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Défi spécial été

 
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Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
Giga Coup de Coeur...

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 837

MessagePosté le: Mer 31 Aoû - 18:41 (2016)    Sujet du message: Défi spécial été Répondre en citant

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Samuel et sa femme m'ont invité à passer quelques jours chez eux.
Je regardais la télévision en sirotant une bière, et le téléphone a sonné. J'ai hésité à me lever, parce que tous les soirs, je reçois des coups de fil intempestifs de démarcheurs. Je ne voulais pas décrocher mais je ne sais pas, pour une fois j'ai répondu et c'était mon ami.
« Ça fait longtemps, il a dit. »
En effet ça faisait longtemps qu'on ne s'était plus rencontré ni parlé. Quelque chose comme quatre ou cinq ans, peut-être plus. Après son mariage, on s'est perdu de vue et pourtant j'avais été son témoin. On a grandi ensemble, lui et moi, inséparables. Mais dans les mois qui ont suivi la cérémonie, ils sont partis s'installer dans une maison isolée entourée de bois et de prés, avec un grand jardin, des arbres, une terrasse. Ça ne justifie rien, mais vous savez comment vont les choses, on évolue, on fait des compromis. Je crois que sa femme ne m'aimait pas tellement. Blandine. Elle s'appelle Blandine. Elle est prof au lycée, un peu artiste, dessinatrice ou écrivain, je ne sais plus. Elle gagne bien sa vie. J'imagine qu'elle me reprochait d'avoir une mauvaise influence sur lui. Pourtant je suivais Sam plus que je ne le menais. Mais enfin elle n'avait pas tort, parce qu'avec moi, malgré moi, mon ami basculait dans l'excès.
Avant que ça ne devienne sérieux, entre eux, Samuel roulait dans une 205 d'occase modifiée des jantes au volant. C'était sa passion, le tuning, et puis la fête, et puis les filles. Le vendredi soir - et pareil le samedi - il passait me chercher et faisait vrombir sa caisse chromée sous mes fenêtres. Mes parents râlaient pendant que je sortais le rejoindre. Ensuite, on roulait à toute blinde jusqu'au Macumba du coin puis on dansait, on draguait, et plus tard, à deux ou trois heures du matin, on rentrait chez nous, ivres et bredouilles. Avant que je ne quitte le véhicule, il sortait son herbe et l'on se grillait un joint devant chez moi.
Il a changé, maintenant. Il est cadre dans une boîte de transport. Je suis content pour lui.
De mon côté, j'ai rencontré Maria. C'est arrivé quelques mois après que Sam se fut marié. On a emménagé ensemble, puis j'ai dû gérer mes affaires de couple. Durant deux ans on a vécu une histoire sans nuage, puis elle est devenue irritable. En quelques semaines elle a basculé dans une dépression terrible, à tel point qu'il a fallu la faire interner. Son séjour a duré plusieurs mois, le temps que les psychiatres ajustent son traitement, puis elle a repris goût à la vie. Tellement qu'elle a rencontré quelqu'un d'autre, une femme. Aujourd'hui, il m'arrive de les croiser. Maria est épanouie, c'est bien. Moi je vis seul. Je picole.
« Ce serait chouette qu'on se revoie, tu crois pas ? m'a dit Samuel. J'ai entendu causer de tes soucis. Ça te ferait du bien, des petites vacances. Quelques jours, un genre de mini break, non ? »
Je me suis demandé comment il avait eu vent de mes problèmes. Puis j'ai songé à Maria. C'était son genre de s'inquiéter pour moi. Et d'être amie avec Blandine.
Maria aime les découpages en papier, les coloriages, les albums jeunesse, le tricot, les paniers bio, le thé Kusmi, ce genre de choses. Elle m'aime bien, aussi.
J'ai dit oui à mon pote et le samedi suivant je garais la voiture dans l'allée de gravier, à côté de leur Peugeot, et ça m'a fait sourire, même si le standing avait changé.
J'ai retiré ma valise du coffre et empoigné la bouteille posée sur la banquette arrière. Samuel est sorti jovial, vêtu d'un t-shirt blanc. Il s'était un peu arrondi, mais n'avait pas changé tant que ça. J'ai tendu la main et l'on s'est dirigé vers la terrasse.
