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Puzzle

 
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El.
Mega Coup de Coeur
Mega Coup de Coeur

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MessagePosté le: Mar 24 Mai - 23:19 (2016)    Sujet du message: Puzzle Répondre en citant

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Jeff ne répond pas. S’en va et laisse Antoine sur sa chaise. Dans son dos le surveillant lui fait signe qu’il est temps de regagner sa cellule. Antoine se lève. Foutu puzzle de merde. Il voudrait bien que tout colle un peu. Histoire d’avoir l’esprit clair. Il sent bien que Jeff ne lui dit pas tout. Qu’il se reproche un truc. Qu’il se torture l’esprit. Et tout ce pognon qu’il a filé au vieux pour Nino. Quand Antoine est sorti de l’hosto, son père a voulu le lui rapporter mais Jeff n’a rien voulu entendre. Il a encore fait sa bonne vieille crise de panique. Ses trucs de psycho. Quand il est comme ça il fout vraiment les jetons. Vraiment. 
Antoine regagne sa cellule. Se dit qu’il ne va pas pouvoir moisir ici longtemps. Qu’il faudra bien qu’il trouve une solution à un moment ou à un autre. Et vu ce qu’il risque de prendre il n’en voit pas des masses. Il s’allonge sur la banquette. Voudrait juste être auprès de sa mère. Et lui demander pardon. Pardon d’avoir toujours tout gâché. Pardon de n’avoir jamais été à la hauteur. De rien. De ses dons. De la tendresse qu’on lui prodiguait. De la confiance qu’on lui accordait en dépit de tout. Pardon d’avoir merdé. A ce point. Dans les grandes largeurs. 
Antoine se dit que putain pour lui plaire dans l’au-delà il s’est vraiment comporté comme un con. Elle rêvait qu’il soit un artiste il a seulement joué à faire le malin. Foutu puzzle de merde. Sa mère lui manque. A en crever. Comme Nino. Deux femmes uniques dans une vie multiple. Deux meufs en diamant dans une putain de vie minable et au bout, la taule. Nino et son regard débordant de chaos. Nino qui porte un prénom de gars parce que son paternel n’en voulait plus de pisseuses. Six pleureuses qu’il avait déjà, pas une septième il s’était juré. Loupé. Alors Nino plutôt que Nina. Des frocs troués plutôt que des robes à fleurs. Des tifs tout courts plutôt que des nattes serrées. 
Nino dans son n’importe quoi et son beau à la fois. Sa meuf à lui. Tignasse blonde, seins ronds, cul aérien, rêves en pagaille qui dégueulent de son crâne. Nino qui le suçait mieux qu’aucune autre et qu’il a pourtant trompée trop souvent en allant tremper sa queue ailleurs. Un ailleurs qu’il a accidentellement butée dans une violente dispute et voilà où sa bite l’a menée aujourd’hui le champion, ouais bravo.  
Nino et ses putains de délires d’écrivain. Bordel qu’est-ce qu’elle a pu le faire chier avec ses mots et putain qu’est-ce que c’était bien aussi. 
C’est comme ça que tout a commencé s’il se souvient bien. Nino avait le scénario, Jeff le talent et lui une queue bien raide et une belle gueule d’amoché pour faire craquer les bourgeoises. 
L’imposture était trop belle.  

