S’enregistrer FAQ Rechercher Membres Groupes Profil Se connecter pour vérifier ses messages privés Connexion
Un Mississippi, et deux compartiments.

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défi n°111 à 115 » Défi n°114
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Iwik
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 09 Nov 2015
Messages: 71
Localisation: Melun

MessagePosté le: Ven 24 Juin - 03:55 (2016)    Sujet du message: Un Mississippi, et deux compartiments. Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
T'es rentré des courses les bras vides, tu me faisais une blague, je crois. Mais à ce moment-là, c'était pas vraiment drôle. C'était plus fait pour éloigner les rictus de nos humeurs pas vraiment aléatoires. J'ai soupiré, alors t'as récupéré les courses laissées sur le palier. T'as rempli le frigo, mais t'as laissé le PQ sur la table du salon. Posé entre nous, sans raison d'être là, pas plus que nous. Je crois qu'à cet instant, j'ai su qu'il était temps de partir, de se diviser, et peut-être même de s'oublier. On a échangé des phrases, avec des majuscules et des points, mais les syllabes sonnaient creux. Ca n'avait plus aucun sens d'être là et de se charcuter avec nos erreurs communes et nos envies si séparées. Nos compartiments ne s'imbriquaient plus, mais nos paresses ont été plus fortes. 


J'entasse les derniers sous-vêtements, et je pense à ce jour précis où on n'a pas su se dire au revoir. Finalement, on a choisi de prendre des billets d'avion, pour prendre des vacances de nos compartiments et des choses souvent abandonnées au mauvais endroit. Tu m'as promis de pas me laisser tomber, et on a décidé de se battre. Mais quel combat on mène vraiment depuis ? Y a peut-être pas de notes plus hautes que les autres, et y a toujours des orgasmes un peu platoniques, qu'on se fabrique, qu'on s'invente sûrement. 
Depuis, on mange en silence, et on s'embrasse dans la baignoire. Je crois que c'est le seul endroit où on n'a pas encore tout décimé.
J'crois qu'on part en vacances pour se retrouver dans le neutre, dans l'indifférent. Pour écrire des souvenirs où on pourra être juste des touristes, et pas des gens qui triment, qui étudient, qui s'insultent, qui ne savent plus s'aimer. Fallait qu'on prenne un congé sans solde de nos vies toutes aplaties, et de nos corps à corps devenus las, d'un nous où c'est devenu juste toi ou moi. 


On part aux States, on a eu la folie des grandeurs, l'envie de bander dans le grand canyon, et de cracher sur les étoiles d'Hollywood, et de miser tout ce qu'on a dans le premier casino venu. Tout ce qu'on a, tout ce qui nous reste. Pour récupérer un semblant de nous-même, pour rattraper un peu de ce qu'on a semé au fil des mois, des années. Y a pas de kilomètres à nos compteurs, on était plus souvent en marche arrière qu'en troisième, et on dégobillait nos tunes, et on ne s'aimait jamais en même temps, et on a pris le train pour tous les quais où nos vies se quittent, sans jamais s'arrêter, sans jamais trouver le terminus. 
On part aux States pour étudier la théorie des grandes tours qui s'effondrent, pour parer au pire, et pour pas se marier dans la chapelle d'Elvis.
Ou juste, parce que t'en rêves, et comme c'est toi qui paie le voyage. 
Avant le PQ, je t'aurais suivi au bout du monde en fermant les yeux, sans obligation, sans avoir envie de te laisser monter seul à bord de nos illusions. Mais j'ai pas su comment partir, comment larguer notre histoire au passé. J'ai pas su te soustraire à ma vie. 
Alors on erre, accompagné, mais toujours en solitaire, on reste joignable, mais inaccessible. On s'oublie sous les caresses de l'autre, mais on oublie surtout de transpirer, et de se donner plus, autre chose que des coups de rein et du quotidien bien bouclé, ceinturé, et on s'acharne à être deux sans être l'un de nous. 


T'es en train de dormir, et je pense que c'est sûrement mieux que rien. Mieux que nos vies d'avant, mieux que nos vies abstraites et vagabondes, mieux que nos coeurs diffus et nos âmes cabossées. 


