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defi 110

 
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moyen chog
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MessagePosté le: Mar 17 Mai - 01:55 (2016)    Sujet du message: defi 110 Répondre en citant

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Ma mère avait une fâcheuse habitude. Elle adorait déménager. Alors, au gré des naissances, au fil des années, on habitait dans des maisons de plus en plus grandes.
Par la suite, je m'apercevrais qu'elle choisirait des maisons de plus en plus petites. Au gré des départs, au fil des années.
Mais ça, c'est une autre histoire.




Ma mère berçait dans le creux de ses bras potelés, mon petit frère. Le dernier né. L'ultime. Le seul de la fratrie a être né à l'hopital. D'ailleurs, la sage femme avait dit à ma mère "Ce sera le dernier, le moule est cassé" J'avais cinq autres frères et trois sœurs.
Moi, j’étais ballotté de droite à gauche, à cause des nombreux nids de poule, sur la banquette du vieux camion que le patron de mon père avait prêté, avec son chauffeur, pour le déménagement.


Le chauffeur s'appelait Mr Bergerie. Un type petit, rondouillard et chauve. Toujours en bleu de travail, même le dimanche. Le rouge lui montait à la tête dès qu'il faisait le moindre effort. Et là, sur cette petite route étroite, tortueuse et vallonnée, il était devenu plus rouge que la fraise Tagada qui gisait au fond de la poche de mon short décrépi.
Alors, au bout de quelques kilomètres harassant, notre routier éreinté, poussait des petits cris rauques à chaque changements de vitesse. Les pignons souffraient. L'acier rugissait. Ma mère parlait à mon petit frère effrayé, et moi, j’étais toujours secoué d'une épaule à l'autre, cirant par la même la banquette en skaï bleu délavé. Les hurlements du moteur impuissant couvraient les mots rassurants et les cris proférés par ma mère et sa jeune progéniture. C'est peu dire que, quand le chauffeur coupa le moteur devant ce qui allait devenir notre maison pendant les sept prochaines années, nous nous sommes tous regardés, effrayés par tant de silence.


La maison était grande. Non, pas grande. Longue. Très longue. Située dans la grande rue du village, elle en occupait presque l'entièreté. Avant elle, il y avait un bar, tenu par deux célibataires moustachus. Après elle, il y avait une grande maison bourgeoise à deux étages qui appartenait à notre nouveau propriétaire. Et, en bas de la rue, une bâtisse habitée par un couple. Le mari passait son temps libre à nettoyer sa voiture, la démonter, la repeindre, et a la remonter. Ce qui faisait dire à sa femme " Tu aimes plus ta DS que ta Déesse".


Mais avant de pouvoir prendre possession des lieux, il a fallut " se coltiner" - c'est le terme parental - notre nouveau propriétaire. Mr Rabot. Homme d'un certain âge, marié à une petite femme effacée, père d'une cantatrice à l'opéra de Paris aux cheveux longs et blonds qui lui tombaient derrières les genoux. Homme aigri, radin et méchant, le genre d'homme qui ressemble à son physique.
Bon, je pense que ma mère avait omis de lui dire que la famille comptait dix enfants.
D’où sa stupeur.
D’où sa surprise.
D’Où son effroi.
Car, avec le vieux Saviem et son chauffeur, le convoi se composait de quatre voitures réquisitionnées par ma mère pour trimbaler les marmots, les ados et les quelques cartons n'ayants pas trouvés place dans la remorque. Une Panhard, une Dauphine, une DS et une 2CV, toutes conduites par mes oncles et toutes garées dans la grande rue du village assommé devant un tel ramdam. En quelques minutes, la population du village venait de passé de 90 âmes à plus de 100.


Et la maison,?