Un chat roux s'est enfui. Quelques poules traînaient sur la pelouse. Des grillons stridulaient. J'ai admiré les grands arbres qui ceignaient la propriété, puis je me suis assis. Et Blandine s'est découpée dans le cadre de la porte fenêtre. Elle souriait, détendue. À l'opposé de mes souvenirs. Je l'avais connu crispée et boudeuse. Ce soir-là, elle resplendissait en débardeur et short en jean.
« Je prépare le barbecue, a dit Samuel.
 - Comment vas-tu ?» m'a demandé sa femme, avec gentillesse.
J'ai dit que ça allait. On ne dit l'inverse qu'en de très rares occasions. Elle a posé sur la table des verres, ainsi qu'une carafe d'orangeade et des bières fraîches. On a trinqué, tous les trois. Je la trouvais jolie, Blandine. Quand elle souriait, des fossettes illuminaient son visage.
Elle est retournée à l'intérieur pour préparer les salades, et Samuel m'a tourné le dos, debout, sa pince à la main. Il disposait sa viande sur le grill avec application, en tirant la langue.
« Vous êtes bien, ici, j'ai dit après un silence.
 - Tu sais pas à quel point.
 - Et tu es heureux ? Je veux dire vraiment ? »
Il a acquiescé en souriant. Il avait l'air sincère. Puis il a tourné la tête vers le jardin, tendant sa pince en direction des arbres.
« Tu entends ? C'est un pic épeiche. Il vient se nourrir dans le vieux chêne. »
En effet, un martèlement emplissait le soir.
« Et le tuning ? » j'ai demandé.
Ça l'a fait rigoler.
« Je me suis calmé. Quand je rentre, le soir, j'ai envie de me poser. De profiter d'elle, et de la maison. C'est super agréable ici. Y a un étang à quelques encablures. On ira pêcher, si tu veux.
 - Pourquoi pas. »
Il a commencé à disposer la viande dans un plat. Je le contemplais, stupéfait.
« On espère avoir un enfant. » il a soufflé en tournant son visage vers moi.
J'ai dit que ce serait chouette, et Blandine est arrivée.
« Pour qui la petite côtelette ? » a lancé Sam.
Il m'a tendu le plat et Blandine a planté sa fourchette dans la viande, et ses fossettes sont réapparues à l'instant où nos regards se croisaient.
« Qui veut une bière ? a interrogée la jeune femme.
 - Je vais les chercher, j'ai dit.
 - Elles sont dans le frigo. Tourne à gauche et c'est la cuisine ! Oh, et tu peux ramener les bougies, elles sont posées sur la table ! »
Dans le réfrigérateur j'ai découvert un entassement de légumes et de produits bio. Blandine a transformé Sam, je me suis dit. Je le retrouvais différent, bien dans sa peau, et je me suis demandé à quoi je ressemblerais aujourd'hui si Maria était restée avec moi.
Un jour elle avait décidé de m'initier au bricolage. J'avais commencé par faire le sot, par fierté, pour cacher mon intérêt, mais elle avait fait preuve de finesse et de patience. On avait fabriqué à nous deux, au fil des jours, un tableau en papier, un montage vif et délicat. Il lui ressemblait et m'émouvait. Avec le temps ça aurait pu ressembler à nous deux. J'en sais rien. Elle a gardé le tableau, je le regrette, mais enfin c'est sans doute mieux ainsi.
J'ai attrapé les bières, les bougies et je suis sorti.
La nuit a fini par tomber. Ils m'ont fait goûter une eau-de-vie de poire que leur vendait le vieux Lou, un voisin paysan.
« Un vieux bonhomme adorable. Sa femme perd la boule, mais ils sont trop touchants. » a chuchoté Blandine.
Je pensais : c'est drôle, quand la nuit tombe, on ne parle plus qu'à mi-voix. Je le lui faisais
remarquer, quand Sam m'a interrompu :
« Vous entendez ? »
On s'est tu simultanément pour percevoir, en bordure de propriété, un froissement de branches. Dans un murmure il a poursuivi :
« Un soir j'ai aperçu un blaireau. On a aussi des renards et des chevreuils qui passent.
