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L'odeur des souvenirs

 
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valet2trefle
Super coup de coeur...
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MessagePosté le: Ven 13 Mai - 15:14 (2016)    Sujet du message: L'odeur des souvenirs Répondre en citant

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« Bon sang, mais tiens la mieux que ça! Comment tu veux que j'y arrive si elle gigote dans tous les sens! » 
Je pesai de tout mon poids sur la brebis qui se débattait pour se dégager de mon étreinte, essayant du mieux que je le pouvais de la clouer au sol. La bête devait bien être aussi grande que moi et peser le double de mon poids, mais jamais je n'aurais abandonné pour si peu. Du haut de mes 6 ans (et de mes 15 kilos tout mouillé), j'étais le deuxième homme de la maison et je devais agir comme tel. Ce n'était pas parce que la dîme venait d'être prélevée et que nous n'avions plus qu'un véritable repas par jour que je devais me montrer faible. 
« Voilà, parfait. Reste comme ça. Et toi maintenant, vient téter. » 
Mon père souleva un agneau juste né pour le porter aux mamelles de l'ouaille. Sa mère et ses deux frères étaient morts lors de la mise bât et leurs corps encore chauds gisaient un peu plus loin, inertes et sans vie. L'étable sentait la paille souillée, le mouton et le sang. Elle n'était pas très grande mais l'on pouvait y réunir une dizaine de bêtes en hiver, quand il faisait trop froid pour les laisser au pré, et y aménager facilement de petits compartiments au printemps, pour y installer les brebis prêtent à agneler. Ces petites cases faites de cageots superposés et attachés solidement par des ficelles nous permettaient de les isoler et de pouvoir les surveiller plus facilement. 
« Bordel mais je suis entouré d'abrutis c'est pas possible! Tu vas boire, oui?! » 
L'agneau avait absorbé le premier lait indispensable à sa survie mais avait rapidement arrêté de prendre la mamelle après quelques gorgées. 
« Roland, amène-la à la maison. Pose-la près du feu pour la réchauffer et occupe-t-en bien. Elle nous a coûté trop cher pour qu'on la laisse crever. » 
Mon père jeta un coup d'œil énervé aux carcasses et me fourra le nouveau-né dans les bras avant de sortir par la double porte qui menait à l'extérieur, Raspière sur ses talons. Notre chien de berger le suivait partout, où qu'il aille, et cela me rendait un peu jaloux. 
Je réajustai mes prises sur l'agneau et fis demi-tour. Les rayons du soleil qui passaient par les ouvertures creusées dans les murs avaient la lueur dorée caractéristique des dernières heures de la journée. Bientôt il ferait nuit noire dans l'étable et personne ne viendrait s'y aventurer, ne serait-ce la chouette qui avait élu domicile sous la chaume de notre toit. Je montai la marche devant la porte qui menait directement à notre logis et actionnait la poignée. Le mécanisme d'ouverture était placé suffisamment haut pour qu'aucun enfant ne puisse la toucher et c'est non sans une certaine fierté que j'entrai dans la salle unique de notre maison. L'odeur de mouton me suivit dans l'habitat mais se mêla bientôt aux parfums des joncs séchés qui recouvraient le sol et de la soupe que ma mère avait mis à chauffer au dessus du feu. Cela sentait le laurier et le romarin, les poireaux et les carottes. 
Je contournai la grande table en bois placée au centre de la pièce et posai l'agneau devant la cheminée, sur le tapis de laine brute qui nous servait de couche à moi et mes frères, quand il faisait trop froid pour dormir sur la mezzanine au dessus de nos têtes. L'entresol était le seul assemblage en bois de la maison avec la cloison qui séparait le foyer de la bergerie. Les planches de cette dernière étaient parfois si abimées qu'on pouvait passer nos doigts dans les creux et caresser le chanfrein des brebis curieuses. Le reste avait été bâti en pierres calcaires de la région, blanches avec des rainures rouges quand l'eau de pluie avait charrié du fer en traversant les falaises qui surplombaient le fleuve. C'était une pierre facile à graver et de nombreux dessins plus ou moins reconnaissables recouvraient le bas des murs, là où mes frères et moi avions laissé libre cours à notre imagination quand mes parents avaient le dos tourné. L'odeur de la suie se fit plus forte quand je m'agenouillai près de la cheminée. 
« Guillain, regarde, Roland a ramené un agneau! » 
Le benjamin de la famille se cacha derrière les jambes d'Adrien, penché sur ma protégée. 
« Papa m'a demandé de m'en occuper. Sa mère est morte quand il est né. 
- Il est moche en tout cas, et il pue. 
- Toi aussi tu puais quand tu es né! 
- Même pas vrai! 
- Doucement les garçons! Vous allez réveiller votre sœur. » 
Mes yeux se tournèrent sur le bébé dans sa poche en laine, accroché au mur à côté des quelques légumes, de la viande séchée et des petits sacs de pomme de terre. La laisser dans son berceau sans quelqu'un pour la surveiller aurait été une invitation pour les rats à festoyer de ses doigts, de ses oreilles et de son nez. 
« Elle est déjà réveillée. » 
Ses grands yeux noirs étaient ouverts et regardaient à droite à gauche avant de fixer un point et de ne plus bouger. Ma mère posa le panier en osier qu'elle était en train de tresser et se leva pour la prendre dans ses bras. Adrien en profita pour chiper un morceau de pain dans la cavité qui nous servait également à stocker le beurre, les œufs et les fromages que mon père vendait au marché. 
L'odeur du lait caillé, du sel et de mie de pain séchée me vint au nez. 
« Cette petite... soupira ma mère. Elle ne pleure jamais. Elle ne bouge jamais. Elle est si calme... j'ai peur qu'elle ne vive pas assez longtemps pour qu'on puisse la nommer. » 
Ces paroles me rappelèrent à la réalité et je me levai soudainement pour sortir par la porte d'entrée. Le soleil était maintenant très bas et mon père n'allait pas tarder à arriver, il fallait que je me sois occupé de l'agneau avant son retour si je ne voulais pas me prendre une torgnole. 
Je marchai jusqu'au puits qui rasait le sol à l'angle de notre maison et soulevai la roue de charrette qui le recouvrait constamment. Le vent s'était levé et je frissonnai en remontant le petit sceau de bois, pressé de retrouver la chaleur des flammes et le craquement des joncs sous mes pieds. 
Je repoussai la porte en sens inverse et empoignai le linge que ma mère utilisait pour laver la table. 
L'odeur des herbes séchées, de la soupe et des brebis, du fromage et de la suie. L'odeur des bougies à la cire d'abeille aussi, et des crottes de poules. 
L'une d'elles caqueta furieusement alors que je manquais m'étaler au sol après m'être pris les pieds dans son plumage et le rire de Guillain s'éleva dans la maison, plein de joie enfantine. Adrien le rejoint bientôt et je m'agenouillai en grommelant à côté de l'agneau que je voulais laver. La chaleur du feu me chauffait agréablement le dos. Le tapis de laine était moelleux sous mes fesses. L'odeur de brebis, de joncs séchés, de suie et de crottes de poulets, l'odeur du sel et du fromage, de la soupe et du pain sec, l'odeur des bougies à la cire d'abeille et de la sueur de mes frères m'emplissait. L'odeur des êtres aimés. 
L'odeur de mon foyer. 
  
