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L'ELEPHANT GOTHIQUE

 
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hector vugo
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Inscrit le: 18 Sep 2013
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Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Lun 16 Mai - 11:58 (2016)    Sujet du message: L'ELEPHANT GOTHIQUE Répondre en citant

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L’ELEPHANT GOTHIQUE 
 
  
 
Plus tard j’aurai une maison de campagne, un machin hollywoodien avec des portes fenêtres toujours ouvertes, une piscine intérieure, une grande cuisine sentant la ratatouille, et une sono à faire pleurer Beethoven
 
On écrit de ces bêtises quand on est gosse. Je crois que j’ai eu à peine la moyenne à cette rédac’. Je me souviens du sujet : « la maison de vos rêves ». C’était en 4éme avec Madame Arielle. C’était le temps où le français et moi  n’étions pas en bon terme. 
 
Aujourd’hui cela a un peu changé, je lis du Corneille dans une pièce exiguë. Et à voix haute s’il vous plaît 
 
  • Oh rage, oh désespoir,  oh vieillesse ennemie….. 

Je me  lève et tire la chasse d’eau. Je me lave les mains. 
 
A ceux qui pensent qu’un personnage prend possession de vous et vous transporte hors de monde au point d’avoir la tête plus grosse qu’un melon, je les invite à se soulager l’égo et plus si affinité dans mes toilettes. Si toutefois vous pouvez y entrer Aussi petites qu’une cabine téléphonique, aussi nobles qu’un cercueil (pour couple) debout, seuls les modestes gabarits de l’humilité y ont accès. A l’intérieur des croisillons en bois vous séparent du cabinet d’aisance pour dames. 
 
En fait c’est un confessionnal de l’arrière train. Pas très éloigné de l’original. 
 
C’est l’unique lieu de la maison ou la notion d’égalité existe 
 
Que nous soyons puissants ou misérables, nous avons tous la culotte sur les chevilles. Nous évacuons comme tout le monde. 
 
Je sors des toilettes, j’ai l’impression d’être un Frankenstein. Je me déplie, je me « désincline ». 
 
Je me sens pourtant minuscule, plus jeune que le carrelage au sol, que les murs alentours, plus étriqué aussi que les vastes fenêtres dont les écailles colorées finissent de se désintégrer au contact du soleil. 
 
Me voilà au milieu d’un éléphant gothique à la charpente imposante, un vieil animal pathétique qui tente de s’élever à des hauteurs presque inhumaines. 
 
Plus près de Dieu en apparence quand on aperçoit, à travers le plancher transparent de la mezzanine, un puit de lumière ou jadis logeait une cloche. 
 
Le tocsin ne sonne plus depuis des lustres.  
 
Midi approche, je vais écouter de la musique profane. Un bill Evans à vous damner.  
 
L’autel s’est transformé en station MP 3  distribuant les hosties mélodiques. 
 
Les colonnes sur les côtés ont oublié les anges et les bougies, j’y ai mis des enceintes. 
 
Parfois le silence est la meilleure des introductions pour un standard de jazz. 
 
J’aime entendre l’absence avant le piano sur »young and foolish » et imaginer les silhouettes de ces individus qui hier occupaient tous les dimanches les bancs pour prier. 
 
Aimeraient-ils voir à leur place, ce vaste canapé formant un carré ouvert d’un rouge cardinal douteux ? 
 
Peut-être pas. Ils y trouveraient sans doute le signe d’une diabolique décadence. 
 
Comme cette table basse en plexiglass ou s’allongent des revues aussi éphémères et futiles que le monde dans lequel je vis. 
 
Elle occupe l’espace d’une manière étrange et dresse une ligne parallèle à celle du canapé. Géométrie de l’opulence 
 
Je saisis la télécommande et la pointe en direction de la station. 
 
Le silence se tait. Bill joue. 
 
On touche soudain au mystique. 
 
Et l’âme de la maison réapparait par les notes, leur aération. L’acoustique. On oublie la couleur, le blanc des façades, les photos en noir et blancs accrochées aux murs, la cuisine au-delà de l’ancien autel. Toute cette supposée modernité. Le passée même customisé se voit. Il est dans l’air, on le respire. On ne l’aspire jamais. Il est en suspension. 
 
Il m’arrive d’imaginer les fantômes catholiques faire la queue et réclamer le pain de la communion. Je les observe  s’installer autour de la table près du four et partager le repas. 
 