 
 *** 
Antoine. 
Ça nous est venu comme ça tout simplement. L’idée du siècle que j’ai pensé quand Nino nous l’a balancée dans son sourire de loveuse. D’manière j’avais jamais dit Non à Nino, ça pouvait pas commencer ce jour-là, donc ouais j’ai trouvé son plan génial. Jeff pour changer était complètement défoncé sur le canapé et n’a pas commenté. 
C’est parti du Chardonneret. Nino faisait que de nous causer de ce bouquin, elle l’adorait au point d’en avoir appris des passages entiers. Pulitzer de merde ! je pensais, mais j’faisais quand même le type convaincu. Et puis j’avoue, elle me foutait la trique quand elle faisait ça et j’en redemandais chaque fois. Le Chardonneret j’avais pas lu, mais la couverture du bouquin putain elle me fascinait. Pour Nino c’était l’histoire qui faisait tout. Pour Nino fallait sortir de l’ordinaire parce qu’elle ne supporte pas la vie telle qu’elle est. Faut toujours qu’elle l’embellisse, qu’elle s’invente des trucs dingues et après quand c’est allé bien trop loin pour elle et que la connerie du monde la rattrape au vol, elle s’écroule et putain au final pour la sortir de sa peur, j’te raconte pas. Mais ce jour-là elle délirait, elle souriait. Son discours passionné et sa lumière illuminaient tout l’appart, on était bien. 
On a juste parié une bière, je crois qu’au début c’était un jeu, un truc de gamin. J’ai provoqué Jeff T’es pas cap de sortir le même ! j’ai dit. Il a haussé les épaules son air hyper nonchalant et à la fois complètement flippé avec les tics sur sa face incontrôlés à cause des cachetons. Nino souriait en me caressant la nuque. On l’a observé, il a sorti son matos, a posé le poche usé en face de lui sur la table basse recouverte de merdes en tout genre puis il s’est mis au taf. Faut avouer, j’suis pas un gars romantique ou même poète mais de le voir là, penché sur sa toile, son application, l’odeur de la térébenthine, et la valse des couleurs peut-être je sais pas. Bref on était tous les trois hyper silencieux et avec Nino, on était scotché à chacun de ses gestes. Au bout de deux heures, il a semblé reprendre son souffle et nous a montré la toile, on est resté comme deux cons, sciés, bluffés, il avait reproduit Le Chardonneret  de Fabritius à l’identique. 
Il a rangé son matos, a refoutu son cul dans le canapé et a juste dit Tu m’dois une binouze connard

 
*** 
  
Nino. 
Le jour où Jeff nous a fait une reproduction à l’identique du Chardonneret, j’ai pensé que nos vies pouvaient changer. Je nous ai dessiné un avenir, avec de l’argent, des voyages, des mensonges. Ce jour-là, quelque chose a fondu en moi et j’ai su que si nos vies ne devenaient pas un peu folles, j’allais finir par mourir d’ennui. Ce jour-là aussi j’ai eu envie de toucher le corps de Jeff et qu’il mette ses doigts dans ma bouche. Tout d’abord j’ai refusé ce désir-là et pour que tout parte en vrille de manière romanesque, j’ai proposé aux mecs qu’on ne fasse plus qu’un. Qu’on soit une bande, une mini bande organisée. Au départ ça ne comprenait pas le sexe, ni les sentiments, plutôt une alliance, une organisation, un business. 
C’était assez simple, se renseigner sur les tableaux disparus, les étudier, demander à Jeff de les reproduire et les diffuser sur le marché parallèle. Il n’y avait rien de nouveau, rien d’inventé, tout avait déjà été écrit par Donna T dans Le Chardonneret je n’avais plus qu’à suivre la ligne. 
La facilité avec laquelle nous avons écrit cette histoire de nous trois c’est tellement improbable que presque impossible à expliquer. C’était assez proche de l’évidence avec un brin de magie, ou de chance. On s’aimait tous les trois très fort aussi et je crois que ça au début ça nous a tellement soudé, tellement sorti de nos misérables vies que ça valait tout le fric du trésor. Sauf que le pognon, le luxe, la fête, toutes ces facilités-là, ça finit par te foutre la gueule à l’envers. Antoine devait juste séduire des femmes de la haute, un peu seules, un peu isolées, voire veuves, pleines aux as. Le plan ne prévoyait pas qu’il les baise à volonté avant de leur soutirer leur blé en vendant les faux tableaux. La première fois j’ai rien dit, la seconde non plus. C’est juste quand Valentine à débarquer dans nos vies que là c’est plus devenu gérable du tout pour moi. C’est là que j’ai senti comment je pouvais contenir de la haine et de la peur au fond de moi. Cette manière dont le mal pouvait m’avaler, la jalousie, la terreur de le perdre. J’ai eu besoin de Jeff pour ne pas sombrer. Parce que Valentine était partout sur la peau d’Antoine. Elle lui achetait tellement de toiles que je pensais bien qu’on n’était plus dans le plan, on n’était plus dans notre mini bande organisée, il y avait une faille énorme dans le système. Antoine parfois ne rentrait plus la nuit alors je restais auprès de Jeff, je le regardais peindre, nous choisissions ensemble les œuvres à plagier, nous fumions, nous buvions, la plupart du temps dans le silence. 
La nuit où Jeff a posé sa main bien à plat au creux de ma gorge et qu’il a soufflé doucement sur mon visage parce qu’il n’avait pas de mot, j’ai compris qu’il serait ma bouée et ma perte. Je savais que nous trahissions Antoine mais je n’ai rien retenu. Je ne savais pas aimer correctement, ni de loin, ni de près mais j’en crevais d’envie de ce genre d’histoire-là. Antoine baisait Valentine et grâce à son fric à elle et à la vente des tableaux nous vivions comme des princes. A mon contact, Jeff était devenu moins speed, moins psycho. Il ne se réveillait plus en hurlant la nuit, ses tics avaient presque disparus. Il peignait, je dévorais les bouquins spécialisés, nous visitions tous les musées du globe et les collections privées. Notre histoire à tous les trois s’écrivait comme dans un livre, je m’étais habituée à l’ombre de Valentine, je convenais qu'il était possible que j’aime Antoine et Jeff, on dansait en se camant jusqu’à l’os tous les week-end, je portais des tailleurs masculins ultra sexy sans sous-vêtement et nous prenions des vols longs comme on prend le métro. Je passais ma vie auprès d’eux et nous étions tellement liés que je n’ai jamais imaginé que cela puisse cesser, que l’un après l’autre, ils sortent de ma vie aussi brutalement. Et quand c’est arrivé, quand tout a basculé, quand les flics ont embarqué Antoine, couvert de sang et hagard, quand Jeff m’a tout avoué, j’ai réalisé qu’on n’avait jamais été dans un livre tous les trois et que j’étais la pire des connasses d’avoir rêvé tout ça pour nous. Une meuf que son père baptise Nino parce qu’il n’en veut pas dès sa naissance, ça ne pouvait pas devenir une héroïne mais une perdante, ça oui. 