La maison, on ne pouvait pas y rentrer, car l'odieux propriétaire impétueux ne voulait pas donné les clefs à ma mère. Alors, de palabres en palabres, de discussions en discussions et de haussements d’épaules en doigts tendus les heures passèrent. et avec elles, le prêt du camion et de la fraise tagada.
Alors, ma mère prit la seule décision qui s'imposait: décharger le contenu de la remorque au milieu de la place du village. Et le village assoupi, se réveilla devant un tel bordel. Et les quelques hommes présents vinrent donner un coup de mains. En moins d'une heure, tout les cartons, tout les meubles, tout  les marmots et tout les ados jonchaient la place en face de la maison longue.
Bien sur, le maire, le garde champêtre et le curé, accourus sur les lieux, s’évertuaient à trouver une solution avec l'intraitable Mr Rabot.
Le vieux Saviem repartit, dans un nuage noir de diesel particulés. La torpeur d'une fin d’après midi d'été s'installa.
Alors, le maître d’école arriva et avec lui les gendarmes du chef lieu de canton le plus proche. A 18 heures, devant une menace de procès, le propriétaire céda et avec lui la porte de la maison longue.
Les rapports tendus avec Mr Rabot l’intransigeant, qui s’étaient installés ce jour là, le restèrent pendant sept ans. Mais nous avions gagnés la sympathie de tout le village. Et les hommes étaient là pour nous aider à rentrer dans la maison les meubles et les cartons.
Et la soirée se termina au bistro d'a coté, inviter par les frères moustachus et rigolards.


Hormis ma mère, mon père avait deux passions. Son travail, il était potier, et le jardinage. Alors, quand nous sommes tous rentrés dans la maison longue, il se dirigea, comme un robot, vers le jardin. 1000 m2, légèrement en pente, d'un seul tenant. Déjà, dans sa tête, il imaginait les rangs de patates, les rames de haricots, les parterres de fraises,  déjà, dans sa tête, il binait, il sarclait, il bêchait, il désherbait. Déjà, dans sa tête, il récoltait.
En haut du jardin, trônait une petite cabane en bois, c’était les WC. Enfin, les chiottes, quoi! Une planche en bois, avec un trou au milieu. Au dessus du vide. Quelques années plus tard, j'y accompagnait ma plus jeune sœur, on avait planqué sous les lattes un paquet de gitane et un briquet.
Au fil du temps, le jardin était devenu splendide, en rentrant de l’école, aux beaux jours, j'aimais donner un coup de mains pour l'arrosage et la cueillette. En plus, MMe Rabot, la femme de l’infâme, nous donnait des paquets de bonbons, en cachette, par dessus le grillage qui séparait les deux jardins.


Pousser la porte d'entrée qui donnait sur la rue, on arrivait dans une grande pièce. Une très grande pièce. Ma mère l'appela " la grande pièce ". C’était la pièce à vivre, repas, devoirs, jeux, réunions de famille. Plus tard, quand ma mère acheta la première télévision du village, elle devenait, les jeudis après midi, le QG de tout les gamins du village qui venaient voir la piste aux étoiles, Rintintin et autres feuilletons pour les gamins. Une grande table de ferme, une comtoise, une mée, un grand bahut et des bancs, c’était tout. C’était suffisant. Aux murs, pour cacher l'horrible peinture verte, les tableaux peints par ma mère. Elle était en pleine période religion, sainte vierge, croix et église. Plus tard, viendraient les lacs et les étangs. Plus tard encore, les fleurs. Les tableaux occupaient la majeur partie des murs et en bas à gauche des ses œuvres ma mère avait noté leurs prix. On ne sait jamais. Les ampoules nues se balançaient au plafond défraîchi, au gré des courants d'air. Ma mère n’était pas une adepte des luminaires. Dans le mur du fond, se détachait une petite porte en bois, pas assez large pour se croiser à deux. Elle donnait dans un cellier. Mon père y stockait tout le matériel pour le jardinage. Et tout le résultat de ses efforts généreux bien rangé sur des clayettes en bois: patates, courges, fruits, haricots, tomates, ail, oignons, etc selon la saison. Quand il rentrait de son travail, il y garait sa mobylette. Une bleue. Une motobecane. Souvent, j'allais avec lui, dans le cellier, pour lui donner un coup de main, pour ranger son engin. j'aimais ce moment volé. J'aimais l'odeur de l'essence, du cellier. A 10 enfants, les instants à deux étaient rares et précieux.


