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Rythm'n'blues.

 
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Iwik
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 09 Nov 2015
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MessagePosté le: Dim 5 Juin - 03:08 (2016)    Sujet du message: Rythm'n'blues. Répondre en citant

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Deux mille seize, avec un grand deux, et le plus souvent sans compter les dizaines. Quelque part en automne, plus tard la date exacte ne comptera pas, non, il ne faut pas qu'elle compte, il faut seulement que l'on se souvienne du soulèvement et de nos bras levés en l'air, tentant, peut-être en vain, d'accrocher un message fou à l'horizon. 


Avec Luce, on a eu l'idée de ce syndicat après l'amour. Un amour désuet, sans majuscule, contre l'évier de la cuisine, à moitié nus et complètement drogués. 


- Lèche-moi encore. Oh bordel, c'est bon, c'est tellement bon... Achille...


J'ai continué de la lécher goulument, et puis elle s'est relevée sans prévenir, resserrant les cuisses sur mon thorax pour se redresser. Elle m'a poussée du bout de ses doigts vernis, sans violence, sans douceur, d'un geste presque solennel. 


- Achille, t'es un putain de génie, ou peut-être que c'est moi, mais... J'crois bien que tu m'as donné une salope d'idée.
- Je t'écoute...


J'avais répondu sans conviction, grognant un peu d'avoir été privé de digestif. 


- On se fait inonder, et y en a marre de ces conneries, y en a marre qu'ils pleuvent tant, et que le monde parte en vrille, on se fait huer parce qu'on se drogue plus que les autres, ou plutôt pas de la même façon, et y en a marre de ça aussi. T'en as pas plein le cul toi ? Allez avoue, je vois bien comment tes couilles elles sont gonflées. 
- Charmant...
- Ouais, mais pourquoi je serai charmante quand rien ne me donne envie de l'être ? Enfin, tu m'écoutes pas.
- Si si, mais j'vois pas où tu veux en venir Luce.
- On remue ciel et terre quand il s'agit du débordement de la Seine, ou de la prochaine élection présidentielle, et j'parle même pas de la coupe d'Europe. Mais on fait rien pour les drogués. Toi, quand tu fais une garde à vue, les keufs ils te demandent pourquoi tu te drogues ? Pourquoi t'as sniffé comme un cochon à en avoir des restes de poudre un peu rougie à la base de tes narines ? 


Il était près de trois heures du matin, et ça a duré comme ça jusqu'à ce que le jour se lève. J'avais du mal à la suivre la Luce, et bien sûr, on a sniffé une ligne ou peut-être quatre, histoire de tenir debout. 
Mais le fin mot de l'histoire, c'était que ma Luce voulait créer un syndicat des drogués. Moi aussi, ça m'a semblé absurde au début, mais elle disait qu'on revendiquait toujours un tas de choses, qu'on faisait de la pub pour des voitures qu'allaient nous empoisonner la vie et qu'on bandait devant des magazines qui nous embrumaient le cerveau de conneries. Elle en disait des choses, certaines bien trop absurdes, mais d'autres tellement évidentes. Alors je l'ai suivie, et pour tout dire, je crois même que je suis tombé amoureux d'elle cette nuit-là. Comme quoi le sexe ça offre pas d'attache si la coquille est vide. 


On l'a créé notre syndicat des drogués, et on se croyait un peu en mai 68, sauf qu'à la place des pattes d'éléphant, on portait des jeans troués et des perfecto de toutes les couleurs et des barbes mal rasés, et des tatouages jusqu'à la paupière droite. 
En quelques mois, on a rameuté tellement de gens, c'était incroyable, et Luce, magnifique oratrice, en ramenait toujours plus pour défendre notre cause, jusqu'à nos voisins octogénaires qui n'avaient pas fumé plus d'un cigare de leur vie. Fallait la voir remuer la foule, et rire aux éclats quand elle finissait ses discours en pleurant de rage. Je crois que les gens l'aimaient parce qu'elle était bien plus vivante qu'eux avec ses mots sortis tout droits des tours d'ivoire du 78. Et vous pourrez interpréter comme bon vous semble, elle avait la langue vive et l'esprit insolent, parfois l'inverse. 


