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Le pissenlit.

 
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El.
Mega Coup de Coeur
Mega Coup de Coeur

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Messages: 429

MessagePosté le: Dim 19 Juin - 15:49 (2016)    Sujet du message: Le pissenlit. Répondre en citant

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Ernest est passé ce matin. Pour le thé. J’étais heureuse qu’il soit là.  
Plus grand monde ne vient me rendre visite. Parce que je deviens grise.  
J’ai remarqué ça. Tu es couleur Terre Sauvage les gens ne jurent que par ton talent, tu vires au gris et plus personne n’est là pour toi. Je veux dire, j’ai fait des erreurs oui, mais quand même. 
  
Je faisais bouillir l’eau et Ernest laissait ses doigts se balader sur les milliers de carnets et de petits pots de verre en vrac un peu partout sur les étagères, la table, le sol. Il faudrait que je les range, que je les classe, que je leur colle des étiquettes que je m’applique un peu. Il faudrait que je transmette les clés de la cabane et que tout soit en ordre. Sinon galère pour le prochain locataire. 
  
Ernest a posé sa main lourde sur mon épaule : 
-Tu meurs quand ? 
Ce type avait le don des questions simples. 
-Dès que le pissenlit en aura terminé avec mon cœur je suppose… 
-Tu as du rangement à faire, j’espère qu’il t’en laissera le temps, je n’ai pas envie de m’en occuper. 
Ce type avait un certain sens de la dérision. 
-Tu es déjà mort Ernest, comment pourrais-tu remettre de l’ordre ? 
-Un conseil ma chère, n’arrose plus ce foutu pissenlit. 
  
J’ai versé l’eau bouillante dans les tasses en porcelaine vieille de la mémé d’à côté. Elle me les avait données il y a longtemps. Bien avant l’histoire du pissenlit. Bien avant que je ne sois grise.  
  
J’ai tenté de changer de sujet, cela devenait un peu glauque alors que l’océan à perte de vue scintillait de la joie au dehors. 
-Tu sais qu’il existe toute une série de rêves tirée du Vieil Homme et la mer ? 
Il a souri, ravi. 
-J’ai été bien inspiré d’écrire ce livre. Je me demande si le secret n’est pas dans la simplicité du combat que l’on mène. Contre la vie. Pour soi. 
-Je ne sais pas. J’ai longtemps pensé comme toi, mais… 
-Lorsque c’est trop difficile, il nous reste le souvenir, le rêve. 
-Oui et la magie aussi…mais les gens n’y croient plus trop à ce genre de trucs tu sais… 
-C’est pour ça que des êtres comme toi existent. Pour en rester le gardien. 
  
J’ai ressenti la brûlure du pissenlit au-dedans de moi. Ça m’a pliée en deux et j’ai grimacé. Ernest m’a tendu une tasse : 
-Il est temps de passer le relais. Tu sembles souffrir beaucoup. 
  
J’ai bu une gorgée de thé brûlant et repris mon souffle avant de lui répondre : 
-Tu sais le pire c’est pas de partir, c’est pas de disparaître. Parce qu’une fois morte au moins, comme toi,  je serai loin et je ne sentirai plus mes regrets. Le pire c’est pas de partir, non. Le pire, c’est d’avoir le sentiment que j’ai échoué. 
-La tâche était bien grande et tu as fait de ton mieux. Au suivant maintenant ! Buvons à sa santé ! 
  
Ernest étant rapidement perplexe face aux larmoiements, il s’est levé et a sorti la gnôle. On a bien rigolé. Ernest est doué pour le sérieux et aussi pour le n’importe quoi qui soulage. Et puis avant la tombée de la nuit, il m’a aidée à ranger la cabane. Nous avons dépoussiéré les carnets et les pots remplis de sable. Nous avons classé les carnets de rêves par couleur, après avoir tenté par ordre de grandeur, alphabétique, durée, probabilité…et puis les pots de sable un peu au hasard mais tous sur les étagères. Les plus dorés devant, les plus mats sur la gauche. 
  
Je n’ai jamais su faire avec le réel, et c’est sans aucun doute pour cette raison que j’ai pi être en quelque sorte l’élue. Parce que j’étais un peu sauvage, parce que je m’inventais sans cesse des histoires. 
J’étais en mesure de parler aux éléments et aux arbres alors, on m’a choisie pour détenir le secret et en faire bon usage. On m’a transmis la clé de la cabane, elle était mieux rangée et un peu moins pleine à craquer à l’époque. Implantée dans une forêt. J’ai pris l’initiative de la déplacer ici, en haut de la falaise, face à la mer. 
  
Les premières années, j’ai fait le job avec beaucoup d’application, et de croyances en tous genres. Notamment vouloir transmettre que la simplicité est la clé dans un monde entortillé dans ses complications. J’ai mis beaucoup de naïveté et de paillettes aussi, et puis j’ai ajouté les décors, les odeurs, les souvenirs.  
Je m’appliquais fort. J’étais une gosse. C’était facile. J’étais faite pour ça. Le secret. La magie. Mais les gens ont arrêté de croire. Je ne sais pas exactement d’où ça leur est venu mais la magie les a quittés.  
Le soir, ils se contentaient simplement de fermer les yeux, et ils sont devenus de plus en plus nombreux à résister même à ça. De l’insomnie par wagon que je n’ai pas voulu voir.  
J’ai continué de faire comme si la magie encore suffisait à lutter contre l’absurdité, l’injustice et la mélancolie des peuples. 
J’y croyais tellement que j’ai refusé le réel, j’ai poursuivi mon chemin, marchant dans la nuit sur les visages, à pas de louve et éparpillant des grains dorés qui ne faisaient plus tellement d’effet.  
  