A coté de la porte du cellier, à gauche, trois grosses marches en pierre, inégales, posées là, servaient à monter dans la cuisine, qui donnait sur la cour et le jardin. Une porte à deux battants s'ouvrait sur l’extérieur. C’était juste une pièce carrée, avec sur la gauche un évier en pierre, grand, profond,avec l'eau courante, froide, glaciale l'hiver. L'eau chaude, il fallait la faire chauffer sur le gaz 4 feux. Au centre de la cuisine, une table ronde, sur un mur, un calendrier des postes, avec une photo de chatons, et des photos jaunies d’aïeux partants à la guerre. Sur l'autre mur,  une croix avec une branche de buis. A coté, une photo de Sainte Bernadette de Lourdes, offerte par ma grand mère. Ma grand mère était très pieuse, elle avait deux frères curés missionnaires en Afrique. Depuis ses 12 ans, elle n'avait jamais manqué le pèlerinage du 15 Août à Lourdes. Même pendant la guerre. Et le dernier qu'elle fit, c’était l'année de ses 92 ans. L'année de sa mort.
Plus tard, ma mère installa un chauffe eau chapoteaux et Maury, une machine à laver le linge Brandt et un Frigidaire. Le tout acheteé à la Foire de Paris, que mes parents ne loupaient jamais. Une autre fois, ils étaient revenus de la foire avec un aspirateur traîneau. Un cylindre en fer posé sur quatre roues. Ma mère nous avait refait le discours du bonimenteur appris sur le stand: " Vous mettez une pièce de un franc sur le sol, si l'aspirateur l'avale, cela vous démontre la puissance de l'engin". Ce qui fut fait. Sous un tonnerre d'applaudissements. La cuisine servait aussi de salle de bains. C’était le seul point d'eau de la maison. Ma mère avait organisé comme un planning, faire chauffer l'eau, remplir les grandes bassines en fonte, d'abord les filles, puis les ados et enfin les petits. Et pour finir, se laver les cheveux dans l’évier en pierre, les grands aidant les petits.
Le dimanche, nous allions tous à la messe, sauf les parents. Je compris bien plus tard que c’était leur seul moment d'intimité de la semaine.


Apres la cuisine, commençait un couloir. Sombre. Long. Trés long et pas très large. Le long de ce couloir, à droite, se détachait  3 portes. Et le boyau se terminait sur une quatrième porte. C’était les chambres. D'abord, la chambre des parents, ensuite le dortoir des filles, puis celui des grands et enfin le dortoir des petits. C'est ma mère qui avait trouver le nom de dortoir. L’aménagement était spartiate. Lits superposés, bureaux, armoires et commodes. Le minimum. En plus, nous passions que peu de temps dans les dortoirs. D’où leurs noms. Sauf quand nous étions malades. Mais comme ma mère avait été infirmière à la fin de la guerre, elle en avait gardé une curiosité pour la chose médicale, et souvent quand le docteur arrivait, le diagnostic était fait, et elle recommandait au docteur le choix des médicaments et leurs posologies. Notre toubib s'appelait Arsene Gabé et ne faisait que vérifier ses données, souvent justes. Alors, il repartait à bord de sa simca 1000 bleue avec une galerie de toit.
Tous les dortoirs avaient des fenêtres qui donnaient sur la grande rue. C’étaient des pièces froides, et souvent l'hiver, même les carreaux gelaient. D'ailleurs, dès le lendemain de notre installation dans la maison longue, ma mère mesura toutes les portes et les fenêtres. Profondeur, hauteur, largeur. C’était obligatoire pour toucher les allocations familiales.


Les jours, les semaines passèrent. Comme mes parents ne pouvaient plus avoir d'autres enfants, ma mère de temps en temps, changeait les meubles de place. Elle repeignait les murs et retapissait avec du papier peint les dortoirs. Elle décrocha même ses toiles.


Ce soir là, j'ai attendu mon père dans le cellier. Mais il n'est pas rentré. Mr le maire est venu chercher ma mère, et ils sont partis tous les deux dans sa voiture. Elle n'est rentrée que le lendemain vers midi. Mon père s’était fait renversé par une voiture en sortant de son boulot. il est resté 3 mois a l'hopital, dont 2 dans le coma. La maison longue était devenue vide et triste. Nous chuchotions. Les gamins du village ne passaient plus l’après midi pour voir la piste aux étoiles. Les friches avaient envahies le jardin.
Cinq mois après l'accident, mon père put reprendre son travail. En vélo, il nous avait dit qu'il n'avait pas entendu la voiture.


