ça, les voitures se cabossent, et la pierre vient marquer la carosserie, histoire qu'on se souvienne d'être passé là. 
Y a pas de place pour se garer, ou alors faut le faire à l'envers, avec une petite pirouette, toi t'aurais dit "fingers in the noze", mais peut-être bien que tu l'aurais dit en français, pour changer. 
Y a pas de place, mais y a tellement d'air, et nos poumons s'encanaillent, et je fume quand même, pour compenser. Ici, Paris ne me manque jamais, mais parfois je sens autour de moi comme une circulation fantôme, un courant d'air plein d'arômes pestilentielles. Et cette expression te fera hausser des sourcils, puisqu'en lisant arômes, on s'attend toujours à ce que ce soit joli derrière, presque mielleux. Mais ici, y a rien de mièvre, c'est juste plus simple de respirer. 


Parfois je me demande ce que tu dirais de tout ça, comment tu jugerais l'état de la barraque, et puis même, notre état à nous. Qu'est-ce que tu dirais de nos projets foutus en l'air, et de ceux qu'on a menés au bout ? Je crois que t'aurais envie de chialer, mais je suis certaine que tu le ferais pas. 
Mais quand même, si tu venais te garer là, t'en prendrais plein la gueule, la vue, et vu que t'as du pif, tu sentirais ce qu'on a vécu. Et comment c'était beau au début, quand ça naît, quand ça émerge d'on ne sait trop où, avec un sacré package d'insouciance. 


Allez viens, on y va, la Chareyrade c'est par là. 


Le portail est vert tu vois, mais quelque chose de doux, de pâle, un mélange qui pourrait gicler sur tes aquarelles. Et puis tu dois monter quelques marches au bout de cette ruelle, et une fois les marches montées, t'y es. C'est le paradis. Enfin c'est celui des aventuriers, de ceux de passage, de ceux qui ne reviendront jamais. Pour nous, c'est un peu différent. 


Maintenant que t'es monté, faut que je te fasse visiter, mais je sais pas par où commencer, et si je veux rester fidèle, je crois qu'il faudrait d'abord que je te raconte comment c'était avant, avant qu'on casse tout, avant qu'on oublie jusqu'au pourquoi du comment, avant qu'on change la serrure et les clefs, avant qu'on change le nom sur la boîte aux lettres. 
Vu d'ici ça me semble ironique, voir cynique, voir stupide. 
Et à la place, je te raconterai bien plutôt pourquoi j'écoute de l'électro, de la musique complètement décomposée, qui te ferait mal au crâne et qui m'apaise.


Dis Papy, où pleurent les camélias quand il fait trop froid ?


Ils sont tombés amoureux une deuxième fois ici, ils ont visité cette maison typique, un peu plus haut perchée peut-être, avec son grand jardin en escalier, ses figuiers, ses cerisiers, et son ancienne porcherie, réabilitée en on ne sait trop quoi. 
A l'intérieur, le sol était vieux, les pièces petites cohabitaient les unes avec les autres de façon orgueilleuse. La cuisine n'était pas au goût du jour, mais le plafond promettait un joli voyage. Dans l'une des chambres, on trouvait une cheminée, qui avait oublié de multiplier les braises, mais qui donnait du cachet à la pièce avec son marbre bleu et son air d'autrefois. Dans un meuble en chêne dans l'entrée, il y avait un carnet, et à chaque passage on y tracerait quelques lignes, ou pour les moins bavards, on dessinerait, ferait un petit croquis, ou même une grille de mots flêchés, pour dire à bientôt, parce qu'on aura tous envie de revenir. 


Parce qu'ils en avaient visté d'autres, dans d'autres villages, ou au milieu de nulle part, des maisons toutes prêtes, toutes neuves, un peu à l'écart, moins étroite, où l'on respirait mieux.
Des maisons sans poussière, ils en avaient vu.
Mais dans celle-là, il y avait tant à faire, tant à écrire, à reconstruire, à polir, aggrandir, peindre, il y avait tant à vivre en soi.


Dis Papy, à quel quai trouve-t-on des grains de sable ?


On a passé les premiers étés, heureux, insouciants des hivers trop longs à venir. On a pris des couleurs, traversé les rivières de toutes les façons, on a monté une tente dans le jardin et on a dormi à côté, à la belle étoile. On a rencontré des ardèchois, ou même des vacanciers, on a flirté, on a ri à en avoir mal aux joues, on a travaillé dans les campings du coin, on a dansé toute la nuit dans des boîtes oubliées le reste de l'année. On a roulé trop vite sur les routes arpentées, on a effleuré l'accident, on a pris peur, mais on a recommencé. On venait, et on laissait la vie nous atteindre comme elle l'entendait. On a trop bu certains soirs, et pas assez le lendemain, on a embrassé des garçons qu'on connaissait à peine, et peut-être même qu'on a fait un peu plus. On a invité nos amis, et les amis de nos amis, on a dormi les uns sur les autres. 


