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Rafistoleuse - Embrasure

 
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Jetez l'Encre
JE
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MessagePosté le: Jeu 26 Mai - 00:07 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure Répondre en citant

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Embrasure
  

J’entends le grésillement de sa cigarette qui se consume, sans même qu’il n’aspire une bouffée.  Les silences qu’on partage ne sont jamais été gênants. Mais quand j’ai trop d’espace, je pense. Ou bien je danse. Et je ne peux pas danser quand j’ai froid.
J’essaie toujours d’être égale à la Loïs de l’hôpital, celle qui l’a kidnappé de son siège jaune pisse en plastique, celle du poulet et des céréales. Mais quelque chose est en train de changer.  Je peux pas gagner contre une morte. J’pourrai jamais. Edith, toujours elle. Dans son sommeil, dans ses absences, dans son regard. Comme les filtres colorés qui retouchent les photos des téléphones. Il y a le filtre Edith. J’essaie pas de l’effacer, je connais sa place, j’ai vu l’ampleur de ses ailes, et tout le poids qu’elle lui a laissé en partant.
J’ai laissé un interstice se créer, et y a une espèce quelque chose, aussi épais qu’une feuille de papier, qui s’est glissé entre. L’espoir.  Et me voilà à employer des adverbes trop grands pour lui et moi. On partage un appart, certes, mais on a encore chacun notre pronom personnel, et nos lessives respectives.
Je casse tout. Depuis que j’ai vu une faille, un gazouillement dans son œil gauche, un truc de gosse, sans doute. Je sais pas comment expliquer, mais j’ai l’impression de libérer des centimètres de sa peau, de sa cage thoracique. Rien qu’en brisant de la céramique. Ça me fait du bien, c’est vrai, mais je crois que ça le répare. Et je me demande parfois, au bout de combien de services en miettes, je l’aurai libéré.
Alors là, dans le silence élastique de sa cigarette la plus longue du monde, j’ai envie de casser quelque chose, qui fasse un boucan monstre. Que les voisins gueulent. Je veux voir son œil rire et son cerveau s’empêcher de réfléchir, et saisir ce moment pile pour créer l’embrasure.
Sa peau, ma peau, au milieu l’embrasure.
_________________
"C'est tout... pour le moment."


Dernière édition par Jetez l'Encre le Sam 28 Mai - 14:21 (2016); édité 1 fois
Jeu 26 Mai - 00:07 (2016)
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El.
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MessagePosté le: Jeu 26 Mai - 11:50 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure Répondre en citant

J'aime. Le titre et ce mot là magnifique d'embrasure. Le texte est court, et même si ça me gêne pas habituellement, là je sais pas, il est vraiment court. Il y a des petites maladresses comme cette phrase
Les silences qu’on partage ne sont jamais été gênants
et il y a des trésors de poésie comme ça là
Je casse tout. Depuis que j’ai vu une faille, un gazouillement dans son œil gauche, un truc de gosse, sans doute. Je sais pas comment expliquer, mais j’ai l’impression de libérer des centimètres de sa peau, de sa cage thoracique. Rien qu’en brisant de la céramique.

J'aime ce texte il est une amorce à un truc qui pourrait devenir énorme avec sans doute un peu plus que trois heures de milieu de nuit
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El.

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Jeu 26 Mai - 11:50 (2016)
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MessagePosté le: Jeu 26 Mai - 12:57 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure Répondre en citant

C'est très beau. Bon j'ai du le lire deux fois pour bien tout piger mais ça m'empêche pas d'avoir aimé. Le problème, c'est qu'on veut en savoir plus!
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MessagePosté le: Jeu 26 Mai - 15:47 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure Répondre en citant

Aaaah que dire, que dire... J'ai vraiment bien aimé ce petit jet, peut-être court, peut-être une petite faute ou l'autre (mais c'est loin d'être le seul texte de la nuit dans ce cas), mais quelle petite perle! Et cette "Edith"... me demande bien qui a pu écrire ce texte... bref, j'ai bien kiffé! Merci et bravo pour ce joli jet! 
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Iwik
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MessagePosté le: Jeu 26 Mai - 19:59 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure Répondre en citant