« Hey! Regardez où est-ce qu'on l'a trouvé, le bâtard royal! » 
L'odeur de la paille fraiche et des moutons, l'odeur du sang. Mon sang. 
« Le petit prince se traine dans le purin au milieu des bêtes! Au moins, il y en a un qui a compris où se trouvait sa véritable place! » 
Je me recroquevillai en gémissant, protégeant mon visage de mes bras pour atténuer les coups qui allaient venir. Les hommes de ma belle-mère, la Reine, n'avaient jamais été tendre depuis mon arrivée dans ce château maudit qui me donnait des cauchemars toutes les nuits. Je revoyais toujours cette porte noire, cette grande porte noire qui m'avait avalé comme un monstre des entrailles duquel je n'arrivais jamais à me libérer. Je revoyais toujours ces chevaliers bardés de fer qui m'avaient enlevé et m'avaient lancé en pâture aux mâchoires féroces de cette forteresse froide et humide. 
L'homme de main me souleva par le col et me traina à sa suite, mes pieds touchant à peine le sol. 
« Bouge ton cul, bâtard, on te ramène chez toi. » 
Il me tira à travers la cours, le long de couloirs et d'escaliers, de salles d'armes et de banquet, puis me jeta dans la chambre qui m'avait été assignée, à l'étage des chevaliers et des familles de la basse noblesse. 
La porte se referma derrière moi et je restai là, planté sur mes jambes, droit comme un piquet. 
L'odeur de poussière et du linge mouillé, l'odeur des bougies parfumées et du papier. 
Ce n'était pas chez moi. Ce n'était pas mon foyer. 
Ma maison avait l'odeur des moutons et des joncs séchés, de la soupe et du lait caillé, elle avait l'odeur de la paille souillée et des crottes de poulets, de la cire d'abeille et de la sueur de mes frères. Elle avait l'odeur des pierres calcaires et du bois coupé, de la laine et du parfum de ma mère. Elle avait l'odeur de la faim et du travail. Elle avait l'odeur du rire de mes frères et de la fourrure de Raspière. 
Elle avait l'odeur du passé. 
  