 
*** 
Jeff. 
C’est comme une œuvre d’art, à elle seule, un tableau. J’avais dérouillé toute ma vie sans trop me plaindre, sans trop cogner, sans vrai désir de vengeance. Je pense que ouais, voilà, j’avais traversé ma vie, entre les coups. Subir la misère, le viol et se taire. J’ai pas eu envie qu’on me soigne, pas essayé de me faire réparer. Non. La came c’était pour endormir, pour calmer les démons, et j’en prenais trop c’est vrai. Je leur ai peint Le chardonneret, j’avais envie de cette bière. Et de peindre aussi. Peindre autant que la coke ça me sortait de moi, de ce corps-là de gamin sans défense qu’on avait trop abusé.  
Nino et Antoine ils sont restés comme deux cons, bouches ouvertes devant cette copie grossière du Chardonneret et j’me suis senti un peu important. J’avais de la valeur pour des gens d’un coup, et c’était pas n’importe quel gens, c’était Nino et c’était Antoine. J’ai bu la bière. 
Et puis j’ai peint chaque toile que Nino voulait et puis j’ai pas trouvé son plan débile, non, du moment que je pouvais rester près d’eux ça m’allait bien. Et puis je peignais, ça faisait sortir les démons de moi. 
Je vivais dans le mensonge et la supercherie mais de m’inventer que j’avais enfin de la valeur c’était tellement salvateur.  
J’ai aimé consoler Nino, toucher son corps, être en paix au contact de sa peau. J’ai aimé chaque instant.  
Elle m’a présenté le vieux, c’était un peu comme son père, sauf que en vrai c’était celui d’Antoine. Un vieux habillé en curé et avec des tas de bouquins dans sa piaule. A tel point que t’avais l’impression que c’est ça qui tenait les murs de sa baraque. On y allait presque chaque semaine tous les trois et on bouffait en riant avec lui sur le coin de la table en bois en picolant de la piquette tout le dimanche après-midi.  
Nino dès qu’elle s’approchait du vieux elle était toute coton, toute sans défense et ça modifiait la couleur sombre de ses yeux en un truc pétillant. C’est pour ça que maintenant que je peux plus voir Nino, que je peux plus l’approcher ni la toucher (tellement elle m'en veut), je vais chez le vieux, je m’assoie et j’écoute ses histoires à lui. Sinon la honte me donne l’envie de me foutre une balle. C’est pour ça que j’ai donné le fric au vieux pour Nino et Antoine, et que même si ils n’en veulent pas de mon fric, j’ai pas voulu le reprendre. Ce fric du dernier tableau, du plus beau tableau, celui que j’ai peint rien que pour eux. La scène du drame sur toile et qui m’a valu ma notoriété d’aujourd’hui. Ce fric-là, c’est le leur, je n’en veux pas. 
Antoine ne sait pas que j’ai fait l’amour à Nino, ne sait pas que je vis aujourd’hui de mes peintures, ne sait pas que je l’ai trahi, ne sait pas qu’il est en taule par ma faute. 
Parce que j’ai trop aimé Nino et aussi parce que je l’aimais trop lui, en silence, en honte totale, en secret. Parce que je les ai aimés tous les deux au point de réinventer l’histoire, parce que c’est moi qui suis allé voir Valentine et qui lui ai dit à quel point Antoine se foutait de sa gueule. J’aimais Antoine autant que Nino et je ne supportais pas qu’elle et moi on souffre autant à cause de Valentine. Je voulais qu’on ne soit qu’un, comme dans l’histoire de Nino. Je rêvais du corps d’Antoine, de celui de Nino et du mien, encastrés comme ça, comme un puzzle à l’endroit. Un puzzle trois pièces. 
Comment cette nuit a-t-elle pu nous arriver et nous tomber sur la gueule de cette manière-là si ce n’est parce que je suis un type petit et minable ? Nino était lovée entre Antoine et moi sur le sofa, on était stone, on venait de danser comme des gamins sur la table du salon et Nino avait décidé qu’on regarde un vieux film en noir et blanc. Elle avait sa tête sur la cuisse d’Antoine et ma main était posée sur sa cheville. On était nous trois et on était bien en vie, un peu mous, un peu chiffon, un peu étoilés. 
Valentine a débarqué comme une furie suite au message que j’avais laissé sur son répondeur, et tous les accidents arrivent toujours comme de nulle part, toujours parce que ça n’est pas le moment, plus le moment. Et comment Valentine est morte cette nuit-là et pourquoi elle est morte… 
...et je veux vous dire qu’Antoine était couvert de son sang et qu’il était magnifique et que les voisins ont appelé les flics, que Nino pleurait en silence, et que moi je regardais la scène comme un tableau et je voulais peindre. Chaque détail. Chaque respiration. Chaque odeur. 
Je voulais peindre. 
Un tableau. 
Un seul. 
Ce tableau. 
Le tableau de ma vie. 