La première fois que j'ai lu ton texte, y avait pas de commentaire, et j'avais pas vraiment les mots. 
Ouais, y a des maladresses, mais on s'en fout, et moi, elles m'ont survolé, parce que ce qui m'a "impactée" en te lisant c'est cette force, cette violence fébrile, cette ambivalence, cette abstraction concrète. 
C'est à cause de ce genre de jet complètement abrupte que je suis tombée amoureuse de l'écriture/lecture. Et c'est vrai qu'y a une noirceur amère mais tendre entre tes points, mais on écrit pas pour faire joli. 
Bref, j'ai la gorge nouée de l'émotion que tu m'as transmise. Alors merci, j'imagine.
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MessagePosté le: Jeu 26 Mai - 22:33 (2016)    Sujet du message: réaction Répondre en citant

J'ai bien aimé ton texte. Il est touchant, il y a de belles images... Un peu court peut-être, mais c'est le délai qui veut cela. 
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MessagePosté le: Jeu 26 Mai - 23:39 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure Répondre en citant

Aïe j'passe après un tas de meufs, et elles m'ont rien laissé à dire... Je dis un peu tout comme elles, du coup. C'est court, trop peut-être, intense, à fleur de peau, maladroit, parfois, c'est brut et c'est beau
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Le zèbre
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MessagePosté le: Ven 27 Mai - 18:41 (2016)    Sujet du message: Nuit des plumi 21 Répondre en citant

Et bien moi j’adhère totalement et limite je n'en demande pas plus. cette brièveté est un punching-ball qui colle au thème de façon vraiment intéressante, suffisamment pour passer au-dessus des quelques flottaisons oui mais voilà... Ceci dit quand on se prend un punching-ball pleine face ça laisse des traces :) qui elles ne flotteraient pas avec une relecture avant de poster. 3h ça laisse le temps pour des textes courts comme ça et pour conclure C'est bien !
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MessagePosté le: Sam 28 Mai - 14:24 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure Répondre en citant

C'est marrant, c'est le seul texte pour lequel j'étais sure de l'auteur. Joli retour encore une fois.
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MessagePosté le: Dim 29 Mai - 15:54 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure Répondre en citant

Je suis vachement surprise, à vrai dire. Merci beaucoup, tous, vraiment.


Je vais expliquer le pourquoi et le contexte, même si je me doute que c'est pas le truc capital au final


J'ai pris des personnages que j'ai déjà utilisés (Alinoë a reconnu Edith ) dans deux textes : dans le premier Lucas et Edith vont déjeuner chez les parents de Lucas, tout semble aller parfaitement, et puis le texte se finit sur un accident de voiture. Il est vivant, pas elle. Dans mon deuxième texte, Lucas traîne à l'hopital où est morte Edith, et ça fait des jours qu'il y vient sans but. Et un jour, il rencontre Loïs, au pire moment de sa vie, elle a fait une fausse couche. Ils ont tous les deux un poids indicible à affronter. Et à la fin de ce texte, ils habitent ensemble, ils ne sont pas un couple, ils ne sont pas vraiment amis, ils ne sont pas amoureux. 


Ce texte que j'ai écrit, c'est un instant volé à Loïs et Lucas, dans un futur assez proche du texte précédent. C'est le temps d'une cigarette. C'est court. Et je vous ai donné très peu de clés qui permettent d'appréhender le texte. Et ça se finit de façon abrupte, parce que je suis tombée sur le mot embrasure, et j'ai décidé qu'il serait le mot final de mon texte.


J'ai pas vraiment d'excuses, parce que l'idée de Loïs, Lucas et Edith, c'est venu tout de suite. Mais je devais tout raconter, ou juste une poignée de secondes. Et comme j'avais pas écris depuis un siècle. Je ne suis venue qu'avec ça, et je suis touchée de voir que même en donnant si peu d'informations, vous puissiez apprécier, et ressentir ce que j'ai voulu faire passer.