Deux de mes grands frères étaient partis à l'université, alors ma mère décida de déménager pour se rapprocher du travail de mon père.


Ce matin là, le vieux saviem et Mr Bergerie en bleu de travail, se garèrent devant la maison longue à 8 heures pétantes.


Je fermai le convoi à bord de la 4L d'un de mes freres.


Mr Rabot poussa un énorme soupir. 
Mar 17 Mai - 01:55 (2016)
Auteur Message
El.
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Messages: 429

MessagePosté le: Mar 17 Mai - 10:41 (2016)    Sujet du message: defi 110 Répondre en citant

Je voulais rester dans ton jet. Non je voulais rester dans cette maison-là, cette rue-là, cette famille...
De tout, je voulais encore. C'était trop bien...là-bas quoi...j'veux dire...


_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Mar 17 Mai - 10:41 (2016)
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moyen chog
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MessagePosté le: Mar 17 Mai - 11:44 (2016)    Sujet du message: defi 110 Répondre en citant

Merci El. 
Mar 17 Mai - 11:44 (2016)
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valet2trefle
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MessagePosté le: Mar 17 Mai - 14:34 (2016)    Sujet du message: defi 110 Répondre en citant

Tu pourrais écrire une nouvelle sur cette maison. C'est vrai qu'on s'y sent bien, on s'y sent chez soit. Personnellement ça m'a rappelé beaucoup de souvenirs de chez mes grands parents et c'est sûrement ce qui m'a autant touché. 
_________________
I've never been wise

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Mar 17 Mai - 14:34 (2016)
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moyen chog
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MessagePosté le: Mar 17 Mai - 17:12 (2016)    Sujet du message: defi 110 Répondre en citant

Merci, Valet, j'y pense. Je cogite.
Mar 17 Mai - 17:12 (2016)
Auteur Message
Yannick Darbellay
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Messages: 2 836

MessagePosté le: Jeu 19 Mai - 00:20 (2016)    Sujet du message: defi 110 Répondre en citant

ça sonne vrai. ça sent le vécu, les détails et tout, oui. ça a pu me rappeler des choses aussi, et tu parles des gens de peu sans tomber dans la caricature ou le pathos. Parce qu'ils ne sont pas malheureux. Bravo
Jeu 19 Mai - 00:20 (2016)
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Auteur Message
christine
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Localisation: cholet

MessagePosté le: Jeu 19 Mai - 09:02 (2016)    Sujet du message: defi 110 Répondre en citant

Je me suis aussi plongée dans ton histoire avec délice. 
Les détails la famille c'est vivant.
J'ai eu l'impression d'être avec eux et de partager leur vie un bref instant. 
_________________
Un sourire ca fait toujours plaisir
Jeu 19 Mai - 09:02 (2016)
Auteur Message
hector vugo
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Jeu 19 Mai - 13:06 (2016)    Sujet du message: defi 110 Répondre en citant

 C'est vrai que l'on se sent bien dans ta maison. On ne voit pas le temps passer. Les personnages sont sympathiques.
 
Il y a un côté film français à l'ancienne avec cette galerie de seconds rôles.
 
C'est truculent et bienveillant à la fois.
 
C'est chouette
Jeu 19 Mai - 13:06 (2016)
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Alinoë
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MessagePosté le: Jeu 19 Mai - 16:59 (2016)    Sujet du message: defi 110 Répondre en citant

Okay Comme l'ont dit tous les autres, il y a un sacré potentiel dans ton texte. Tu nous emmènes avec une facilité déconcertante à travers cette maison longue, tu nous décris la vie de cette famille en quelques lignes, avec simplicité et pourtant tant d'émotions... On s'y croirait, on s'y retrouve. Bref, magique ton jet! Chapeau l'artiste! 
_________________
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Jeu 19 Mai - 16:59 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 12:47 (2016)    Sujet du message: defi 110

Aujourd’hui à 12:47 (2016)
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