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Le fils du Pharaon

 
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Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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MessagePosté le: Mer 8 Juin - 17:50 (2016)    Sujet du message: Le fils du Pharaon Répondre en citant

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On surnomme mon père le Pharaon. Lorsque j'enfile mon masque de syndicaliste, lorsque j'affiche la mine joviale et butée du guerrier gréviste, je lui ressemble. La mâchoire forte et le nez épaté.
J'ai les yeux de ma mère. J'ai.
Je dois retrouver mon père place des Amants, pour le départ de la manif'.
Et je vais bien, je dis « je vais bien » et je récite cette formule, comme un mantra implacable adressé au fils de son père, dans la glace.
Tu vas bien, tu vas bien. Comme chaque matin, je m'en persuade.
Je me suis réveillé avant le jour. Le sommeil m'a quitté. Me suis levé. En attendant le jour j'ai.
Un café noir à la main, j'ai tenté de raisonner la peur.
Je me regarde dans le miroir.
J'ai les yeux de ma mère, son regard craintif, frangé de longs cils sombres et doux. Son émotivité risible.
Je me rends au salon. Le jour verse ses eaux sales dans la pièce. Un matin de plus. Et je suis là, encore, seul et flétri.
Je mesure l'écart entre ce que je suis et puis...
Tes vingt ans, en as-tu souvenance ?
Je mets en balance le poids de mes aspirations de tout jeune homme et ce que je suis, maintenant.
Je jette un coup d’œil à travers la serrure du temps. Le passé, l'avenir. Un long présent qui n'a de cesse de m'étouffer.
Fais taire tes pensées.
Je contemple l'horloge murale. Elle tourne en rond.
Papa.
Mon père a traversé toutes les guerres, toutes les grèves. Et d'autres crises surviendront et il montera au créneau, inlassablement. Quand bien même son horloge, comme la mienne, tourne en rond.
Je suis le fils du Pharaon.
Il est temps de partir. Je marche à grands pas d'homme décidé à travers les rues qui me harcèlent. Qui me grignotent, comme les vagues usent la grève.
Ne pense pas. Oublie-toi. Esquive les « peut-être ».
Dehors il ne pleut pas. Il ne fait même pas froid.
À l'heure qu'il est, mon père m'attend déjà place des Amants, mégaphone à la main, au milieu des copains.
Ciel métallique.
Tête vide, j'avance. Je.
Mutile ta personnalité. Annihile tes Je, Tu, Il. Parce que tu ne dois plus penser. Et ne réfléchis pas. Oublie-toi.
J'ai cloîtré tant de choses dans les geôles de mon esprit, tant de vie et d'espérances, des bouffées menaçantes et risquées sur lesquelles je ne veux pas me pencher. Parce que je suis trop faible, parce que je suis prudent.
Je, tu. Comme ta mère.
Tais-toi.
Et je vais bien. Et tu vas bien.
Mauvaise nouvelle, mon bus est supprimé. Le métro est supprimé. La ville, l'univers, la raison. Tout est bazardé. Une pellicule de sueur sur la peau. Sur le front, dans le dos.
Ne risque rien. Vis à demi plutôt que de souffrir.
Il ne fais même pas beau et je dois marcher.
Je ne sais pas me surmonter. J'ai mal parce que j'ai peur d'avoir mal.
Tais-toi.
Les gens me font peur, dans la rue, quand je suis seul. Le bus est supprimé, et le métro est supprimé. Je marche, et ma tête, et les gens me font peur. Je baisse les yeux et j'accélère le pas et je regarde l'heure. Perds le fil de ma respiration. Je hoquette, je me noie, et les pensées surgissent malgré la censure que je m'impose.
Tu es le fils du Pharaon !
Lorsque l'on marche, la fermeté s'effrite, le cerveau fomente des complots contre la raison.
Je regarde l'heure. Je serai en retard. Quoi que je fasse, quoi que je dise, peu importe mes prières, mes supplications. Je serai en retard et le Pharaon me le reprochera.
Une voiture klaxonne, me frôle, je tangue, le courant des automobiles me trimbale d'un côté à l'autre de la chaussée. Une voiture klaxonne. Je sursaute et recule. Je regarde les automobiles. Je vacille.
Une main... Qu'est-ce qu'une main ? Ce n'est rien qu'un geste mais.
Un brasier intérieur, un incendie de forêt. Un geste pyromane.
Il ne dit rien. Il referme ses doigts autour de mon bras. Il me retient. Je lève les yeux vers lui. Son parfum de soldat, son regard glacier. Inaccessible. Aussi proche qu'il est de moi, l'homme semble posté à l'autre bout de la terre, et me dévisage.
Crispation de la mâchoire. Une traînée de poils gris sur son menton dur. Il relâche la pression de sa main musclée, et laisse tomber son bras. Il me soutient du regard. Insondable. Je tremble.
Il y a cette femme qui s'approche, et l'oiseau gris qui s'envole au-dessus des voitures. Et des enfants qui piaillent. Des voix.
« Est-ce que ça va, monsieur ? »
Elle insiste. Je le cherche du regard. Il a disparu.
Je vais bien. Je vais bien.
Mais il m'occupe comme un envahisseur. Mes pensées, mes préoccupations, tout ça lui appartient dorénavant. Il rythme les battements de mon cœur. Je vis je meurs.
Il a tout éclairé, tout dévasté. J'ai cru exister un instant, comme s'il me complétait.
Alors je cours. L'heure a tourné. Mais la route est barrée. Ne. Je trépide. La vie m'étouffe. Me déborde. Je ne. Me précipite vers une autre issue. Ne veux pas penser. Il me. Et je cours. La foule afflue. Il m'obsède et je les bouscule. Tu. Je ne vois pas mon père, la foule m'entraîne à la dérive. Tu es là.
Tu.
Es.
Là.
Gueule barbouillée de ciel gris. Tu es. Yeux blizzards. Là. Tu es là. Tu es là. Tu es là.
Les flics autour de toi.
Et la foule m'aspire, me suce et me rejette. Toi parmi eux. Brassard orange autour du bras. Toutes les barricades cèdent, je hurle. La foule me tait. Je te regarde et tu ne me. La foule me disloque et tu ne me vois pas.
Une main. Un geste qui me banquise.
Je détourne les yeux de Lui, et vois mon père.
Je suis.
Un geste et j'obtempère.
Le fils du Pharaon.
Mer 8 Juin - 17:50 (2016)
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valet2trefle
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MessagePosté le: Jeu 9 Juin - 17:49 (2016)    Sujet du message: Le fils du Pharaon Répondre en citant

