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LE COEUR A NU

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Dim 13 Nov - 12:32 (2016)    Sujet du message: LE COEUR A NU Répondre en citant

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LE CŒUR A NU 
Le jour se lève. La lumière fait du rase mottes avec l’horizon. Les couleurs du ciel sont improbables. Dieu hésite encore entre le bleu et le gris. 
Le froid engourdi chacun de mes membres. J’avance en force. Je parais insubmersible et droit. 
L’impeccable image du citadin me colle à la peau avec ce costume gris, cette chemise bleue, cette cravate, ce manteau noir, ce chapeau spencer. Le regard des autres je m’en sers comme un miroir. Je veux savoir si je triche bien. 
J’aurais pu rester au lit m’exploser les globes oculaires devant ma télé, me gaver de ces séries stupides ou l’on se demande si Brenda couchera avec Brandon sans que John soit au courant, ou l’on cherche à comprendre pourquoi le sac en croco de Pamela est hors de prix alors qu’il est fabriqué au Sri Lanka.  
Mais non. L’oisiveté n’a jamais été ma tasse de thé. Le soap opéra non plus. 
Tout à l’heure, avant de prendre ma douche, je suis passé devant mon ordinateur portable. Je le laisse allumé constamment. Je suis comme le geek consommateur invétéré de films téléchargés. Seulement, moi le streaming je m’en balance. Je préfère au petit matin voir les cours de la bourse de Tokyo. Mon kiff absolu c’est de me découvrir encore plus riche que la veille. Je boursicote. J’entube la classe moyenne, j’écrase le prolétaire, je pulvérise le pauvre. Bref je fais du fric avec les frics des autres. Et j’en fais beaucoup. 
J’en perds aussi. Moins c’est certain. Ce qui explique mon humeur linéaire. Je ne suis pas un dépressif. Je ne l’ai jamais été. 
Quand je sens une baisse de moral me gagner, je me lave les mains dans mon saladier d’argent, celui que j’ai installé dans mon bureau. Un saladier plein de gros billets de banque. Le contact de ma peau avec le flouze me rassure. 
Après mon geste d’hygiène manuelle ça va toujours mieux. En quelque sorte je suis un maniaque de la propreté. 
Soyons franc. Un maniaque tout court, au point de m’être rasé le crâne pour chasser définitivement l’épi du matin. Plein aux as mais sans un tif. J’ai  traversé le dressing nu. J’ai  chanté « comme d’habitude » en pensant à la pauvre Clarisse dont les courbes ont enivré ma nuit dernière. Elle m’aime et veut vivre avec moi. Elle rêve. Je préfère la solitude entrecoupée par une plaisante compagnie. Le couple se pourrit dans le quotidien, il en crève au bout du compte. Il est hors de question que je me ruine dans un divorce. 
Je me suis habillé sans réfléchir. Inutile de choisir quoi me mettre. J’ai le même costume en plusieurs exemplaires comme Einstein. J’ai fini le nœud de ma cravate mécaniquement en fermant les yeux avec le sentiment de m’abandonner à un geste animal.  
Avant de mettre mon chapeau, je me suis inspecté devant le miroir du vestiaire, me posant la question suis-je visible pour les autres ? Histoire d’inscrire, pour la forme, un soupçon de doute dans un avenir dont je connais déjà les contours. 
Parce que la vie n’a plus aucune surprise lorsque vous êtes à l’abri du besoin. Je le suis assurément et j’ai dans la bouche le goût fort du pouvoir. C’est un alcool à degré élevé. On a beau le consommer, on ne s’en lasse pas.  
Je suis sorti la tête haute, le port hautain, prêt à sentir l’acrimonie et l’attirance de mes contemporains. L’amour et la haine mélangés. Je n’ai pas pris ma voiture. J’ai choisi la marche pour tester mes Weston taille 43. 
  