Ce matin, on s'est préparés à défendre notre cause place de la République. Luce a mis ses plus jolies boucles d'oreille et elle a attaché ses cheveux, sans leur ôter cette liberté un peu sauvage, celle qui s'éparpille en épi de blé et encadre son visage d'un je m'enfoutisme à tomber par terre. 
Puis se courbant sensuellement, Luce a mis des bas, et moi, ça m'a foutu un coup, j'avais à nouveau la queue dure et la bouche pleine de salive. Mais elle, elle m'a juste déposé un baiser sur le front, avant de me dérober le joint que je venais de rouler. Et elle a dit.  


- Sois pas triste bébé, t'as bien le temps de t'en rouler un autre. 


Et elle a disparu au bout du long couloir qui séparait notre trente deux mètres carré du reste du monde. 
Elle a disparu, et j'ai pris le sachet de beuh qui traînait sur la table basse. Mais j'en avais pas vraiment envie. Ca me foutait les jetons de devoir affronter tous ces flics barricadés derrière leurs grands boucliers. Preux chevaliers des temps modernes. On avait beau être en 2016, et pouvoir créer n'importe quel syndicat, on n'était pas libre pour autant. J'avais les jetons, et les mains moites, et la queue beaucoup moins dure soudain. 
Alors j'ai fouillé tous les tiroirs, toutes les boites, tous les sacs, j'ai renversé l'espace, pour trouver la pépite qui raccrocherait mes couilles au reste de mon corps. Je transpirais tellement qu'il faudrait sûrement que je prenne une autre douche, mais tant pis, j'prendrai une autolib à la place d'un véllib, et ça ira. 
Au bout de trois quart d'heure, j'ai fini par trouver un étui à allumettes coincé entre des vieux livres de cuisine et le micro-onde. Dedans y avait quelques champignons, et putain c'était doux comme un oasis, une vision palpable en plein désert. 


*


Je suis un viking, j'ai la barbe ensoleillée et le corps bruni, 
de mes cellules épithéliales 
on pourrait 
faire du caramel, 
j'irai fondre au fond de la gorge de Luce, 
j'irai brûler sa langue et épicer sa vie. 


J'ai pris un raccourci, par les toits de Paris. Aucun risque d'embouteillage à l'horizon, à peine de pluie. L'automne ronronne en attendant l'hiver, et la pluie s'abandonne au souvenir de l'été dernier.


Je suis un viking, et mon coeur qui 
blasphème nuit et jour. 
Et s'il n'y a plus d'église, je pille 
les chattes de mes voisines, 
viole les minutes de silence, et je fais 
des doigts d'honneur à la vie, et je crache sur celle que 
j'aime, au propre ou au figuré, 
le plus souvent au pluriel. 
Sans lassitude.


J'ai fini par atterrir dans une impasse, y avait un chat qui miaulait à la mort, enfin c'est ce que j'ai cru avec mon ouïe de drogué et mes yeux incapable de trouver l'origine de ce gémissement. Y avait des tas d'ordure devant une porte un peu rouillée, et pourtant ça sentait bon la vanille et le chamallow grillé. L'effet de la drogue n'avait pas encore décapité mon odorat, alors je me suis fié à lui et j'ai trouvé cette gamine, étendue au sol. Complètement désarticulée, ses cheveux gras lui recouvraient le visage, et sa peau diaphane laissait deviner des os saillants sous un pull trop grand pour elle et dont les trous semblaient s'être amusés à créer un casse-tête chinois qu'aurait aussi bien pu être brésilien. 


Grand viking que j'suis, j'allais faire demi tour, impitoyable et sceptique, mon esprit me jouait des tours, me dessinant des illusions un peu grotesques pour me retarder un peu plus. 
Trop tard, mon ouïe venait de se réveiller, et les battements de son coeur sont parvenus jusqu'à ma conscience, pleine lucarne. 
Je me suis penché au dessus d'elle, et je l'ai secouée légèrement, et là, elle s'est mise à convulser cette conne. Comme si j'avais pas assez de mes problèmes, de mes peurs et de ma quête d'un monde sans interdit. De la bave sortait doucement de sa bouche, ou plutôt une émulsion de salive, et alors qu'une tempête soulevait son corps de part en part, ses cheveux ont abandonné le reste de son visage, me laissant découvrir cette gamine qu'était venue nous voir y a pas si longtemps que ça. Elle idolâtrait Luce, et le mot était encore bien trop faible. Elle devait avoir à peine quatorze ans, et elle voulait que Luce l'engage dans le syndicat, et merde, c'était quoi son nom déjà. La mémoire flanche, le courage aussi. 