Simple hallucination. C’est le fruit étonnant d’une combinaison : celle d’une odeur et d’une mélodie. D’une ratatouille mijotant à feu doux et des ultimes mesures de Young et Foolish. 
 
S’assoir un temps et s’absorber de cette scène, la contempler et se dire que le délire a du bon, surtout quand il est fidèle à l’histoire d’un lieu. 
 

N’oublie pas ce que tu dois aux ancêtres 
 
Sans l’archéologie du cœur tu n’es presque rien 
 
Une simple poussière dans l’œil 
 
Qu’une larme aura vite fait d’évacuer aux oubliettes de la tristesse 
 
  
 
Le steinway du divin pianiste achève sa complainte. Le silence revient. Le pollen de la nostalgie se pose comme la poussière sur les meubles.  
 
Cette maison est si vide, si dilatée que la solitude ressemble à ces femmes en surpoids que j’ai jadis aimées en cachette parce que  belles et inaccessibles. 
 
J’ai acheté cette demeure sur un coup de cœur, un coup de folie, une irrépressible  envie d’y voir mes enfants courir, rire, vivre bruyamment,  pour faire en sorte que l’avenir lui donne une seconde jeunesse. L’avenir ne vient qu’une semaine sur deux, l’avenir a 9 et 12 ans. Il porte deux prénoms Théo et Honoré. Des jumeaux. L’avenir est blond aux yeux et m’appelle papa. 
 
L’avenir est un miracle permanent qui plonge dans le jacuzzi en forme de bénitier que j’ai installé à l’endroit même où quelques siècles avant nous, l’harmonium jouaient des notes. 
 
Les cris  des enfants ont remplacé l’Ave Maria de Gounod. 
 
Quand je les entends, il m’arrive de pleurer de joie. 
 
Je sais qu’ils viendront bientôt. Ils me parleront de leur mère avec des pépites de tendresse dans la voix que je leur envierai. 
 
Moi qui n’ai que des cailloux de haine quand je dis son prénom. 
 
C’est quoi le grand amour papa ? m’a demandé Théo il y a une semaine. Je n’ai pas trouvé immédiatement la réponse à sa question. 
 
J’y ai réfléchi depuis et ai mis des mots d’adulte dessus. 
 
C’est un bonheur qu’on n’a pas vu grandir. On en regrette les premiers pas. C’est aussi un sentiment que l’on a cru moche comme une habitude quand il vous a tenaillé le cœur avec trop d’insistance. A peine parti, on lui trouve le charme épatant des premiers émois. 
 
Je jette un œil dans la casserole. La ratatouille mijote encore. L’odeur de la courgette et de la tomate qui compotent m’ouvre l’appétit.  Les enfants auront faim. C’est certain. On ne résiste pas à ce fumet. 
 
J’ouvre la porte fenêtre pour aérer. Elle donne sur le potager. Il n’est pas avare en cultures, Fruits et légumes y foisonnent. C’est un magnifique pied de nez. Quand je pense que c’était l’ancien cimetière. 
 
C’est quoi l’éternité m’a demandé Honoré il y deux semaines. J’ai éludé la question. Je me suis donné le temps de la réflexion. 
 
Et j’ai trouvé. C’est un concombre à la date de consommation illimitée. On le mange quand on veut. 
 
Tout bien considéré, il n’existe ni de concombre à la date de consommation illimitée, ni d’homme immortel. Rien ne reste. Excepté les souvenirs. Ils se transmettent. On les garde dans des boites plus ou moins grandes. 
 
Je ne sais pas quel miracle, mais j’ai toujours un quart d’heures devant moi. Je ne coure jamais. Je laisse le temps venir pour mieux l’apprivoiser. 
 
Je m’éloigne de la cuisine. J’abandonne ma ratatouille. Je monte à la mezzanine. Un bureau, une bibliothèque, une méridienne, une suite parentale avec son lit, son dressing, sa salle d’eau. Un cache misère contemporain. J’aime traverser cet endroit et revivre le passé récent de mes bonheurs intimes : les livres que j’ai lus, les femmes que j’ai aimées, les instants de solitude dans mon bain ou je me suis débarrassé de mes petits regrets et me suis délesté de mes peaux mortes. 
 