 

 

 

 

 
Peine perdue, Olivier ADAM 
  
  

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El.

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Mar 24 Mai - 23:19 (2016)
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MessagePosté le: Mer 25 Mai - 18:33 (2016)    Sujet du message: Puzzle Répondre en citant

Bon, déjà, mention spéciale pour le titre. C'est une super idée.
Et puis le reste, j'ai beaucoup aimé aussi: ta façon d'interpréter chaque personnage, de montrer chacun leur version de l'histoire avec leurs mots à eux. Leurs rêves à eux. C'est très réussi et tu as super bien intégré le texte d'Olivier Adam.
Joli!
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Mer 25 Mai - 18:33 (2016)
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MessagePosté le: Dim 29 Mai - 16:42 (2016)    Sujet du message: Puzzle Répondre en citant

J'ai adoré ! 

Ton texte est parfaitement ficelé, tout ce que tu as construit autour de l'extrait ! J'ai aimé toutes les pièces du puzzle, et comment tu fais ses dessiner la fin, par petites touches, comment tu articules tes personnages entre les non-dits et les silences.


Je parle de maîtrise et de structure, mais ce qui me fait autant aimer ton texte, c'est que ça ne perd jamais en émotions, jamais. Et la fin, pfiou qu'est-ce qu'elle est forte.


Merci !
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Rafistoleuse
Dim 29 Mai - 16:42 (2016)
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MessagePosté le: Mar 31 Mai - 06:42 (2016)    Sujet du message: Puzzle Répondre en citant

Oui, c'est vrai il y a de l'emotions. Tout s'imbrique parfaitement, naturellement. 
Il faut juste passer l'hiver.
Merci pour ce texte delicieux.
Mar 31 Mai - 06:42 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 01:06 (2016)    Sujet du message: Puzzle

Aujourd’hui à 01:06 (2016)
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