Iwik, Zèbre, un grand grand merci 
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MessagePosté le: Dim 29 Mai - 20:10 (2016)    Sujet du message: Nuit des plumi 21 Répondre en citant

Bonsoir Raf Ton explication est vraiment bien car tu tiens là le début d'une belle nouvelle, d'un potentiel roman. Moi j'ai aimé cet instant presque volé, ce moment suspendu et cette brièveté "le temps d'une cigarette". L'émotion est toujours présente et j'ai aimé ton texte. Peux-tu mettre les liens sur les 2 autres textes qui introduisent cet instant ?


Merci de ce comm qui là oui introduit cette envie d'en lire plus  :)
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MessagePosté le: Lun 30 Mai - 06:09 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure Répondre en citant

Merci Zèbre ! 


Voilà les deux textes en spoiler



Edith déambule en dans l’appartement depuis plus d’une demi-heure. Sa crinière rougeoyante dégringole sur ses épaules nues, sa serviette de bain retenue tant bien que mal par ses bras allumettes. Elle rugit contre elle-même. Je fais semblant de dormir, sinon, à coup sûr, ce serait moi qui en ferait les frais. Elle ne trouve rien à se mettre, et moi je n’ai pas la moindre envie de l’aider. Je suis le chemin des gouttes d’eau, qui perlent à son cou et dévalent entre ses seins. Je me vois très bien me lever d’un bond, la saisir par les hanches. Un frisson de surprise fera glisser sa serviette à ses pieds. Et il me suffira de quelques mots et quelques doits bien placés pour la convaincre d’étirer le temps, voire de l’arrêter.
Elle est toute colère. Je ne m’aventure même pas à lui dire qu’elle peut mettre ce qu’elle veut sur le dos, que rien ne suffirait à apaiser le feu dans mon bas-ventre. Elle veut être parfaite, parce que c’est important. Elle ne sait pas qu’elle est parfaite, et c’est ce qui importe.
Aujourd’hui, on va chez mes parents.
Alors, je joue l’illusion du sommeil. J’ouvre un quart de paupière lorsqu’elle a les yeux ailleurs. Elle est trop occupée à se maudire pour s’apercevoir que je bande. Je ferme les yeux une seconde.
Elle me réveille avec une poigne de fée. J’ai le même sourire niais que quand on vient de se faire des câlins emboîtés. J’ai dû faire un joli rêve.
 Edith a retrouvé son calme, coincé tout à gauche de la penderie, suspendu à un cintre en bois. Une petite robe sarcelle, des escarpins moins haut-perchés, qu’à son habitude.
Elle ouvre le rideau métallique et le soleil me fait une ola mollassonne mais pas moins irritante. Je niche ma tête sous la couette en marmonnant.
« Enlève pour voir… Alors, ça fait quoi ?
- Bah…
Ma réponse n’est pas satisfaisante, je m’en rends compte au moment même. Mais ma capacité de réactivité au réveil n’est pas fulgurante.
- Merci, franchement !
- Ca fait … Sage.
Elle me regarde en forçant l’écarquillement de ses yeux.
- Tu préfères que je te dise que t’es…
Mon ton est volontairement lubrique.
- Tais-toi ! » Conclue Edith en souriant, avortant ma tentative d’incitation à la débauche.
 
Et en réajustant son reflet dans le miroir, elle ajoute « Sage, c’est bien. »
Un tour de salle de bain et une tartine de confiture plus tard, je suis prêt à décoller. Edith enfile ses bijoux avec soin, et je la presse juste pour la provoquer.
« Qu’est-ce que tu fous, ma mère va gueuler ! 
- Vas-y, démarre toujours si t’es si impatient, vas-y tout seul aussi tant que t’y es… Elle soupire.
Comme c’est pas ce que je veux, une Edith chagrin et qu’on a plus le temps pour les réconciliations au pieu, je joue la carte tragique.
- Tu viens pas ? Tu me quittes c’est ça ?
Ça marche à chaque fois.
- Oh là, il risque de neiger en enfer avant que je te quitte, tu te débarrasseras pas de moi comme ça, tu le sais ?
Edith reprend des couleurs et des miettes de sourire qui font chanceler sa voix.
- Bon, dans ce cas on fait quoi ?
- Comment ça on fait quoi ? On n’oublie pas la bouteille pour ton père, les fleurs et on se magne le cul histoire de pas les faire attendre !
J’admire les figures de style que ses jambes font pour rentrer dans la voiture.
 