 - C'est peut-être le chat, a suggéré Blandine.
 - Non, je l'ai rentré avant le repas.
 - Tu as pensé aux poules ?
 - Oui, oui. »
Un doigt sur la bouche il s'est levé. Les bougies ont frissonné et l'odeur de citronnelle m'est parvenue plus intensément.
« Je reviens, ne bougez pas. »
J'ai observé Blandine sans un mot, troublé. Penchée en avant, les coudes sur la table elle croisait les bras sous sa poitrine, et sa posture mettait en valeur son décolleté.
« Ou vas-tu ? elle a lancé.
 - Chut ! »
Sam est entré avec mille précautions dans la maison pour en ressortir quelques instants plus tard, avec une lampe de poche.
« Steve, amène-toi. »
Je me suis redressé et lui ai emboîté le pas. On s'est alors enfoncé dans l'obscurité, en tâchant d'être aussi silencieux que possible.
« Allume ta lampe, j'ai soufflé.
 - Non, pas encore. On n'est pas assez près.
 - Bon... »
L'animal faisait un sacré raffut. Je distinguais devant nous, ce qui devait être un bosquet. Sam s'est arrêté et je lui suis rentré dedans. Il a pouffé de rire, puis d'un coup a allumé la lampe de poche.
Je ne crois pas avoir eu aussi peur de ma vie. Un visage s'est tourné vers nous, grimaçant. J'ai bondi en arrière et Sam a poussé un hurlement aigu.
« Je ne retrouve plus Lou. Où est Lou ? Je ne retrouve plus Lou. » a chevroté la vieille femme.
Puis elle s'est remise à fouiller dans les branchages en geignant.
Les jambes flageolantes ont s'est approché d'elle. Sam a tenté de la ramener avec nous, mais elle s'est dégagée.
« Non ! Je veux retrouver Lou. Je ne sais pas où est Lou. Je veux retrouver Lou.
 - On va vous aider, a promis mon ami. Venez vous asseoir, on va vous aider, c'est promis. »
Elle a fini par nous suivre. Blandine nous a rejoint et lui a passé son gilet autour des épaules. Et tandis qu'elle la menait vers la terrasse, j'ai jeté un coup d’œil à sa croupe, large et désirable.
Sam s'est passé une main dans les cheveux et nous nous sommes regardés. J'ai suggéré d'appeler la police.
« Pas tout de suite. On doit vérifier qu'il n'est pas chez lui. La vieille débloque, tu vois. Un genre d'Alzheimer. Si ça se trouve il la cherche, ou simplement, il dort. »
On s'est approché des deux femmes. La vieille était tassée sur une chaise et Blandine la serrait dans ses bras en lui susurrant des mots de réconfort à l'oreille. D'un geste de la tête, Sam lui a indiqué qu'on partait. Elle a cligné des yeux, puis, sans un mot, nous avons marché jusqu'à la voiture. Le gravier crissait sous nos pas.
« Tu entends la chouette ? il a dit. C'est une hulotte, je crois. Lou saurait te dire. »
La Peugeot a démarré et la musique a envahi l'habitacle.
« Putain t'écoutes encore ça ?
 - Y a rien de mieux, ma gueule ! » il a gloussé.
Puis il s'est mis a chanter à tue-tête sur un tube de Madcon. Un peu plus tard, il a garé la voiture sur le bas-côté.
« Qu'est-ce que tu fais ? » j'ai demandé.
La lumière des phares dévoilait, autour de nous, ce qui semblait être une forêt.
« Devine, il a marmonné en farfouillant sous son siège.
 - J'en sais rien mec, qu'est-ce que...
 - Tindin ! »
Il tenait dans une main un sachet de beu, et dans l'autre un paquet de tabac, et me fixait, hilare.
« T'es sûr, mec ? Et Blandine ? Elle sait ? Et... Putain ça fait des plombes que j'ai plus fumé, je sais pas si...
 - Profite du voyage, mec. C'est de la bombe, t'as jamais fumé un truc pareil ! Allez, comme au bon vieux temps ! »
Il a roulé son spliff avec dextérité, et pendant qu'il maniait le briquet, je voyais ses yeux briller d'une lueur espiègle.
