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Coupable, votre Honneur

 
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valet2trefle
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MessagePosté le: Dim 22 Mai - 19:50 (2016)    Sujet du message: Coupable, votre Honneur Répondre en citant

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L'horloge de mes appartements sonna huit fois. C'était bientôt l'heure. 
Je réajustai ma perruque et retouchai légèrement mon maquillage, pour redonner un peu de volume à mes lèvres trop peu charnues. C'est ce que j'avais eu le plus de mal à représenter, cette bouche presque féminine dans ce visage autrement strict et dénué de toute émotion. Le Podestat de Ciudalia était un homme difficile à imiter, encore pis à incarner. Son visage restait solide, même lorsqu'il parlait, sa mâchoire avait la rigidité des portes de prison et ses sourcils arqués présentaient les seuls indices quant à son état d'esprit: en alcôve lorsqu'il souriait, circonflexes quand on l'intriguait et curvilignes lorsqu'on l'irritait. Tout était une question de regard. L'âme de l'homme d'Etat se trouvait dans ses pupilles d'un noir profond qui brillaient cependant d'un feu dévorant d'ambition et de certitude. Sa voix portait sans qu'il n'ait besoin de hausser le ton et son charisme naturel le faisait passer pour plus grand qu'il n'était. Car Leonide Ducatore était en fait petit. Il ne dépassait pas le mettre soixante-dix. 
 
Je me dégageai de mon tabouret matelassé et me redressai pour procéder à mes exercices: génuflexions, assouplissements des poignets et des épaules, des doigts et des pointes de pied. Rotations des hanches et étirements du dos. Car si le Podestat avait un visage de glace, son corps, lui, était toujours mouvant et aussi sinueux que celui d'un reptile. 
 
J'avais bien pu l'observer, la première fois qu'il était venu me parler, entouré de sa troupe d'élite prête à me sauter dessus au moindre mouvement louche. Il était resté calme, très calme, à marcher autour de la salle de son pas nonchalant et à la fois distingué. Il avait déclamé et argumenté, il avait monologué, il m'avait doucement insufflé son venin avec naturel et élégance, à la fois flatteur et menaçant. Bien sûr il connaissait tout de mes activités et m'avait fait la liste de toutes les identités que j'avais déjà empruntées. Du tavernier de village au noble aristocrate en passant par le soldat des Phalanges et le trouvère itinérant. Sans oublier les avocats de la cours des comptes et les nones du culte du Desséché. J'étais le professionnel de l'imposture, le roi de l'artifice, le magnat de la contrefaçon. Aucune personnalité ne me résistait, aucune voix ne m'était impossible d'imiter, aucune écriture, aucune signature ne se refusait à mes dons... mais personnifier le Podestat, le Podestat! Voilà qui était un véritable défi! 
 
Je m'observai une dernière fois dans le miroir et enfilai le long manteau pourpre brodé de feuilles d'or posé sur le haut d'un fauteuil. Les juges du Tribunal Exceptionnel m'attendaient. Si jamais je ratais mon coup, mes pieds danseraient bientôt une valse endiablée dans le vide au rythme des applaudissements du public venu assister à l'exécution ; mais si je réussissais... si je réussissais ce serait le plus bel exploit de toute ma carrière. La plus grande fourberie de l'Histoire. 
 
Je sortis de mes appartements et retrouvai Benvenuto qui m'attendait pour m'escorter. Le maître espion de son excellence était son homme de main préféré, même s'il ne le montrait à personne, et surtout pas à l'intéressé. Leonide Ducatore était un homme de secrets, même dans l'intimité. Peu de ses proches pouvaient se venter de connaître ce qu'il se passait dans sa tête. Ni sa fille, ni ses maîtresses ne devinaient la subtilité et le tranchant de l'esprit qui se cachait derrière son physique ingrat ; pas même son mage et son confident n'avaient la moindre idée de qui était vraiment le Podestat. Il n'y avait que moi. Moi qui avait reconnu la supériorité de son intelligence, moi qui avait discerné le machiavélisme de son esprit, moi qui avait été séduit par le retors de ses raisonnements. Nous n'étions pas si différent que ça, lui et moi: nous dupions tous deux les gens en leur faisant miroiter ce dont ils avaient le plus envie. Seulement lui, il le faisait à l'échelle d'une nation, d'une république. Il faisait couler l'argent public dans ses poches en donnant le sourire aux citoyens. Il falsifiait des traités, contournait les lois, plagiait les Démocrates et faussait les élections aussi naturellement qu'il serrait des mains lors de chacune de ses sorties. C'était un génie. Et c'était moi qu'il avait choisi. 
 