Je fais des allers et retours. Je rembobine le film de ma vie ici. Et quand j’atteins le générique du début, celui de cette minute où pour la première fois je me suis senti chez moi, je perçois distinctement les voix des siècles passées. 
 
J’entends les homélies, les psaumes, les prières, le recueillement, les murmures. Je sens les pierres libérer la fraicheur pour les jours d’étés, restituer la chaleur pour ceux d’hivers, la charpente me raconter la douleur des bâtisseurs et leur incroyable patience devant l’immensité de leur tâche. 
 
Suis-je à la hauteur de cette histoire, de son héritage ? Je ne le pense pas. Je suis un « usufruitié ». Je paie ma dette comme je peux. Le propriétaire là-haut m’enverra les huissiers quand il jugera opportun de récupérer son bien. En attendant je vis avec mes souvenirs, ceux dans cette église. Je fais en sorte qu’ils cohabitent 
 
Cette maison, c’est young et foolish de Bill Evans, c’est mes histoires d’amours (mes bonheurs que je n’ai pas vus grandir), c’est également un concombre immortel, des messes, des prières, des silences, des cris et de larmes de bâtisseurs. 
 
Mais c’est surtout la voix de mes enfants quand ils me disent : « bonjour papa ! ». 
 
Lun 16 Mai - 11:58 (2016)
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El.
Mega Coup de Coeur
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Inscrit le: 05 Oct 2014
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MessagePosté le: Lun 16 Mai - 14:30 (2016)    Sujet du message: L'ELEPHANT GOTHIQUE Répondre en citant

Plein d'Amour et de douceur dans les murs de cette maison spirituelle et chargée d'histoire. Très agréable à lire, il y a beaucoup de charme dans ce texte délicat Hector. Merci beaucoup 
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Lun 16 Mai - 14:30 (2016)
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valet2trefle
Super coup de coeur...
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MessagePosté le: Lun 16 Mai - 17:47 (2016)    Sujet du message: L'ELEPHANT GOTHIQUE Répondre en citant

C'est autant un récit de vie que l'histoire d'une maison, et c'est souvent le cas. Très chouette comme texte, j'ai bien aimé ^^ 
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Lun 16 Mai - 17:47 (2016)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Mar 17 Mai - 12:17 (2016)    Sujet du message: L'ELEPHANT GOTHIQUE Répondre en citant

Tu esquisses avec finesse et drôlerie un temple tapissé de solitude, de musique et de réconfort. La fraîcheur des jumeaux y vibre comme un diapason. Bravo
Mar 17 Mai - 12:17 (2016)
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Alinoë
Méga CDC...
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Inscrit le: 18 Sep 2013
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MessagePosté le: Jeu 19 Mai - 10:58 (2016)    Sujet du message: L'ELEPHANT GOTHIQUE Répondre en citant

Aaah Hector, y a pas à dire, j'adore ta façon de décrire et d'écrire tes histoire! *-* 

Rien que l'idée de départ, le lieux de culte devenu maison, est extra! Tu décris tout ça avec légèreté et finesse, nous fait découvrir tous les recoins de cet espace et ses souvenirs qui "flottent" dans l'air comme ça, tranquille, mine de rien.

Pourtant, j'ai un goût de trop peu en arrivant à la fin, comme si j'avais entrouvert la porte, inspiré un grand coup puis refermé sans avoir le temps d'apprécier. Bon, c'est plus positif qu'autre chose; ça veut dire que j'aurais pu te lire encore et encore et encore...

En bref, merci à toi pour cette belle participation! Et vivement la prochaine!
_________________
THE TRUTH IS OUT THERE


https://alinoebraun.wordpress.com/


https://www.youtube.com/watch?v=OttPq7ceH9E&feature=youtu.be&eml=2015September21%2F2733333%2F6010044&etsubid=30262197
Jeu 19 Mai - 10:58 (2016)
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hector vugo
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MessagePosté le: Jeu 19 Mai - 13:32 (2016)    Sujet du message: L'ELEPHANT GOTHIQUE Répondre en citant

 Merci à vous

Et désolé que le texte soit court Ali.

Mais un histoire réussie se résume chez le lecteur par deux commentaires :

- Ca m'a plu
- C'est déjà fini

Bref je suis ravi.
Jeu 19 Mai - 13:32 (2016)
AIM MSN Skype
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 10:09 (2016)    Sujet du message: L'ELEPHANT GOTHIQUE

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