Lui, moi, la voiture, comme au bon vieux temps. Sa ferveur me gagnait. J'ai tiré une latte, lentement, profondément puis une seconde et j'ai basculé en arrière, les yeux mi-clos.
« Oh putain, putain que c'est bon ! Mec, oh, mec ! »
Je me marrais en tirant sur le joint et Sam a dû me l'arracher des mains pour en profiter à son tour. Un fou-rire nous secouait encore quand il a redémarré le véhicule. Il a monté le son et l'on a foncé vers la ferme du vieux Lou en chantant.
Dix minutes plus tard nous mettions pied à terre. Nos portières ont claqué, troublant les ténèbres, et, par répercussion, des aboiements ont éclaté, qui se rapprochaient à toute fureur.
« Bouge pas, c'est un monstre ! » a glapi mon pote.
Inquiet j'ai voulu remonter dans la voiture mais le berger allemand se jetait déjà dans nos pattes. J'ai étouffé un juron en m'étalant de tout mon long, tandis que Sam partait d'un grand éclat de rire.
« Sale bête, j'ai grogné.
 - Il est gentil.
 - Nan, je parle de toi ! »
Sam s'est plié en deux, a toussé puis s'est ressaisi.
« Rallume les phares. j'ai dit.
 - T'as raison. »
Il a éclairé la bâtisse et nous avons gagné l'entrée.
« Lou ! » a appelé mon compagnon en cognant à la porte.
Il l'a hélé encore, et encore, haussant la voix, mais en vain.
« J'aime pas ça. j'ai chuchoté.
 - Moi non plus. Attends, je vais essayer d'entrer.
 - Nan mais t'es con ?
 - Et alors ? Il est peut-être mourant, mec. On doit vérifier. Qui sait s'il a pas besoin d'aide ?
 - Bon...
 - Ou alors il a fumé un putain de spliff en cachette, et il dort comme un bébé dans la grange. »
Il a pouffé en saisissant la poignée, et je l'ai bousculé. La porte s'est ouverte, nous sommes entrés. On a allumé les lumières, puis on a fait le tour de la maison.
« Lou ! Lou ! »
On se doutait qu'il ne répondrait pas, mais on répétait son nom pour meubler le silence.
« Lou !
 - On s'en va ? j'ai chuchoté.
 - Bah je crois qu'on a visité toute la baraque, il est pas dans sa chambre, pas dans le salon, je sais pas, il est peut-être sorti la chercher...
 - On appelle les flics, mec. »
C'est ce qu'il a fait. On est remonté dans la voiture puis on a attendu. Quand je me suis réveillé, Sam discutait avec les gendarmes. L'un d'eux tenait une torche électrique à la main et l'éclairage violent rendait les visages effrayants. Avant de sortir j'ai vérifié mon haleine, la main devant la bouche, puis j'ai expulsé l'air de mes poumons avec vigueur, à plusieurs reprises. Enfin je me suis avancé vers eux.
À mon tour je leurs ai exposé les faits, après quoi ils ont rapidement vérifié qu'il n'y avait personne à l'intérieur.
Une demie-heure plus tard nous étions rentré, et les flics emmenaient la vieille avec eux. Nous sommes montés dormir.
La matinée était déjà bien entamée quand je me suis réveillé. J'avais dormi comme un loir, mais un mal de tête épouvantable me vrillait le crâne. J'ai repoussé les volets et l'air frais m'a revigoré. Un voile léger éclaircissait le jour. J'ai respiré l'odeur de terre et de verdure, bercé par les trilles des oiseaux. Un moment est passé sans que je ne quitte la fenêtre.
« Tu joues les saintetés ? » m'a lancé une voix joyeuse.
Blandine m'a salué d'un geste de la main. Elle vaquait au jardin.
« Descends manger, elle a ajouté. Ça va ?