Et puis, on a cassé des murs, on a repeint les plafonds, et on a changé les fenêtres, les volets, le carrelage. La cuisine a triplé de volume, et c'est assise au bar de l'îlot central que je te raconte tout ça. A l'intérieur, on bascule du gris au blanc, mais par endroit il y a de jolies tâches de couleurs ; des orchidées, des plats en terre cuite aux couleurs du sud, des plaids violines pour l'hiver, des maniques un peu plus vertes, des boîtes de doliprane, des éponges, des théïères. Et puis à l'extérieur, tout ce vert. Les arbres fruitiers en fleurs, l'herbe qu'on tarde à tondre, les cactus qui s'accrochent à tous les niveaux. Il y a même un vieux puit au milieu du jardin, d'où s'extirpe de longues tiges vertes, et quelques fleurs minuscules, d'une couleur rouge, d'une couleur inoffensive. J'en cherche le nom, mais je ne le trouve pas, et peu importe, d'où je suis assise, je les vois, et elles me semblent hésiter entre le coquelicot et le lys japonais. 


On a racheté la maison d'à côté pour s'aggrandir. Alors pourquoi on a fini par se soustraire ? 


Des fleurs hésitent, ou peut-être que c'est moi. J'hésite entre les souvenirs à choisir, je pioche dans ma mémoire les moments à raconter, et je ne sais pas si c'est parce qu'il y en a trop, ou pas assez. Ou peut-être qu'ils se sont juste planqués dans un coin. A droite de ce nouveau poêle qui réchauffe la pièce principale les jours trop longs. 
J'hésite entre les souvenirs, parce que ce n'est pas vrai qu'ici entre ces murs, il n'y a eu que du bonheur, que des jolies choses, que des fous rires, des larmes de joie. Il y a aussi eu des crises d'angoisse, des tasses brisées, des coups partis trop vite, des silences bien trop pesants, et de la pluie, et de la grêle, et de la neige. 
De la grêle, et des grandes toiles vierges de nous, silencieuses à en devenir vulgaires. Et le souvenir de ses mains sur ma peau, l'eau bouillante, et la violence de nos ébats. 


Alors si je devais choisir. Ce serait les Gorettes, cette chambre qu'on a créé à partir de rien, isolée, à l'écart. Sans peinture, sans artifice, juste un sol en lin, un lit qui datait de deux ou trois générations, et des lampes de chevet. 
J'y ai pas remis les pieds depuis près de six ans. Ca me semble inaccessible, ce nid d'amour, où on s'est toujours planté d'armes, et de prières aussi. 
Il était penché sur moi, et pour la première fois, j'implorais quelqu'un, quelque chose qui n'existait pas. Et parfois j'aurais aimé que ce soit toi qui me réponde. Mais déjà à ce moment-là, t'avais dû pourrir dans ta tombe, le corps complètement bouffé, flétri, émietté, décharné. 


On a déraciné certains arbres, on a enterré le chat, et puis la chienne aussi, et on a planté un olivier, puis un deuxième. Et peut-être même des camélias. On a ramené le canapé en cuir noir, changé trois fois de télé avant de trouver la bonne taille. On a mis des étagères, on a viré le meuble de l'entrée, mais y avait même plus vraiment d'entrée. Y a du parquet, deux trois bougies et des tableaux posés au sol. On a oublié de percer des trous. 
T'aurais aimé la salle d'eau aussi, elle doit bien faire quinze mètres carré. Ou peut-être que ça sert à rien tout cet espace inhabité. L'hiver, il y fait trop froid, à s'en geler les petits cheveux perdus dans la nuque. 


L'été ne semble plus vouloir passer ici, et pourtant je sais qu'il reviendra. Mais y aura plus de barbecue en famille, puisque y a plus vraiment de famille non plus. On est décomposé, un peu comme la musique que j'écoute, un peu comme le plus que parfait. 
L'idée du début c'était de te faire baver d'envie de là où t'es, que ça dégouline et que ça tâche ton linceul. Mais le meilleur s'est éclipsé avant de rencontrer la fin. J'ai trop hésité, trop fumé, parce qu'y a pas assez de place pour se garer, mais trop d'air dans les poumons. Et je m'y noie. J'étouffe d'avoir pris la tasse en plein désert. 


Je suis arrivée y a trois jours, et il pleut des cordes depuis, si t'étais là, tu te moquerais de nous, et tu nous dirais de ramener nos jolis petits culs en Bretagne, parce que là-bas ça te mine pas le moral la pluie, non, ça te donne juste envie d'enfiler un ciret et des bottes avant de rejoindre le navire. 


