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Hors-service

 
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Rafistoleuse
Coup de Coeur ...
Coup de Coeur ...

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Messages: 4 563

MessagePosté le: Lun 9 Déc - 17:10 (2013)    Sujet du message: Hors-service Répondre en citant

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Francis a quarante-et-un an, il travaille comme caissier-pompiste à la station-service qui est la plus proche de son domicile. Ce qui l’arrange particulièrement puisqu’il peut y venir à pieds, cela lui permet d’entretenir sa forme. C’est ce qu’il répond en général. Mais c’est surtout que Francis n’a pas le permis. A vingt ans, son père lui avait presque mis le couteau sous la gorge pour qu’il passe son code. Ce qu’il avait tenté quatre fois, sans succès, chaque fois à un point près. C’était rageant. Il n’eut pas le courage de renouveler l’expérience. Il se dit qu’il aurait bien le temps de le passer plus tard, quand il en aurait vraiment besoin. Plus tard n’est jamais arrivé.

Francis a toujours eu un certain don pour s’attirer la poisse. La seule femme dont il est tombé amoureux s’est révélée être lesbienne. Quand il y a une foule monstre à l’attente du bus, il fait toujours partie de ceux qui attendront le prochain. Un jour son père lui a roulé sur le pied. Les stylos écrivent très bien jusqu’à ce qu’il les ait entre les doigts. Il pourrait en parler des heures, tant il a d’anecdotes plus ou moins graves dont il a été victime. Mais pour se faire traiter de mythomane, à quoi bon ! C’est vrai, c’est impossible que toutes les catastrophes tombent sur une même personne, non ? Il exagère, se disent les gens. Alors Francis ne dit plus rien, plus rien de sa vie telle qu’elle l’est. Parce qu’il se sent con un peu, et parce qu’il trouve ça pathétique que la seule façon de faire rire les gens, soit de raconter toutes les situations désastreuses dont il est victime et acteur à la fois. Puisque de toute façon, on ne le croit jamais vraiment, il s’invente des emmerdes banales, une femme à la maison, et des gosses chiants, mais il les aime, ouais, il les aime. Et ça passe. Personne ne s’intéresse assez à sa vie, pour que quoi que ce soit vienne contredire ses mensonges, ce qui est encore pire pour Francis. Mais cela dure depuis des années, alors un peu plus un peu moins, il n’est plus à ça près.

Il était aux environs de quatre heures du matin, un jour où Francis bossait de nuit. Il réchauffait les pains au chocolat de la veille, en prenant garde de ne pas se brûler une deuxième fois.
Deux femmes, probablement sorties de boîte de nuit ou de rouleaux compresseurs, discutaient joyeusement en attendant que le caissier veuille bien s’occuper d’elle. Francis n’arrêta pas sa tâche pour autant, il avait attendu toute la nuit qu’un client montre le bout de son porte-monnaie, alors elles pouvaient bien attendre quelques minutes. Leur bavardage excessivement bruyant et intempestif lui était indifférent. Francis n’était même pas curieux, il ne s’était même pas retourner pour les voir.

« Wow, putain, je crois que je viens de trouver 5 euros parterre… »
« Sérieux ? Ben on dirait que c’est ton jour de chance … »
C’est à ce moment précis qu’il entendit une phrase, qu’il avait sans doute déjà entendu sa vie, mais qui n’avait jamais autant fait écho dans sa tête.
« Bah le malheur des uns fait le bonheur des autres hein… »

Francis se retourna et vit le visage de la chanceuse. Il aurait cru qu’elle avait gagné au loto. Francis eut comme une révélation. Il voulait être elle. Il voulait être chanceux. Rien que pour voir ce que ça fait, d’être de l’autre côté.

Dès lors, Francis prit la résolution d’être de ceux à qui la vie sourit. Et comme souvent, à quatre heures du matin, tout est possible.

Il rentra chez lui, à pieds, comme à son habitude, mais avec un entrain que lui-même ne se connaissait pas. Il cherchait le regard des gens, mais à cette heure matinale, encore fallait-il qu’il croise quelqu’un. Son pas était vif et assuré, jusqu’à ce qu’il entende un sploutch rafraîchissant au niveau de son pied gauche. Il était trempé jusqu’à la chaussette. « Bordel, la chance mouais, une belle connerie ! » Et en repensant à cette fameuse phrase qui lui avait fait miroiter l’impossible, il chercha autour de lui à qui a pu profiter son malheur. En quoi avoir une chaussure gorgée d’eau pouvait rendre heureux quelqu’un d’autre ? Peut-être que si elle avait absorbée toute l’eau pour le prochain passant, mais personne ne se réjouit d’une absence de flaque.
Ce matin là, bien qu’exténué, Francis ne s’endormit pas. Après des heures de réflexion, il en vint à la conclusion qu’il lui était impossible de savoir si le malheur de quelqu’un, même le sien, pourrait faire le bonheur d’un autre. A moins de provoquer lui-même ce malheur et en observer les conséquences heureuses.