*


T'as encore oublié d'éteindre la lumière dans la cuisine, l'ampoule sautille, et je vais encore devoir la changer. T'oublies beaucoup de choses depuis quelques mois, je crois que c'est une forme nouvelle d'Alzheimer qui te suce le cerveau, gobant toutes les conneries du quotidien et les souvenirs, heureux. 
Je fais le tour de notre appart', t'as fait nos valises dans la nuit, laissant une place pour nos trousses de toilettes et tes vernis à ongles. Je pense à tes mains et ça me fait du bien. Du mal aussi. De toute façon, j'ai pris l'habitude de cette incessante ambivalence, j'ai appris par coeur tous nos paroxysmes. Pour ne plus être surpris par tes humeurs changeantes, souvent dévastatrices, parfois cohérentes. La seule égalité que je te concède, reste pour tes yeux. T'as toujours les mêmes traits de crayon noir, et les coins où ça déborde, et ce vide dans le regard. Toujours le même. 


Mais t'as fait nos valises, alors peut-être que ça valait le coup de ne pas desserrer les dents. On a besoin de cette mi-temps sur un autre continent, à faire des choses qu'on pourrait faire ici, et d'autres dont on oubliera les détails sûrement. 
Avec toi, l'espoir reste vain, mais bien présent sur la ligne de fuite de ma vie. Tu ne me laisses jamais me brûler les paumes, sûrement parce que ça consumerait tout et que j'ai oublié comment tituber sans toi. 
Je sais pas comment cesser de t'aimer, même si je sais que toi tu me détestes. Le plus souvent. Je voudrais te laisser partir, et si tu le faisais je te retiendrai pas, mais t'hésites, y a des choses, des idées, des causes, des conclusions, qui te traversent, qui t'aspirent, et tes résolutions s'alimentent des miennes. Toutes ces nuits qui portent conseil, et tous ces espaces vides, le temps passe, et je crois que tu restes, parce que t'as nulle part où aller, parce que t'as sombré, et pour partir faudrait déjà te relever. 
Mais t'as fait nos valises, et je t'ai offert des béquilles. Je voudrais que tu t'en débarrasses dans le Mississippi, avec tous nos reproches, que ça repose bien au fond, dans la vase et l'écume. 


Je fais couler ton café, et je te rejoins sous les draps pour te sortir de ton sommeil moelleux et profond. Tu gémis, tu te cramponnes à moi, puis me fais le dos bien rond, ton réveil est capricieux, et je sais qu'il est au moins aussi susceptible que toi. J'évoque le café, et le sucre dedans, et. Tu t'échappes. Et tu me laisses en tête à tête avec ce silence abrégé de nous. Tu as murmuré quelque chose, bonjour peut-être, et tu t'hisses hors de cette nuit chevauchant le jour, tu poses le marque page sur la console dans l'entrée, on change de chapitre. 
Je te retrouve dans le salon, assise sur une chaise haute, accoudée à la fenêtre, la clope tombante entre tes lèvres sèches et la tasse de café encore pleine. 


*


T'as déposé un baiser dans mon cou, et j'ai souri. T'as vu j'ai fait nos valises, et on prend nos baskets, on ira courir, et des maillots de bain, pour les piscines sur les toits du monde. Ok, je me dépêche, mais toi, t'es prêt ? Ah, tu vas déposer le chat chez ta mère ? On part dans combien de temps ?


Et t'as mis le chat dans sa caisse, ça m'a peinée de le voir emballé dans si peu de centimètres cube. J'avais envie de lui dire, t'en fais pas, la roue tourne mon vieux, je ferai pas la maligne dans l'avion non plus. 
Et t'as claqué la porte d'entrée, et je me suis précipitée sous l'eau brûlante, à en faire rougir ma peau, et j'ai pleuré pour mieux économiser nos rires. Je voulais que nos sens uniques s'écoulent dans les tuyaux pour se perdre dans d'autres citernes, dans d'autres compartiments que les nôtres. 
J'ai mis du rouge à lèvres sans brillance, et j'ai tressé mes cheveux trop fous. Fallait gagner en sagesse, et décomposer mes humeurs. Fallait jouer cette pièce au plus-que-parfait, et essayer de danser sur le même rythme. Fallait oublier de mettre mes maladresses dans nos valises, et.