Le soleil tape sur les vitres, sur les feuilles, sur le goudron. Et quand moi je me sens comme un insecte dans une poêle à frire, Edith, elle, est plus radieuse que jamais.
Le vent, c’est le vent qui s’engouffre. C’est le vent qui fait tout. Il joue avec ses cheveux et son cou, et moi je suis jaloux. Elle en joue. Elle oublie la montagne d’angoisses, la crainte de ne pas savoir montrer par A+B à quel point on s’est bien trouvés.
Et moi j’oublie de regarder la route.



Je n’ai jamais eu peur des mots. Les gros, les petits, les cons, les moches et les compliqués. Et celui-ci, bon sang, je le déteste. Mais j’exècre davantage tous les substituts ridicules que les gens lui trouvent et qui ne restitueront jamais la réalité toute nue. Édith n’est pas partie, elle n’est pas libre, elle n’a pas rejoint le ciel. Édith est morte. C’est moi qui l’ai tuée. Deux fois. On l’a enterrée, et je n’ai pas su dire un mot à son éloge funèbre.
Depuis ce jour, je reviens ici, à l’hôpital, là où elle a vécu l’enfer, pendant des jours, avant que je la laisse mourir. J’y passe mes journées entières, j’ignore ce que je cherche exactement. Je voudrais qu’on me condamne, qu’on me brime, qu’on me persécute, qu’on me hurle dessus, qu’on m’enferme. Je voudrais être prisonnier, être perclus de douleurs inouïes, si atroces que mon esprit ne serait plus jamais clair. Au lieu de ça je n’ai qu’une attèle, et une culpabilité boulimique. Le genre de virus dont je ne me débarrasserai pas.
Je déteste être ici. Je ne fais rien qu’attendre, regarder, et me laisser grignoter de l’intérieur. Je ne me rachète pas une conduite, je n’y arriverai jamais. Je ne suis pas un ange, je n’aide personne à aller mieux et je vole, fatalement la place d’un patient puisque j’occupe un siège pour rien. Les infirmières et secrétaires ont vite compris qui j’étais, et sans que quoi que ce soit ne soit dit clairement, le corps médical a cessé de me demander pourquoi j’étais là. Les gens en deuil, on leur pardonne beaucoup de choses. Moi, on me pardonne, entre autres, d’encombrer la salle des urgences. Je suis discret, je ne fais pas d’esclandre, je ne pleure pas, je ne suis pas un fardeau ni pour les yeux ni pour les oreilles du monde. Je sors fumer une cigarette et à mon retour à l’intérieur, je vais me laver les mains. Rituel que j’ai adopté depuis que je suis ici. Les toilettes pour handicapées sont les plus proches, j’y ai mes habitudes.
Une énième fois, je pousse la porte coulissante, de quelques centimètres avant de rencontrer une résistance et un cri haletant.
« Occupé !
Juste le temps de voir des traces de sang, et une main fébrile referme la porte, à clé, cette fois.
— Mademoiselle, ça va aller ?
— Fausse couche, ça va.
— Vous êtes sûre ? J’appelle quelqu’un ?
— Partez, merci.
Je ne peux pas partir. Je suis sous le choc. Et bien que je ne sois pas un bon samaritain dans l’âme, impossible de décoller mon dos de la porte. Son angoisse traverse par le même passage que l’air. Je la sens paralysée, ou bien c’est moi qui le suis.
De longues minutes s’égrainent. J’entends des bruits de papiers, des fermetures, des froissements de vêtements. Sa respiration semble plus calme. L’eau coule par intermittence. Je reprends des couleurs, juste de quoi avoir contenance. Elle va sortir. Je vais devoir m’en aller.
— J’voudrais sortir, monsieur. Je vois vos chaussures. Vous me bloquez !
Je me déporte un peu pour la laisser passer. Son visage n’affiche aucune douleur. Pourquoi est-ce qu’on est si doué pour se cacher ?
Elle passe près de moi, et en me voyant désarçonné, elle se sent obligée de préciser.
— Je l’apprends pas là… Là. »
Je la regarde, et si j’étais elle, j’aurais peur de moi. Elle me dit qu’elle veut sortir fumer. Je l’accompagne et elle me raconte. Tout. L’homme du bar. Sa douceur. Cette nuit magique. Cette complicité étrange. Et puis leur séparation au matin, comme un déchirement illégitime. Et puis le début des ennuis. Les nausées, les doutes, les analyses. Trente-cinq ans quand même, ce n’est pas si jeune. Un môme, même toute seule. Elle peut le faire. C’est le destin. Grossesse apprivoisée, vie de mère célibataire envisagée. Presque-sérénité. Onze semaines et soudain, plus rien. Pas de chute, rien. Son cœur ne bat plus. Le bébé est mort.
« Y avait beaucoup de sang, j’ai eu peur. Je suis venue. On m’a dit, c’est normal, ça arrive, ce sont des débris.
— Je ne sais pas quoi dire…
Je balbutie deux trois mots qui ne servent à rien. J’ai les jambes coupées. Je suis terrifié par son histoire et par la peine qu’elle doit ressentir, et ahuri de la facilité avec laquelle elle se confie sur sa vie.
— Y a rien à dire. »