J'étais un viking, 
peut-être même 
un homme parfois, mais là face à cette gamine, 
faudrait me donner une tétine 
et une paire de claques. Putain Achille.


Réveille-toi.
Souffle un bon coup, rote si tu veux, 
dégobille ta drogue si tu peux.
Putain Achille. 
Tu vas pas la laisser crever là ?


J'étais un viking, mais là, j'me sentais juste le pire des vauriens. Complètement tétanisé face à une gamine pas plus épaisse qu'un coton tige. 


"Mama take this badge from me
I can't use it anymore...
It's gettin' dark too dark to see."


Et Luce ramena sa poire pour me sortir de cette torpeur. La musique retentissait et vibrait dans la poche arrière de mon Levis. 


"Knock, knock, knockin' on heaven's door..."


Le temps que j'extirpe le téléphone, elle m'avait laissé un message. Et la gamine s'arrêta de bouger. Et le temps choisit de faire une pause, pour mieux me torturer sans doute. La vision de cette impasse glauque où gisait un corps presque mort était éprouvante, 
et aucune épuisette pour ma sueur, 
l'idée de mettre ma pépite en colère pas vraiment plus réjouissante. 
Douce ironie ma Luce, toi t'aurais même pas eu une once d'hésitation, 
peu importe ton degré 
d'égarement. 


J'me suis accroupi à côté du corps et j'ai cherché son pouls, il était faible mais bien là, coincé entre ses omoplates peut-être, incapable de se battre seul sûrement. 
J'ai pris mon téléphone, composé le numéro des urgences et j'me suis mis à masser sa poitrine comme un automate. 


Enfin, j'me suis pas rendu compte que je chialais.


*


Ils ont pas mis longtemps à arriver, ils m'ont demandé si je la connaissais, et comme je chialais tout en fredonnant l'air de ma sonnerie, ils ont dû me prendre pour son dealer, ou peut-être pour son mec, même si y avait plus de chance pour qu'on change de voyelle ici. 
Ils ont fini par m'emmener avec eux, et ils m'ont demandé gentiment, je crois, d'attendre les flics, et ils m'ont posé des questions auxquelles je saurai même pas répondre si ça me concernait. 


Elle s'appelait Clémentine, apparemment. 
Elle avait douze ans, finalement. 
Ses parents vivaient en Corse, 
et elle avait fugué après avoir 
écouté une émission de radio où Luce 
appelait à la mobilisation des âmes errantes. 


*


- 22h22. Je crois que quelqu'un pense à moi quelque part. 


Avachi sur mon corps dans une chaise inconfortable, j'ai fait un bond en avant, manquant de me casser le coccyx. 
Toute perfusée qu'elle était, y avait une légère vague qui se faufilait sur ses lèvres, presque un sourire. 


- On dirait que t'as vu un fantôme mec, ça va... Ca va... Bon maintenant, vous me prenez dans l'équipe ? J'suis assez badasse pour vous normalement, si j'ai survécu à ça... 


J'ai entrouvert la bouche, et puis je l'ai fermée presque instantanément, sans qu'aucun son n'en sorte. Elle avait presque donné sa vie pour une cause en laquelle elle croyait. Elle avait failli tout gâcher pour nos beaux yeux et notre besoin chronique d'une ligne de plus, et nos délires aveugles, sourds, nos délires bruyants et vulgaires. Elle s'était piquée, avait sniffé, avalé, recraché, vomi, recommencé, trouvé l'impasse où elle saurait ressusciter, et si c'était à refaire, aurait sûrement dit oui, par insouciance, par bêtise, ou par conviction, et les trois, vu de mon horizon, c'était du pareil au même à cette heure-ci. 
J'ai fini par fermer ma gueule puisque mes cordes vocales semblaient m'avoir abandonné, et j'me suis levé, j'ai fouillé dans toutes mes poches, et j'ai fini par en sortir un joint. 