Ca sonne. 





Ma mère m'a retenu c'est vrai, on a bu un café, et elle m'a demandé de poser une nouvelle étagère dans son salon. Elle m'a parlé de son travail, et de ma soeur, comme d'habitude, y avait rien de nouveau mais tout à considérer. Je l'ai écouté sans attention, je me sentais nerveux, presque angoissé. J'avais envie de rentrer pour te retrouver, et qu'on décolle putain. Qu'on quitte cet atmosphère insolent, qui dégoupille sans cesse mes fureurs et tes absences. 
Heureusement, je connais la route par coeur, je pourrais fermer les yeux et arriver en bas de chez nous avec mes doigts encore bien accrochés au volant. D'ailleurs, ça m'a fait cet effet, avec le compteur qui s'emballe et les pieds hésitant à débrayer sans freiner.


*


Y a soudain plus eu aucune seconde à étirer. 
Fallait tout leur donner. La télé, un ordi, un deuxième, le téléphone ça vaut combien ? On le prend aussi. Fallait leur donner les clefs de la voiture, et tout ce qui avait de la valeur.
Dans notre absorption de la douleur, on avait oublié de payer nos additions, nos dettes, nos redevances, nos erreurs. 
On était plus si jeunes, mais totalement insouciants. 
J'ai pas osé poser des questions, j'ai hoché la tête seulement, et zigzagué entre tous ces vides qu'ils nous offraient enfin. 





La porte était restée entrouverte. 
Et à l'intérieur, un chaos dont on n'a pas su se défaire à temps. J'ai pas eu besoin de te demander qui, pourquoi, comment. On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans, et toi t'es restée coincée dans cette année trop longue. 
Je t'ai retrouvée assise dos au mur à la place d'un meuble, et cette place avec des contours pour la poussière, un compartiment de misère en soi. T'étais recroquevillée, et assommée aussi je crois.





Quand ils sont partis, j'ai pris tous nos rouleaux de PQ et je les ai éparpillés dans notre appartement, en vrac, pour que tu retrouves à ton tour l'origine du dilemme. Ou juste cet instant où le point final nous a échappé. 
Mais il aura été plus fort.
Un résistant dans notre guerre à nous. 
Tu t'es laissé tomber à côté de moi, et t'as glissé ta main sans trouver la mienne. 


- Ils ont pris tes billets aussi.


Je t'ai dit ça. Et puis, j'ai pris ma valise. 
Sans me retourner. 


J'ai senti tes larmes sur mes joues.


*


Et t'as épousé ce courant d'air.
_________________
"Le seul, l'unique voyage est de changer de regard."
Ven 24 Juin - 03:55 (2016)
Auteur Message
christine
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 988
Localisation: cholet

MessagePosté le: Mar 28 Juin - 17:44 (2016)    Sujet du message: Un Mississippi, et deux compartiments. Répondre en citant

j'ai ressenti ton texte comme une course pour ce couple, chaque voyage est un pansement qui cache les mauvaises plaies. Enfin c'est comme ca que je l'ai lu je me trompe peut etre.
Et ce qui se passe a fin ben c'est la fin d'eux, de cette histoire, de leur histoire.
Merci pour ton texte
_________________
Un sourire ca fait toujours plaisir
Mar 28 Juin - 17:44 (2016)
Auteur Message
Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
Giga Coup de Coeur...

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 835

MessagePosté le: Jeu 30 Juin - 14:59 (2016)    Sujet du message: Un Mississippi, et deux compartiments. Répondre en citant

Se désaimer c'est un chemin compliqué. Beau texte. 
Jeu 30 Juin - 14:59 (2016)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
Contenu Sponsorisé




MessagePosté le: Aujourd’hui à 00:02 (2016)    Sujet du message: Un Mississippi, et deux compartiments.

Aujourd’hui à 00:02 (2016)
Poster un nouveau sujet  Répondre au sujet   Jetez l'encre ! Index du Forum » Défi n°114

Page 1 sur 1
Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures

Montrer les messages depuis:

  

Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | créer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB GroupTraduction par : phpBB-fr.com
Xmox 360 by Scott Stubblefield