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Le grand foutoir

 
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Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
Giga Coup de Coeur...

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 836

MessagePosté le: Jeu 16 Juin - 20:41 (2016)    Sujet du message: Le grand foutoir Répondre en citant

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Harassé, je plante la pelle carrée dans la terre et reprends mon souffle. Thibaut me contemple en prenant appui sur sa pioche. Il m'adresse une moue moqueuse, plisse les yeux, gêné par le soleil et la sueur, puis extirpe de sa poche un paquet de cigarettes.
Il est beau, mon fils. Torse nu, mince et délié, comme je l'étais à son âge. Sauvage. Il secoue sa tignasse bouclée et glisse une sèche entre ses lèvres pulpeuses. Gueule d'ange, âme de voyou.
« T'es vieux, il ricane.
 - Grande gueule ! »

Il me tend une cig' et je la refuse, puis je me penche vers la souche pour éprouver sa résistance.
« Putain, elle s'accroche. On s'y remet ? »
Le gamin ne répond pas. J'évite de croiser son regard. Clope à la gueule, il m'observe avec son air de môme sérieux en attente d'éclaircissements. Il y a des résidus d'enfance dans son visage.
Je me remets à pelleter et il empoigne sa pioche, perplexe, la soulève, la rabat. Et m'épie.
J'ai refusé sa clope, et ça cloche, il le sait.
J'ai toujours fumé. Toujours. Sans justification ni remords. J'aime ça, comme j'aime baiser, et rire, et vivre. Vivre sans restriction.
Et j'ai eu ce geste de refus qui l'a interloqué.
Le médecin m'a dit :
« Ce serait certainement mieux... »
Il m'a expliqué avec des mots ouatés que l'équation était dorénavant insoluble. Qu'il y avait une façon pire, et une autre moins pire de perdre, et j'ai pensé à mon fils. Je voulais l'admirer encore et jusqu'au dernier souffle. Et s'il était possible de gratter quelques jours, que sais-je, quelques semaines de rab, eh bien je ferais tout pour y parvenir.
Quinte de toux. Thibaut lève la tête tandis que je m'éponge le front. Puis je lui indique un bout de racine dégagé, et j'en attrape un autre et l'on se met à tirer et tirer comme des fous. La souche cède d'un coup, et lui, et moi, on bascule en arrière, sur le cul.
Éclat de rire franc qui s'amenuise. On est assis là, les pieds dans la terre remuée, haletant et poussiéreux. Je tends le bras vers le pack de bière, lui en file une, et m'en décapsule une autre.
On ne sait pas parler. Je veux dire, on ne sait pas échanger pour de vrai, creuser jusqu'en lisière des sentiments et puiser des mots essentiels à la source vive. On ne sait pas. Et je me demande quel père je fais. Je devrais lui expliquer la situation, le regarder droit dans les yeux et lui transmettre je ne sais quel héritage moral, d'homme à homme, mais j'en suis incapable.
Je soulève ma bière, et puis je pose une main sur son épaule. Il ne comprend pas. L'affectif ça ne nous ressemble pas.
« Thibaut... »
Voix étouffée. Je cherche mes mots, je me sens ridicule et surtout, je ne veux pas lui faire du mal. Pourtant c'est inévitable. En pondant des mômes on les condamne à nous aimer et à souffrir, mais à ce moment-là, on n'y pense pas.
Je toussote. Avant que je ne puisse poursuivre, sa copine arrive.
« Vous êtes beaux ! » elle s'esclaffe.
Je souris et lui propose une bière.
Elle embrasse son mec qui fait mine de l'enlacer. Elle s'échappe en riant et exige qu'il se douche.
« Faut qu'on parle. » elle lui glisse à l'oreille.
Tandis qu'il s'absente, elle me cause de ses études. Elle est mignonne, solide, bien dans sa peau et dans sa tête. Ça me plairait qu'ils restent ensemble un bout de temps. Ce serait une veine qu'ils s'aiment.
Thibaut revient, dépenaillé, chapeau de paille sur la tête, et cueille un baiser sur les lèvres de sa belle. Puis il s'allume une nouvelle sèche en s'humectant les lèvres. Sara ajuste les bretelles de sa robe en le dévisageant.
Ils sont jeunes, ils sont beaux.
Une fois qu'ils sont partis je rentre dans la maison et grimpe l'escalier. J'ouvre le tiroir du bureau et cherche la photo de mon père en jeune homme. Un polaroid en noir et blanc. Béret sur la tête, col ouvert et clope au bec, il a ce sourire cabochard d'Italien effronté qu'il adresse au photographe. Je n'ai jamais su qui avait pris la photo. C'est l'unique image que j'ai de lui. Mon paternel, je n'en ai gardé que de vagues souvenirs. Des réminiscences incertaines et fuyantes. J'avais cinq ans quand il est mort sur le chantier du barrage du Mont-Cenis.
Papa, qu'est-ce que tu m'as laissé?
Je tourne et retourne la photo entre mes doigts, et plus je réfléchis et moins j'ai les idées claires. Lui n'a pas eu le temps de me transmettre quoi que ce soit. Moi, qu'est-ce que je vais léguer à mon fils? Je songe à Thibaut, à mon rôle de père, à la mort, au grand foutoir illogique qu'est la vie. Perdu, j'appelle sa mère.
« Qu'est-ce que tu veux ? »
Voix cassante.
« Sonia... je... j'ai un cancer. »
Silence au bout du fil.
« Je vais mourir et je sais pas comment lui dire. »
Silence.
« Je suis désolé, Sonia, je savais pas quoi faire, et je pensais que tu... »
Elle se met à pleurer.
« C'est à toi de lui dire. » elle souffle.
Je raccroche.
Une bière sur le perron. Le jour décline, une pie jacasse. Thibaut rentre entre chien et loup. Dégaine de bandit. Il va chercher une bière dans la cuisine et s'installe à côté de moi. On trinque.
« Papa... il dit.
 - Mon fils... »