Les portes du Tribunal Exceptionnel se refermèrent sur moi et un Sénateur en robe noire me conduisit sur le banc des accusés. Les juges semblaient à la fois excités et apeurés par l'immensité de l'affaire. Juger un Podestat, c'était une première, et peu de gens se sentaient au niveau de la tâche. Peut-être auraient-ils été rassurés s'ils avaient su que ce n'était qu'une farce et que la vie de l'homme d'Etat n'avait jamais vraiment été en jeu. Seule la mienne était sur le fil, celle d'un escroc perfide et à la fierté mal placée. Mais le jeu en valait la chandelle. 
 
« Votre excellence Leonide Ducatore, Podestat de la République de Ciudalia. Vous êtes ici présent pour recevoir jugement comme traître à la Patrie. Les chefs d'accusation sont les suivants: abus de pouvoir, détournement de fonds et falsification de documents officiels. Que plaidez-vous? 
 
- Coupable votre Honneur. 
 
- Coupable... en êtes-vous sûr votre excellence? 
 
- Absolument. Je suis coupable de tous ces chefs d'accusation, mais ne suis point traitre à la Patrie. 
 
- Très bien, votre excellence. Comme vous le souhaitez. La parole est à l'accusation. » 
 
Je dus me retenir de sourire lorsque je vis l'avocat maigre et boutonneux se lever de son siège. Quelque soit le résultat du procès ses jours étaient maintenant comptés, Benvenuto était là pour s'en assurer. C'est donc avec aise mais sérieux que je l'écoutais déblatérer son plaidoyer jusqu'à ce que ce fût enfin mon tour de parler. 
 
« Votre excellence Ducatore, la parole est à vous. » 
 
Je me levai, les mains derrière le dos, et me plantai devant les jurés, les juges et les magistrats pour les dévisager un à un. Leurs visages blanchirent légèrement et je commençai à me mouvoir dans la salle : 
 
« Est-il abusif, pour un homme de gouvernement, de subordonner la nation à son propre intérêt? Les rêveurs, les naïfs, les hypocrites s'en offusqueront. Pas moi. Je n'avance pas cela parce que j'essaierais de légitimer mes pratiques. Je n'échafaude point de vains prétextes, destinés à tromper l'intelligence de mes partisans, à singer l'honnêteté sur le théâtre de ma conscience. Je sui clair avec moi-même: j'assume mes actes, je profite de la situation, je me sers de ma position à des fins personnelles. Et je le fais sans états d'âme, lucidement, égoïstement: parce qu'en procédant ainsi, je ne dessers pas les intérêts de Ciudalia. Bien au contraire: il arrive, à certains tournants de l'histoire, qu'un homme et son pays se confondent. Les intérêts de l'individu et de sa nation, leur image, leur destinée se rejoignent. Ce qui élève le dirigeant profite à l'Etat, ce qui élève l'Etat profite au dirigeant. Les moralistes qui affirment que l'homme d'Etat doit être le serviteur de sa nation n'ont rien compris au gouvernement. Gouverner n'est pas un ministère ; voilà bien une idée pour le clergé, un vœu pieux qui peut mener à de dangereuses dérives. La vérité est plus simple: gouverner, c'est comme coucher. Si les deux partenaires aiment ça, ils se confondent. Ils partagent tout. 
 
- Même l'argent public, votre excellence? 
 