 - Ça va pas mal, oui, j'arrive. »
La table était dressée sur la terrasse. Un moineau s'est envolé à mon approche. Les bras ballants, je l'ai regardé fuir, puis Blandine m'a rejoint. À ce moment-là le chat s'est approché. Il n'était pas farouche. Il s'appelait Lautrec, je crois, ou Picasso, un nom comme ça, un nom de peintre, et il passait de l'un à l'autre, se frottait contre nos jambes avec fièvre. La jeune femme s'est accroupie et le chat continuait de nouer des nœuds invisibles autour de nous. Elle le cajolait et le grondait gentiment, tout à la fois. À mon tour je me suis baissé et j'ai parcouru sa fourrure. Et je ne pouvais pas m'empêcher d'admirer Blandine à la dérobée, ses yeux rieurs, ses cuisses, sa poitrine menue. Je caressais le chat avec de plus en plus de chaleur, et l'idée m'a traversé l'esprit de tendre le bras vers elle, vers son visage, juste l'effleurer. Puis j'ai pensé à Samuel, et je me suis redressé.
Je me demandais, si elle percevait ce que j'éprouvais face à elle. Le sixième sens, vous savez. Si elle-même ressentait le moindre émoi, ou bien si mon trouble passait inaperçu. Paraît que les femmes devinent tout. Qu'on est bien plus transparent qu'on ne le croit, nous les hommes. Je me suis posé la question tandis qu'elle détachait ses cheveux et les rattachait en chignon.
Je me suis remémoré notre rencontre à Maria et à moi. Nous sommes sortis ensemble bien après que je l'ai connue. Elle m'avait plu dès le premier regard, mais il m'avait fallu des semaines pour parvenir à me surmonter, puis la séduire. Est-ce qu'elle m'avait percer à jour dès les premiers instants ? M'avait-elle regardé avec tendresse, avancer à tâtons, jusqu'à sa bouche, jusqu'à son cœur ? Ce serait bien son genre.
« Prends un croissant, sers-toi . Sam est parti acheter des vers.
 - Pour la pêche ?
 - Pour quoi d'autre ?
 - Et les vieux, tu as des nouvelles ?
 - Sam a appelé la gendarmerie ce matin. Il ne l'ont pas retrouvé.
 - Ah merde !
 - Oui... »
Je mangeais mes croissants quand Sam est revenu. Il m'a adressé un clin d’œil, et m'a agité une boîte sous le nez.
« Ce soir, camarade, on ira pêcher. Regarde. »
Il a soulevé le couvercle poinçonné. Les vers grouillaient. Puis il a vérifié que Blandine n'était pas là, et a extrait de sa poche son sachet de beu. Il jubilait.
Un peu avant midi, des flics sont arrivées, accompagnés d'un chien, et nous ont transmis une convocation pour le début d'après-midi. On devait être auditionnés en tant que témoin. Sam s'est inquiété, mais ils nous ont rassurés. C'était la procédure normale et nos témoignages pouvaient être important dans le cadre de l'enquête. J'en doutais, mais enfin on ferait ce qu'il nous demandaient. Puis on leur a indiqué où s'était tenue la femme de Lou, la veille. Après quoi, ils se sont enfoncés dans les bois avec le chien.
« Ils sont mal barrés, a dit Sam.
 - Pourquoi ?
 - Le chien n'a rien capté. »
Il tapotait sur sa poche et j'ai souri.
Le soir venu, on s'est équipé pour la pêche. Mon ami m'a prêté des bottes, et m'a tendu une caisse de rangement, ainsi qu'un seau dans lequel se trouvait la boîte percée. Lui, portait nos cannes à pêche et la glacière. Il était affublé de bottes terreuses, et d'un gilet kaki passé sur sa chemise à carreau. Sur sa tête il avait enfoncé un bob décoloré. Il devait étouffer. Blandine nous a souhaité bonne chance et l'on a traversé la pelouse, avant de pénétrer dans les fourrés, comme les flics avant nous.
Un sentier grossièrement débroussaillé menait à l'étang. Il fallait éviter les racines affleurantes, et les ronces arquées à hauteur de visage. Un espace enherbé bordait le bassin, entouré, partout ailleurs, de saules bas, et de ronces.
On s'est déchargés du matériel et Sam a préparé nos lignes. Je le regardais avec dégoût enfoncer l'hameçon dans un ver remuant.
Voyant mes grimaces il a dit :
« Trouve-nous des branches fourchues pour fixer les cannes, tu veux bien ?»