On regarde le soir déposer sur la terre son voile d'intimité.
« Papa je voulais te dire un truc.
 - Moi aussi. »

Évitement des regards. Je lape ma boisson. J'ai le trac. On hésite. Je me lance.
« Fils... Je suis malade. Très... »
Il se tait. Je l'entends déglutir. Il a envie de pleurer mais il se retient. Je dois ajouter quelque chose, des mots de père, d'homme, des mots de transmission. C'est à cet instant précis que devraient naître les paroles fondamentales. Je les ai cherchées tout l'après-midi. Je n'ai rien trouvé.
« Je veux que tu saches, je dis. Je veux que tu retiennes ce secret de famille.... On est... Dans la famille, on est invincible. On l'a toujours été. De génération en génération. Ton grand-père l'était. Quoi qu'il arrive, on baisse jamais les bras. Je perdrai pas, même si... »
Une goutte tombe entre ses jambes. Ça dessine une tache sombre sur la marche. Une autre. Il chiale et murmure :
« Je vais être papa. »
Jeu 16 Juin - 20:41 (2016)
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Iwik
Coup de coeur
Coup de coeur

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MessagePosté le: Jeu 16 Juin - 23:04 (2016)    Sujet du message: Le grand foutoir Répondre en citant

C'est marrant pour ce défi j'ai écrit deux textes et l'un autour du même paradoxe, la vie qui est donnée et celle qui est prise. 
Enfin, tu nous régales encore et tous les petits détails que tu amènes l'air de rien peignent un joli tableau. Je me demandais juste si tu avais respecté la contrainte, parce que ça ressemble beaucoup à du Yannick. Enfin par rapport à la dizaine de textes que j'ai lus de toi. Mais de toute façon on est jamais déçus de la qualité.
_________________
"Le seul, l'unique voyage est de changer de regard."
Jeu 16 Juin - 23:04 (2016)
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valet2trefle
Super coup de coeur...
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Messages: 831
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MessagePosté le: Ven 17 Juin - 18:37 (2016)    Sujet du message: Le grand foutoir Répondre en citant

Très beau ce texte, que ce soit ta prose ou l'histoire qu'elle raconte. Un peu précipité sur la fin peut-être mais c'est pour chipoter. 
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Ven 17 Juin - 18:37 (2016)
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christine
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 988
Localisation: cholet

MessagePosté le: Ven 17 Juin - 19:26 (2016)    Sujet du message: Le grand foutoir Répondre en citant

Ce moment de vie, est aussi beau  que douloureux. Il y a une grande tristesse mais aussi de la tendresse qui coule a travers tes mots.
Bravo et merci pour ce beau moment de lecture.
_________________
Un sourire ca fait toujours plaisir
Ven 17 Juin - 19:26 (2016)
Auteur Message
El.
Mega Coup de Coeur
Mega Coup de Coeur

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Messages: 429

MessagePosté le: Dim 19 Juin - 15:58 (2016)    Sujet du message: Le grand foutoir Répondre en citant

très réussi, ton écriture est belle, la pudeur et en même temps les sentiments si bien amenés, j'aime les gens de l'ordinaire comme ils sont beaux quoi quand c'est proposé comme ça. merci, vraiment beau quoi.
_________________
El.

http://aubordeldesrev.eklablog.com/
Dim 19 Juin - 15:58 (2016)
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Auteur Message
moyen chog
Super Master CDC *
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Inscrit le: 21 Juin 2015
Messages: 243

MessagePosté le: Mar 21 Juin - 07:07 (2016)    Sujet du message: Le grand foutoir Répondre en citant

Je reprends pour mon compte tout ce qu'ont écrits El, Valet, Christine et Iwik. Et je compile. Et je complimente. Pareil.
Mar 21 Juin - 07:07 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 12:47 (2016)    Sujet du message: Le grand foutoir

Aujourd’hui à 12:47 (2016)
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