 Le fond de l’air s’acoquine avec un hiver bien précoce. 
Le soleil de novembre apparaît frêle et lumineux, une sorte d’escroquerie estivale que le vent d’automne dézingue à grand coup de rafales. Mon téléphone portable affiche un texto de Clarisse : « Je t’aime Jérôme, bonne journée. Bisousss ». Bisousss avec trois s comme quoi plus on aime, plus l’orthographe se dégrade. Que dois-je lui répondre ? Que faire ? L’encourager dans la dégoulinade des sentiments ou tuer dans l’œuf une love story ? Je choisis une voie intermédiaire. Je lui réponds « Je t’aime aussi. Avec tout le mépris dont je suis capable. Jérôme ». Quelle ironie ! 
D’ailleurs, trouve-t-on que j’ai le visage d’un ironique ? Non. Je ressemble plutôt à un gendre propre sur lui. Je suis un véhicule tout terrain. Je plais à l’étudiante, à la ménagère de moins de 50 ans, à la retraitée aussi. Les hommes ont pour moi la sympathie jalouse d’un exemple qu’ils n’atteindront jamais. 
Combien d’élus m’ont croisé dans une soirée du rotary en me draguant pour obtenir une enveloppe ? Ils l’ont tous fait en utilisant les grosses ficelles. Car s’afficher avec moi, ça rapporte.  
Je suis une caution morale. 
Et oui ! Ça vous en bouche un coin ! 
Vous vous dîtes ce gars-là, il ne se prend pas pour du fumier. Il se la pète. 
C’est exactement ce que pense la fleuriste quand je lui laisse deux billets de 50 euros pour deux bouquets de roses. 
Je l’achève avec ma formule favorite : « gardez tout ». 
La ville se réveille enfin. Les rues se font plus vivantes. Je prends le bus. Celui du matin ressemble à un faitout ou cuisent les petites gens. Je suis un extraterrestre avec mes deux bouquets et mon costume On me regarde avec l’air de dire : «  qu’est-ce que fabrique ce type ici ? ». 
Je m’abandonne à cet exotisme sadique de côtoyer la plèbe et de porter sur elle un œil amusé. Que la misère peut être drôle quand elle se cache à tout prix derrière des signes et des postures. 
Pourquoi cette femme-là consulte son portable alors qu’il n’est même pas allumé ? Pourquoi ce jeune homme chausse  t’il des Nike trouées ? Une seule réponse possible : pour sauver les apparences. Faire croire que. Le monde est une usine à simulations. La vérité est une transsexuelle qui s’est coupée les couilles de la réalité. 
On a la poésie que l’on mérite. La nôtre est laide comme l’époque. Elle n’a plus le sens de la mesure et de la discrétion. 
Le bus se faufile dans la ville, il frôle des cubes aux nuances de gris, chatouille des échelles à appartements d’où l’on imagine pouvoir toucher le ciel, tutoie des voitures conduites par des hommes trop fatigués de chasser le bonheur. Le sourire de ces gens-là ne trompe plus personne. Il est trahi par l’expression de leurs yeux. On dirait des cockers à qui l’on a donné le permis. 
Le bus s’arrête devant l’avant dernier arrêt tout proche du métro. Les voyageurs le quittent et me laissent seul. Je m’assois à côté du chauffeur. On discute. Plus je l’écoute, plus je ne regrette pas d’avoir fait des études et de les avoir réussies. 
Il a le physique d’un homme qui ne prend pas soin de sa personne, parce qu’il n’en a pas  envie, parce qu’il n’en pas les moyens aussi. Il parle exclusivement de lui, de sa vie, de son deux pièces, de son loyer, de son gosse qu’il voit tous les 15 jours, de la pension alimentaire qu’il verse à son ex-femme, de sa mère qu’il embrasse tous les dimanches après-midi.  
Le bus quitte le centre-ville. La route se dégage, moins oppressante. Nous voyons enfin l’horizon. Le ciel s’est blanchi. Il se confond avec ces petits pavillons que j’aperçois au bout de la ligne droite. 
Le chauffeur me lance : « ma mère habite là-bas ». Et il me donne son adresse exacte. C’est ici ou habite Adrienne. Je la connais 
Sait-il que je vais la voir une fois par semaine ? Sait-il que ces bouquets de roses lui sont destinés ?  
Non. Il est à mille lieues de penser que je puisse passer du temps avec des « vieux »,  m’intéresser à leur existence 
Si je le lui avoue, il croira à une blague.  
Tout comme vous, chers lecteurs.  
Comment un homme riche, à priori cynique, très soucieux de son apparence peut-il s’abandonner à une telle activité ? Ça vous en bouche un coin.  Oui Le gars qui se la pète est aussi un philanthrope, un mec qui finance une association d’entre aides et d’écoute pour les personnes âgées. Et mieux que de donner son argent, il met la main à la pâte. Il participe. 
  