Elle avait l'odeur des souvenirs et j'avais peur de l'oublier. 



 
 
 



 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 

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Ven 13 Mai - 15:14 (2016)
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El.
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MessagePosté le: Sam 14 Mai - 10:45 (2016)    Sujet du message: L'odeur des souvenirs Répondre en citant

Je trouve ça vraiment bien joué la manière dont tu traites du thème et de la contrainte. C'est original et efficace. Ton texte est bien écrit, on est plongé dans cette période lointaine (que tu sembles maîtriser vraiment bien et jusque dans les détails) et en même temps tu fais ça avec modernité ce qui apporte du contraste à l'ensemble, j'ai trouvé ça vraiment bien fait! 
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El.

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Sam 14 Mai - 10:45 (2016)
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christine
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MessagePosté le: Mar 17 Mai - 08:37 (2016)    Sujet du message: L'odeur des souvenirs Répondre en citant

Ton texte m'a fait voyager, pas dans un pays lointain, mais voyager a l'interieur au milieu des souvenirs et des odeurs.
tu m'a fait sentir l'odeur de la paille, l'odeur du bonheur et celle de la souffrance a la fin.
bravo
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Mar 17 Mai - 08:37 (2016)
Auteur Message
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MessagePosté le: Mar 17 Mai - 23:24 (2016)    Sujet du message: L'odeur des souvenirs Répondre en citant

ton récit possède la texture de jadis et tu la distilles avec science. On ressent très bien par nos sens en éveil l'environnement rude et chaleureux à la fois dans lequel vivait le garçonnet avant d'en être arraché. Bravo
Mar 17 Mai - 23:24 (2016)
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hector vugo
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MessagePosté le: Mer 18 Mai - 13:24 (2016)    Sujet du message: L'odeur des souvenirs Répondre en citant

 Tu nous offres un voyage dans le temps très original. En "odorama". C'est juste et précis tout en étant attrayant.
Mer 18 Mai - 13:24 (2016)
AIM MSN Skype
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Alinoë
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MessagePosté le: Jeu 19 Mai - 11:10 (2016)    Sujet du message: L'odeur des souvenirs Répondre en citant

AAAh mais...AAAh! C'est tout? lol  J'en veux encore, moi!

Comme les autres, j'ai vraiment adoré ta façon de traiter le t/c, de nous faire découvrir ces deux maisons (enfin, la maison et le château) par les odeurs, les sensation de ce petit garçon.

Mais tu ne fais qu'effleurer un univers, une histoire derrière qui me donne juste une envie: te demander la suite! XD

(D'ailleurs, tu le sors quand ton romaaaan? )
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Jeu 19 Mai - 11:10 (2016)
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valet2trefle
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MessagePosté le: Jeu 19 Mai - 16:10 (2016)    Sujet du message: L'odeur des souvenirs Répondre en citant

Haha merci Ali! Merci tout le monde ^^


C'est vrai que ce n'est qu'une petite fenêtre ouverte sur une bien plus grande histoire... qui n'existe pour le moment que dans ma tête hum.
Mais pour ceux que ça intéresse il y en avait déjà un petit bout ici: Comme le batard que je suis

(rien à voir avec le roman mais ça pourrait en faire un autre... un jour...)
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Jeu 19 Mai - 16:10 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 03:58 (2016)    Sujet du message: L'odeur des souvenirs

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