Quand je suis revenu, tout était prêt. Il a lancé sa ligne et j'ai reproduit son geste, puis on a déposé nos cannes sur leurs supports de fortune. Ensuite, Sam a ouvert la glacière, en a retiré deux bières, et m'en a lancé une.
« On y est presque, il a souri. Attends. »
Il a glissé une main dans sa poche et en a ressorti son attirail de fumeur. Il attrapait les brins d'herbe puis roulait son spliff avec soin, mélangeait l'herbe et le tabac, tapotait le joint sur la caisse, rajoutait, roulait. Je l'avais vu faire maintes fois ce rituel minutieux. Ça me rappelait des souvenirs.
« Prêt pour le voyage ? »
Il a allumé le bédo et l'on s'est affalé d'un même mouvement dans l'herbe grasse, les mains derrière la nuque.
« On est bien, j'ai soupiré.
 - C'est très très bon, mon gars. »
Un laps de temps s'est écoulé avant que je ne demande :
« T'es jamais nostalgique ? »
Il a ricané en tirant sur son joint.
« De quoi ? Je suis trop bien. J'ai tout, ici.
 - Blandine et toi, c'est pour la vie, tu veux dire, non ? J'entends, t'as pas peur qu'un jour, je sais pas, tu te lasses ?
 - Non, mec, non. »
Il se marrait, sa bière à la main, et je me suis demandé, d'un coup, s'il ne la trompait pas. J'étais pas sûr qu'il eût tant changé que ça, et ça m'a rendu triste. Je lui ai tendu le joint.
Je songeais à Blandine quand un bruit m'a distrait.
« Regarde, un castor !
 - Mais non, c'est un ragondin, s'est esclaffé mon ami.
 - C'est pareil, non ?
 - Pas du tout, mate sa queue. Et puis c'est une espèce envahissante.
 - Si tu le dis... Allez, repasse-moi le bédo, je te laisse mater des queues. »
On s'est marré puis je me suis levé pour me dégourdir les jambes. Je chancelais en m'approchant de l'eau. Tout au bord, le sol était spongieux. Prudent j'ai reculé de quelques pas, puis j'ai relancé ma ligne.
« Oh ça mord ! » a grondé Sam.
Effectivement le fil s'était tendu. J'ai commencé à mouliner et la canne s'est courbée. La ligne résistait, résistait, si bien que Sam a bondi sur ses jambes.
« Putain mais t'as attrapé une baleine ! »
Je luttais et suais, et mon pote a empoigné la canne avec moi, et d'un coup, la prise a cédé. On a vu émerger, là-bas, à la surface de l'eau, une main. Le bras, la manche, le reste s'enfonçait dans l'onde glauque où gisait le cadavre.
On est rentré, pâle et sonné, et l'on a appelé les flics.
Le lendemain après-midi je rentrais chez moi.
Depuis, on ne s'est pas donné de nouvelles, on ne s'est plus vu. Leur domaine s'est amenuisé dans mon rétroviseur et j'ai repris le cours de ma vie. Parfois je me dis que je devrais les appeler. Mais enfin ils n'ont certainement pas envie que je leur colle sur les bras un autre macchabée, ou, je ne sais pas, que je leur porte la poisse.
J'ai appris dans la presse que la mort du vieux Lou était accidentelle. Sans doute avait-il fait un malaise, avant de basculer dans l'eau. On ne saura jamais.
Souvent je revois en pensée sa main surgissant des profondeurs, et je frissonne.
D'autres fois je songe à Blandine et je me demande quel voyage nous aurions entrepris si j'avais osé tendre le bras.
Mer 31 Aoû - 18:41 (2016)
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valet2trefle
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MessagePosté le: Jeu 1 Sep - 20:19 (2016)    Sujet du message: Défi spécial été Répondre en citant

Où étiez-vous tous passé T_T Vos plumes m'avaient manquées! J'aime bien rentrer dans la vie quotidienne de ces amis, on a l'impression de les connaître depuis longtemps. La fin manque un peu de piquant peut être. Tu as essayé d'en amener, ça se voit, mais je ne sais pas, j'ai trouvé que ça manquait un peu de peps.
_________________
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Jeu 1 Sep - 20:19 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 08:06 (2016)    Sujet du message: Défi spécial été

Aujourd’hui à 08:06 (2016)
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