J'ai bien aimé la façon dont tu as écris ce texte pour présenter ton personnage. Avec ces phrases coupées on ressent son manque d'assurance, et le fait que sa personnalité est elle aussi bloquée, pas assumée, censurée même dirais-je. A cause de son père, l'image du patriarche qui l’étouffe. En tout cas c'est comme ça que je l'ai ressenti. 
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Jeu 9 Juin - 17:49 (2016)
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MessagePosté le: Sam 11 Juin - 02:38 (2016)    Sujet du message: Le fils du Pharaon Répondre en citant

En effet, la façon dont tu as rythmé ton récit nous permet de respirer avec ton personnage, on étouffe avec lui à la fin, et on abdique. Après, y a toujours tellement d'images dans tes textes, d'expressions qui me coupent le souffle, tellement c'est beau même quand c'est crade. 
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Sam 11 Juin - 02:38 (2016)
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MessagePosté le: Sam 11 Juin - 10:36 (2016)    Sujet du message: Le fils du Pharaon Répondre en citant

Ce texte c'est de la dentelle. Il faut s'en rapprocher pour mesurer et apprécier le boulot que tu as fait.
Car derrière les phrases courtes, les impressions chirurgicales se cachent un bégaiement interieur. Ton personnage souffre du poids du pére. Etre le fils de. Et au travers de ce court voyage pour rejoindre la manif', on sent cette charge sur lui cette difficulté à assumer.


En témoigne l'instant de ce vertige ou quelqu'un lui demande s'il va bien.


Ce fils du pharaon, on le suit. On le devient. On l'est tout court.


C'est ce qui rend ce texte très attachant.
Sam 11 Juin - 10:36 (2016)
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El.
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MessagePosté le: Dim 12 Juin - 10:37 (2016)    Sujet du message: Le fils du Pharaon Répondre en citant

ça m'a bouleversée...au-delà du style et de ta poésie hyper écorchée, il y a le fond quoi...putain ça m'a retournée le bide comment ce gamin, en filigrane du Pharaon va jusqu'à sacrifier ce coup de foudre pour un flic, j'adore l'amour interdit en litté, et encore mieux quand c'est toi qui le balance putain 
Mais il peut encore grandir le fils du Pharaon...j'veux croire qu'il peut baiser avec l'ennemi et se confronter au Père...nan? 
faudra que t'écrives la suite parce que j'veux savoir moi 
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Dim 12 Juin - 10:37 (2016)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Mer 15 Juin - 13:30 (2016)    Sujet du message: Le fils du Pharaon Répondre en citant

Des commentaires bien plaisants, merci !
Mer 15 Juin - 13:30 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 08:06 (2016)    Sujet du message: Le fils du Pharaon

Aujourd’hui à 08:06 (2016)
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