- Même l'argent public, votre Honneur. Aurais-je réussi à convaincre le Shah de Ressine, pensez-vous, à signer le traité de paix si je n'avais pu l'inviter dans le palais qui est le mien? Aurais-je pu le convaincre, écoutez-bien, à partager ses savoirs personnels en médecine si je n'avais pu lui verser quelques pots-de-vin? Et aurais-je réussi, pour finir, à ouvrir le commerce entre nos deux Etats si jamais je n'avais pu assurer les fonds quelque soit l'état des comptes de notre nation? Il ne me semble pas. 
 
- Tout cela, vous auriez pu le faire en toute légalité, avec l'ascendant du peuple et du Sénat. 
 
- Et qui aurait voté ces lois, vous peut-être? Pour permettre à un Etat de fonctionner, il faut parfois avoir recours à l'illégalité. 
 
- Et les nominations falsifiées, qu'en faites-vous? 
 
- Une nécessité. Voyez-vous, j'ai une connaissance intime de la République. Je sais tout de ses faiblesses: la vanité, l'affairisme, le clientélisme, la corruption, le populisme, le chauvinisme... sans oublier le mépris, bien sûr. Autant de petits travers qu'il faut savoir flatter pour circonvenir les élites et faire brailler la plèbe dans la rue, pour faire crier la République toute entière comme une courtisane. 
 
- La Souveraineté serait donc votre maîtresse! 
 
- Parfaitement. Et je sais la faire jouir comme personne. » 
 
Des murmures s'élevèrent parmi les jurés et je laissai un sourire toucher légèrement mes sourcils. Le Podestat Leonide Ducatore avait encore touché. Il savait baiser la République et baiser ses citoyens, les fourrer violemment et profondément jusqu'à ce qu'ils en demandent encore, malgré les blessures causées. C'était un Homme d'Etat avec un grand H comme jamais je n'en avais rencontré. Un politicien et un fin tacticien. 
 
Un escroc, un faussaire, un manipulateur et un beau-parleur. 
 
Un voleur et le pire des menteurs. 
 
Un survivant en somme. 
 
Et mon futur record. 
 
 
 
 

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Dernière édition par valet2trefle le Mer 25 Mai - 18:35 (2016); édité 3 fois
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valet2trefle
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MessagePosté le: Dim 22 Mai - 19:54 (2016)    Sujet du message: Coupable, votre Honneur Répondre en citant

Gagner la Guerre, Jean-Philippe Jaworski
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MessagePosté le: Jeu 26 Mai - 12:18 (2016)    Sujet du message: Coupable, votre Honneur Répondre en citant

Super bien mené je trouve, et tu te démerdes vraiment bien avec le passé. C'est riche en références quoi. Tu racontes bien et on a trop envie de gifler le Podestat à la fin
disons le Podestat ou l'imposteur faut voir...

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Jeu 26 Mai - 12:18 (2016)
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MessagePosté le: Dim 29 Mai - 18:40 (2016)    Sujet du message: Coupable, votre Honneur Répondre en citant

Je peux que dire chapeau, d'avoir intégré un discours, comme s'il faisait partie intégrante du plaidoyer ! 
J'ai adoré le ton cinglant ! Franchement bien mené, oui !  
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Dim 29 Mai - 18:40 (2016)
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MessagePosté le: Mar 31 Mai - 06:29 (2016)    Sujet du message: Coupable, votre Honneur Répondre en citant

Merci Valet, c'est piquant et c'est vrai que c'est super bien mené.
Et je vais aller faire un tour du coté de Jaworski.
Mar 31 Mai - 06:29 (2016)
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valet2trefle
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MessagePosté le: Mar 31 Mai - 21:37 (2016)    Sujet du message: Coupable, votre Honneur Répondre en citant

Merci à ceux qui m'ont commenté Je crois que le principal c'est que je me sois amusée en l'écrivant
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Mar 31 Mai - 21:37 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 12:46 (2016)    Sujet du message: Coupable, votre Honneur

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