Mais ici Papy, on a peut-être souffert, on s'est peut-être divisés, on a peut-être même changer de rêve, de repère. Mais ici, on en a fait des nuits blanches, des dîners qui s'étendent jusqu'au jour d'après, des bains de minuit, on a fait du coloriage, et on a dépassé. Ici, on n'a pas voulu faire joli, droit et simple, fallait juste que ce soit là, palpable, bien vivant, fallait qu'on puisse prendre le pouls de l'autre, et que sa chanson rejoigne la litanie des cigales. Fallait juste qu'on puisse déborder, faire des pauses, des régimes, fallait qu'on prenne des kilos d'espoir, et qu'on se saoule la gueule de nos envies démodées et des décisions qu'on ne pourra jamais prendre. 


Ici, les camélias pleurent, même en hiver.
_________________
"Le seul, l'unique voyage est de changer de regard."
Jeu 12 Mai - 01:46 (2016)
Auteur Message
El.
Mega Coup de Coeur
Mega Coup de Coeur

Inscrit le: 05 Oct 2014
Messages: 429

MessagePosté le: Jeu 12 Mai - 10:04 (2016)    Sujet du message: Décomposer les camélias. Répondre en citant

Je suis très émue et attirée par ta manière d'écrire sans trop me l'expliquer. J'aime être emmenée et je crois que c'est ce truc là qui fonctionne bien. Tu m'embarques sans trop de destination précise. J'ai le sentiment que tu construis pas ton texte, qu'il s'écrit de lui même presque, dans une suite logique de souvenirs. Tu fais des allers retours passé/présent. J'aime que tu fasses un parallèle avec l'éléctro, la manière dont t'amènes de la musique dans les têtes face au silence de la baraque qui en impose. Putain elle a vécu mille vies cette demeure et on peut ressentir sa force et sa poésie. J'ai beaucoup aimé. La dernière phrase est sublime.
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Jeu 12 Mai - 10:04 (2016)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
valet2trefle
Super coup de coeur...
Super coup de coeur...

Inscrit le: 09 Avr 2015
Messages: 832
Localisation: Paris, Orléans, Tokyo...

MessagePosté le: Ven 13 Mai - 17:52 (2016)    Sujet du message: Décomposer les camélias. Répondre en citant

Oh ben tout comme El., ton texte m'a beaucoup touché. Il est écrit un peu comme une lettre je trouve, quand on rédige en disant tout ce qui nous passe par la tête mais qu'on garde quand même un fil rouge, un message à faire passer. Tu as vachement bien joué avec la contrainte. Le personnage principal de ton histoire, c'est cette maison. Super texte! 
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Ven 13 Mai - 17:52 (2016)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
Giga Coup de Coeur...

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 837

MessagePosté le: Mer 18 Mai - 12:55 (2016)    Sujet du message: Décomposer les camélias. Répondre en citant

Avec des anecdotes, par petites touches tu dresses un très beau tableau de cette maison, de son âme emportée par un maelström d'émotions. Bravo
Mer 18 Mai - 12:55 (2016)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
hector vugo
Super Master CDC *
Super Master CDC *

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Mer 18 Mai - 13:11 (2016)    Sujet du message: Décomposer les camélias. Répondre en citant

 C'est un texte qui fleure bon le sud. C'est coloré, gai, sautillant avec une petite pointe de nostalgie qui lui donne un charme fou.
Mer 18 Mai - 13:11 (2016)
AIM MSN Skype
Auteur Message
Alinoë
Méga CDC...
Méga CDC...

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 1 789
Localisation: Bruxelles

MessagePosté le: Jeu 19 Mai - 11:24 (2016)    Sujet du message: Décomposer les camélias. Répondre en citant

Comme Valet, j'ai vraiment eu l'impression de lire une lettre écrite comme ça, d'une traite. Tu sautes de souvenirs en souvenirs, nous décrit cette maison sans t'étaler sur les descriptions. Tu passe parfois du coq à l'âne mais on s'en fiche, on lit, on est avec ton personnage, perdus dans les méandres de ses souvenirs.
Le thème est là et la contrainte se respecte toute seule parce que, au fond, tout ce qui compte c'est cette maison.

Bref, merci à toi et bravo pour cette belle participation!
_________________
THE TRUTH IS OUT THERE


https://alinoebraun.wordpress.com/


https://www.youtube.com/watch?v=OttPq7ceH9E&feature=youtu.be&eml=2015September21%2F2733333%2F6010044&etsubid=30262197
Jeu 19 Mai - 11:24 (2016)
Visiter le site web du posteur Skype
Auteur Message
Contenu Sponsorisé




MessagePosté le: Aujourd’hui à 08:08 (2016)    Sujet du message: Décomposer les camélias.

Aujourd’hui à 08:08 (2016)
Poster un nouveau sujet  Répondre au sujet   Jetez l'encre ! Index du Forum » Défi n°110

Page 1 sur 1
Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures

Montrer les messages depuis:

  

Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | créer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB GroupTraduction par : phpBB-fr.com
Xmox 360 by Scott Stubblefield