On reste là, à fumer tous les deux. On en est à la cinquième peut-être. Je lui propose un café du distributeur. Elle accepte. Je reviens avec un noisette, pour moi, qu’elle prend, sans comprendre que c’est le mien. Je souris. Je pense à Édith. Elle me scrute, comme pour sonder ce que j’ai dans la tête. Et je ne dis rien.
« T’es là pour qui ?
— Pour personne. Y a plus personne.
Elle ne saisit pas. Je ne me vois pas lui déballer ma vie, comme elle vient de le faire. Quand bien même j’en aurais envie, j’en serais incapable. Son regard m’interroge.
— J’ai tué ma femme. Accident de voiture.
Je n’ai rien filtré, l’information est sortie brute. Elle n’a pas cillé. Et j’ignore si je voulais qu’elle se casse ou si je souhaitais qu’elle reste.
— Bon.
Elle place une mèche de ses cheveux bruns derrière son oreille, plaque ses deux mains sur ses cuisses. J’ai un peu peur de ce qu’elle compte dire.
— Va falloir qu’on s’entraide, toi et moi… Sinon on est mal barrés !
— Euh…
Cette fille est déconcertante. Y a quelques heures je ne la connaissais pas, et là, elle me parle comme si on est potes. Ou autre.
Déjà, moi c’est Loïs ! en me tendant la main et le sourire.
— Lucas… je joue le jeu en la lui serrant.
— Ca c’est fait… Maintenant, on a du taf !
Son ton est militaire, décidé. Je suis paumé, je ne pige pas ce qu’elle a en tête.
— Euh…
— Toi et moi, on a le droit à un nouveau disque dur. Tu comprends ? On a des souvenirs, on a des trous béants qu’on pourra plus remplir. Un vide reste un putain de vide. Mais il suffit d’une montagne, une montagne aussi haute que le vide est profond. C’est une question d’équilibre, tu comprends ?
Je ne comprends pas. Mais elle ne me laisse pas le loisir de le lui dire, et continue son discours.
— À nous deux, on peut y arriver. Parce qu’on a grillé pas mal d’étapes, aujourd’hui. On connaît la pire version de l’autre puisqu’on se connaît détruits. Et c’est une chance… Tu sais ?
Je l’écoute déplier ses vérités à elle, en essayant d’y confronter les miennes, mais rien à faire. Je suis vide de tout bon sens et je ne sais pas si elle est sacrément lucide ou bien pleine perdition.
— Qu’est-ce que tu as à perdre ? Qu’est-ce qu’on a à perdre ? Moi, rien.
Elle a dans l’œil un éclat tout particulier.
— Concrètement… Je ne comprends pas où tu veux en venir !
— Tu fais quoi, là, tout de suite ?
— Rien, mais…
— Viens !
Éprise d’une vitalité soudaine, elle se lève et saisit mon poignet. J’ai le cœur qui ne bat pas à son allure normale. Je me laisse balloter par sa main agrippée.
— Ma voiture est là, monte ! m’invite-t-elle, en sautant au volant.
Je me retrouve dans la bagnole de cette fille, dont je ne sais quasiment rien. C’est peut-être une folle furieuse, mais après tout, j’ai rien à perdre, c’est vrai.
— Dis-moi une chose que tu aimais faire avec Édith.
— Je… J’ai pas envie de parler d’elle… Je voudrais juste…
— Je sais… Je sais…
— Non, tu ne sais pas !
— C’est vrai je sais pas, je sais pas comment tu l’aimais, comment elle t’aimait. On m’a jamais aimé comme ça. On m’a jamais que désirée vite fait.
— Je suis sûr que c’est faux.
— Non tu n’es sûr de rien !
— OK, un partout.
— On ne compte pas les points là, bordel ! Dis-moi un souvenir avec elle. Le premier qui te vient.
— Les céréales. Il fallait que le lait soit froid, et que les céréales croustillent. Elle mangeait toujours les moins dures avant, ne mettait que quelques gouttes de lait à la fois. Tout un cérémonial.
— Les céréales ?! me sourit Loïs.
— C’est le premier qui me soit venu.
— Le premier truc que j’ai mangé après avoir su que j’attendais un petit être, c’était du poulet. Une escalope à la sauce marinière.
— OK… et ?
— On va faire des courses ! »