- Qu'est-ce tu fais ? T'es fou, c'est interdit Achille. Et va pas le fumer sans moi dans le parking de c'foutu hosto.


Et c'est cet instant qu'a choisi mon cerveau pour se reconnecter à la réalité, tant pis pour nos idéaux ma Luce.


- On va faire un pacte toi et moi. 


Frémissement des commissures et plissement des yeux comme pour mieux entendre. 


- Tu vas m'attendre gentiment, je vais t'installer comme une princesse sur mon tapis volant, et on va aller fumer ce pétard sur les toits. 


Elongation, flirt des commissures avec les oreilles.


- Mais ce sera le dernier.
- Mais... Et la lutte ? Et ta Luce ? 


Joli revers petite, mais tu m'auras pas, j'ai au moins deux fois ton âge, tu sais. J'ai pensé. 
Mais j'ai dit, 
convaincu.


- Ce sont des conneries, ça sert à quoi cette lutte si on meurt avant la victoire ? A rien. Et baisse tes épaules, c'est pas beau le dédain. On va faire ça, et puis on trouvera une autre cause, un autre combat, un ring où ce sera pas la mort en face de nous. 


*


Demain, on se souviendra peut-être de la manif' et des coups donnés, et de ceux qu'on aura rendus. Luce se souviendra sûrement de la foule qui l'acclame, d'une sorte de gloire, d'une forme de victoire d'être battue presque à mort. 
Et moi, j'oublierai jamais Luce, 
et ses doigts de fée, 
et ses allures de gitane, 
et ses cheveux rock'n'roll, 
et son parfum 
rythm'n'blues. 


Demain, j'aurai changé de combat,
et même d'adresse, 
mais surtout d'armes. 


*


- Achille...
- Oui Clém' ?
- Elle y arrivera sans toi Luce ?
- J'sais pas... On s'en fout non ?
-Hmm.
- Moi j'y arriverai pas sans toi.


Un ange passe, grève du manque, repos des démangeaisons cardiaques. 
L'esprit manifeste, le corps aspire. 
_________________
"Le seul, l'unique voyage est de changer de regard."
Dim 5 Juin - 03:08 (2016)
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valet2trefle
Super coup de coeur...
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Inscrit le: 09 Avr 2015
Messages: 831
Localisation: Paris, Orléans, Tokyo...

MessagePosté le: Lun 6 Juin - 21:48 (2016)    Sujet du message: Rythm'n'blues. Répondre en citant

Assez trash comme histoire. J'ai beaucoup aimé le passage où Achille se rend à la manif', quand il est dans son trip. Les passages en poésie retranscrivent très bien son état d'esprit 
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Lun 6 Juin - 21:48 (2016)
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Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 836

MessagePosté le: Sam 11 Juin - 10:53 (2016)    Sujet du message: Rythm'n'blues. Répondre en citant

Ton écriture, poésie tourmentée, originalité. Ton histoire d'abord légère, bascule avec cette "rencontre". J'aime l'évolution de ton récit. La gravité qui s'insinue après l'insouciance. 
Sam 11 Juin - 10:53 (2016)
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Auteur Message
hector vugo
Super Master CDC *
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Sam 11 Juin - 11:28 (2016)    Sujet du message: Rythm'n'blues. Répondre en citant

Très original !!!!!


J'ai aimé ce voyage border Line. Tu nous offres un joint littéraire avec une came riche en poésie et en instant cru.


On s'attache à tes personnages comme à une douce drogue jusqu'à partager avec eux le dernier pétard du junkie.
Sam 11 Juin - 11:28 (2016)
AIM MSN Skype
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El.
Mega Coup de Coeur
Mega Coup de Coeur

Inscrit le: 05 Oct 2014
Messages: 429

MessagePosté le: Dim 12 Juin - 10:16 (2016)    Sujet du message: Rythm'n'blues. Répondre en citant

Tu as vraiment un style qui me déboîte la tête toi 
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Dim 12 Juin - 10:16 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 12:47 (2016)    Sujet du message: Rythm'n'blues.

Aujourd’hui à 12:47 (2016)
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