Une nuit, j’ai dû admette ma connerie. Un bandit qui résistait depuis des années a planté son regard dans le mien et me l’a déclaré sans aucune hésitation et avec beaucoup de méchanceté que je ne respectais pas les rêves des autres. Mon trop plein d'espoir et de naïveté étaient perçus comme du dédain, je ne servais plus à rien. Il m’a forcé à voir la réalité et mes yeux se sont mis à cramer. J’ai bien compris alors à quel point les rêves étaient devenus ancrés dans la réalité et indissociables de celle-ci.  
C'était balancé avec violence, mais pas moins vrai.  
J'ai vacillé, puis déconné. 
C’est devenu la merde pour moi. 
C’est à cette époque de ma vie que le pissenlit est apparu, il s’est mis à grandir à l'intérieur, avec tout ce gris, ce triste, ce désarroi. A force de mépris, d’arrogance, d’ignorance, de colère et d’agressivité que l’on reçoit, le pissenlit pousse fort et devient très résistant. 
La magie seule, le rêve seul n’y peuvent plus rien. 
  
Ernest est resté près de moi jusqu’à la tombée de la nuit, puis il est parti.  
  
Je pensais que ce soir-là serait ma dernière tournée mais il est arrivé. Le nouvel élu.  
Je m’étais assise un peu en équilibre sur la falaise. Je jouais à jeter des coquillages vides pour remplir la mer. Je prenais des forces pour ma dernière sortie mais c’était bien inutile car il était là déjà. Prêt. Simplement. En jean et pull marine un peu trop grand pour lui. Yeux noirs. Cheveux longs dans une tresse. Un indien j’ai pensé. Indien croisé d’un elfe
  
-On m’envoie à toi. Tu es tombée malade et ta douleur te faire perdre l’espoir. Je suis là pour que tu te reposes. Je suis là pour que tu n’aies plus mal. 
  
Et sa voix était douce et mes yeux voulaient enfin se fermer et le pissenlit géant au-dedans de moi me bloquait la gorge. Je ne voulais plus du secret. Ni des petits pots de verre remplis de sable, ni des petits carnets gribouillés de rêves. 
Je voulais une sorte de paix définitive. 
  
Il m’a souri. J’ai simplement répondu : 
  
-Je t’attendais. 
  
J’ai farfouillé dans la poche de ma robe tablier et j’en ai sorti la clé de la cabane. J’ai eu froid. Glacial de la racine des cheveux à mes orteils recroquevillés. Je me suis allongée dans le sable et je l’ai laissé faire. Il m’a semblé très doué. Il serait plus fort que moi je l’espère. Mes yeux ont piqué un peu au contact de ses doigts sur mon front et se sont fermés. Et j’ai revu le saule, entendu les rires en cascade, aperçu les étoiles, le renard roux, les châteaux de sable et les épis de blé. Et je n’ai plus senti le pissenlit, je n’ai plus craint le désespoir, je n’ai plus lutté contre le noir. J’étais soulagée, entièrement, et enfin j’ai pu lui révéler ce qu’il avait sans doute déjà deviné : 
  
-Je suis. J’étais la marchande de sable. A ton tour maintenant. 
  
  
  
  

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El.

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valet2trefle
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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 18:28 (2016)    Sujet du message: Le pissenlit. Répondre en citant

Superbe conte. J'ai beaucoup aimé, je crois qu'il n'y a pas grand chose d'autre à dire c'est beau.
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Dernière édition par valet2trefle le Dim 19 Juin - 18:50 (2016); édité 1 fois
Dim 19 Juin - 18:28 (2016)
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christine
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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 18:44 (2016)    Sujet du message: Le pissenlit. Répondre en citant

Ah oui, c'est d'une douceur et d'une poesie. Chaque mot repose en equilbre sur le bord de ta page et fini par rouler sur nos joues.
J'ai beaucoup aime.
merci
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Un sourire ca fait toujours plaisir
Dim 19 Juin - 18:44 (2016)
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moyen chog
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MessagePosté le: Mar 21 Juin - 06:38 (2016)    Sujet du message: Le pissenlit. Répondre en citant

Christine a raison, douceur et poésie. Moi, j'en aurai bien repris une page. Ca m'a mis de bonne humeur pour la journée.
Mar 21 Juin - 06:38 (2016)
Auteur Message
Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Mar 21 Juin - 12:11 (2016)    Sujet du message: Le pissenlit. Répondre en citant

Un conte tendre et fantaisiste. Une bouffée de fraîcheur !
Mar 21 Juin - 12:11 (2016)
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El.
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MessagePosté le: Mer 22 Juin - 10:27 (2016)    Sujet du message: Le pissenlit. Répondre en citant

merci tous les 4 vous êtes mimi  (et très indulgents aussi   )
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El.

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Mer 22 Juin - 10:27 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 10:10 (2016)    Sujet du message: Le pissenlit.

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