Je suis dubitatif, mais je la suis dans son délire. J’achète mes céréales, et elle, ses escalopes de poulet.
— On va chez moi ! devance Loïs.
— Tu crois vraiment que…
— Tais-toi. »
Je ne savais pas ce qu’elle cherchait à me prouver, mais je savais qu’elle avait tort. Je ne voulais pas lui faire de peine, aussi. Et peut-être qu’au fond, ne pas vouloir se faire de peine, ça pouvait suffire à être mieux.
Je débouche le sachet, assis sur ce tabouret en bois, dans cet appartement que je ne connais pas, avec cette fille que je ne connais pas. Tout me rappelle Édith. Le bruit déjà. C’est comme si elle voulait tout faire pour me réveiller. C’était désagréable au possible. L’odeur des céréales et le son de ses dents qui mordent dedans.
« T’as du lait ?
— Nan… Mais c’est pas grave…
— C’est pas par…
— Non, ce sera jamais pareil… »
Il n’est pas loin de seize heures, je mange des céréales sans lait, elles ont le goût de poulet.



Y a cent façons d’être. Ça fait partie de ces phrases toutes bêtes, toutes faites, que Loïs me lâche parfois.
Je passe mes journées et mes nuits chez elle depuis quatre jours, peut-être cinq. Une semaine ?
J’ai fait semblant de dormir. Semblant de ne pas la croire. J’ai fabriqué une table basse. J’ai pleuré sur son oreiller. J’ai bu du vin dans une tasse. Dormi sur le sable. Regardé le lever du soleil après avoir veillé 48 h. J’ai doublé un film d’horreur avec la voix de Titi. Regardé une chaîne de télévision six heures sans zapper. J’ai craché du haut de son balcon. J’ai perdu ma carte bleue. J’ai crié au feu. J’ai gagné au Trivial Poursuit. J’ai appris à un chien errant à sauter sur un tabouret. Cassé une latte du clic-clac. J’ai été seul. J’ai dégradé un banc public. J’ai oublié. J’ai écrit un poème. Retrouvé ma carte bleue là où elle était censée être. J’ai été fier. J’ai parlé à un mur. J’ai été paumé. J’ai pris mon pied avec ma bouche. J’ai couru après personne. Je me suis retenu de rire. J’ai été émerveillé. J’ai défait et refait le monde avec elle. Et j’ai commencé à la croire.
C’est dingue, tout ce qu’on peut faire à deux sans s’aimer. C’est beau tout ce qu’on peut faire d’insensé.
Je crois que la vie, après la mort, elle existe. Elle existe, mais pas pareil. Édith est là. Forte, belle, drôle, grandiose dans mon compartiment palpitant.
Et puis il y a cette vie sans elle. Juste, à côté. En parallèle.
J’ai hâte de découvrir Loïs. Les cent elle.



_________________
Rafistoleuse
Lun 30 Mai - 06:09 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 13:44 (2016)    Sujet du message: Rafistoleuse - Embrasure

Aujourd’hui à 13:44 (2016)
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