  
  
  
  
« T’as la même prénom que la copine à Rocky mamie hihihi ». Ma petite fille adore me le rappeler. Je m’appelle Adrienne. J’ai 90 ans. J’ai les seins qui tombent, la vue qui baisse et je porte une perruque rousse. J’ai perdu mon premier cheveu à la mort de mon mari il y a 30 ans. Chaque jour que Dieu fait je regarde mon portrait sur le mur de la salle à manger. Je m’en approche pour savoir si c’est bien moi cette femme belle et désirable que les hommes dévoraient des yeux. Cette photo fut prise au lendemain de mes 33 ans. 
J’ai bien changé. On dit que la vieillesse est un naufrage. On y échappe si l’on sait nager. Moi je barbote, je fais la brasse, je m’entretiens. Je m’accroche. Je pourrais, après tout, me laisser filer vers la mort. C’est vrai. Pourquoi donc persister ? Parce que je suis une addict aux petits riens, au lever du soleil, à l’odeur de pain grillé, au chat du voisin qui m’espionne, au facteur qui me salue, à la voix étonnante du vent quand j’ouvre mes volets, à la douceur des draps lorsque je m’y glisse avant de dormir, à la caresse des pages d’un livre que je parcours. Bref à tous ces plaisirs de la vie qui me la rendent encore merveilleuse et envoutante. 
Grâce à eux je repousse la mélancolie, la nostalgie, je ne pense plus à l’avenir. Ce qui dépasse le seuil de la journée ne m’intéresse pas. Je vis l’instant présent avec une folle gourmandise. 
Et ce jeudi matin, j’ai l’appétit d’un ogre. Pourquoi ? Parce que Jérôme vient et que nous allons parler pour ne rien dire, nous amuser de pas grand-chose, respirer une salvatrice bouffée d’optimisme. Prenant l’exemple de ceux qui visitent les prisonniers en prison, il a choisi d’en faire de même avec les vieilles de mon âge. C’est un bénévole à l’association « la main tendue ». On s’est vue  la première fois, il y a 6 mois. D’emblée cela a été le coup de foudre. On s’est plu et on se quitte plus. 
Il est craquant avec son look de col blanc, cette fausse apparence d’homme distant. Il suffit de lui sourire et de lui embrasser la joue pour que sa physionomie change. 
J’adore le voir arriver avec ses deux bouquets de roses, entendre son bonjour à la fois timide et chaleureux. Le « bon » vient sur la pointe des pieds comme engoncé dans le personnage du businessman impénétrable et froid,  le « jour » lui lâche le Jérôme affable et espiègle ravi de surprendre son monde.  
Jérôme, Il aime le café noir, la poésie d’Aragon, les notes de Rachmaninov, les tableaux de Van Gogh, les feuilles mortes sur les chemins de terres, l’odeur du feu en automne, du jasmin en été et l’improbable frisson d’une pluie de mars.  Je crois qu’il est en confiance dans cette maison. On s’est apprivoisé. On ne se juge pas. Voilà la clé de notre relation. 
Je ne sais rien d’autre de lui que cette énumération de détails. Le reste ne me regarde pas. A t’il une famille autour de lui, une femme à qui il dit je t’aime sans calcul, des amis sur qui compter en cas de coup dur ? Je l’ignore ou plutôt je crains le savoir. 
Il y a deux détails qui me chagrinent chez lui : dans son portefeuille et sur son téléphone portable, il y a aucune photo. Cet homme semble sans attache ou pire délester d’un passé trop lourd à porter. Un jour je le découvrirai, j’attendrai le plus beau de ses silences pour lui poser la question qui fâche : Et si au lieu de fuir par nos sourires et nos commentaires sur la vie en général, nous parlions un peu plus de vous ? Ce jour-là pourvu qu’il soit bavard et qu’il aille au-delà des apparences, sans armure, le cœur enfin à nu.  
Ce silence ne tardera pas à venir, j’en suis certaine. Alors je lui poserai la question et il y répondra. Qui sait aujourd’hui…… 
Dim 13 Nov - 12:32 (2016)
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La Plume du Chakal
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

Inscrit le: 25 Sep 2013
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MessagePosté le: Ven 25 Nov - 16:43 (2016)    Sujet du message: LE COEUR A NU Répondre en citant

Joli miroir, mecz

Jerôme m'parait un poil plus forcé,
mais les deux personnages sont bien dessinés
en quelques coups d'pinceau ;


Et celle là :

"La vérité est une transsexuelle qui s’est coupée les couilles de la réalité."



Beau jet l'ami
_________________
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"Un blog qu'il est bien pour le lire"

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Ven 25 Nov - 16:43 (2016)
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valet2trefle
Super coup de coeur...
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Inscrit le: 09 Avr 2015
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MessagePosté le: Jeu 1 Déc - 13:24 (2016)    Sujet du message: LE COEUR A NU Répondre en citant

J'ai plus accroché sur le deuxième personnage que sur le premier également, même si on la voit moins longtemps . 
Quant au thème, je ne sais pas si on peut parler d'une double personnalité mais j'ai aimé l'histoire
_________________
I've never been wise

https://bibliothequedesophie.wordpress.com/
Jeu 1 Déc - 13:24 (2016)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 01:08 (2016)    Sujet du message: LE COEUR A NU

Aujourd’hui à 01:08 (2016)
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