Mais faire du mal intentionnellement aux autres était loin d’être un talent naturel chez Francis. Il altercations violentes n’étaient pas sa tasse de thé. Il ne se voyait pas insulter son collègue, ou son patron. Non, il fallait quelque chose de plus subtile. Empêcher des gens de prendre le bus, ça c’était l’idée du siècle. Il en frissonnait tellement il avait hâte d’arriver à ce moment là, la jouissance absolue. Il aurait mis son plan en exécution ce jour là-même si seulement il en avait un. Il pensa se déguiser en agent de transport en commun, et dire aux passants que telle ligne est hors service pour la journée, mais il abandonna cette idée rapidement, c’était techniquement impossible de se trouver un tel costume en peu de temps. Il imagina qu’il pourrait s’allonger en plein milieu de la route lorsqu’un bus s’avance, mai ce serait un tantinet dangereux. Et puis, pourquoi attendre un plan, Francis se dit qu’il trouverait bien l’inspiration sur le lieu en question.
Il arriva à l’arrêt du bus, désert. Il jubilait. Il fallait pourtant réfléchir vite, il devait se préparer à la prochaine arrivée. Francis restait incapable de structurer un plan, trop excité et angoissé à l’idée de faire quoique ce soit.
Un homme s’installe sous l’abribus. Francis est sous pression, il doit trouver quelque chose à faire, à tout prix. Il se lance.

« Excusez-moi, monsieur, j’ai entendu dire qu’il y avait une grève aujourd’hui, le bus ne passera probablement pas... »
« Alors pourquoi attendez-vous ? »

Francis n’avait pas envisagé cette réponse de son interlocuteur, il marmonna quelques bribes de mots incohérents avant de disparaître au coin d’une rue.
Il fallait un nouvel angle d’attaque. Il marcha jusqu’au prochain arrêt, en espérant que la marche lui éclaircirait les idées. Et effectivement, il eut une idée fabuleuse. Monter dans un bus, s’appuyait contre les portes-arrière du bus en maintenant une affiche hors-service. De cette manière, personne ne monterait à l’arrière, comme certains le font habituellement, et qui l’empêchent, lui, Francis, de prendre son bus à l’heure. Alors oui il allait le faire, et tant pis pour ceux qui manqueraient leur bus, plus de pitié. Il retourna chez lui pour récupérer le matériel nécessaire à son plan machiavélique, une feuille A4 et un marqueur rouge, et reprit le chemin jusqu’à l’arrêt du bus.

Toujours personne, et le bus était sur le point d’arriver, tout se déroulait à la perfection. Il monta à l’avant du bus, composta son ticket avec un calme difficilement contenu étant donné l’opération de sabotage qu’il s’apprêtait à mettre en place. La feuille toujours planquée dans sa sacoche, il s’avance lentement mais sûrement à l’arrière du bus, vers les portes. Une fois dos contre une d’elle, le plus compliqué était de glisser la feuille discrètement entre son dos et la vitre. Les passagers autours de lui semblaient ne pas relever l’agitation étrange qui le saisissait. Ce qui lui donnait assez de confiance pour passer à l’action. Francis se contorsionna dans tous les sens possible mais parvint finalement à plaquer son affichette sur la vitre. Il réalisa soudain que de cette manière il ne pourrait pas voir l’insatisfaction de ceux qui seraient forcés de rester à terre. Mais il était trop tard pour renoncer. Le bus allait s’arrêter dans quelques secondes, il allait enfin vivre cet instant. Il pivota un peu sa tête pour voir combien de personnes attendaient, et heureusement pour lui, il y avait foule à cette heure. Ce moment n’en serait que plus fort. Au fur et à mesure que le bus ralentissait, le cœur de Francis s’emballait.

Et au moment fatidique, Francis tomba de haut. Concrètement. Il n’avait pas émis l’hypothèse, que des personnes puissent vouloir sortir bus et s’était fait surprendre par l’ouverture des portes. Francis, s’étala malgré lui, sur une femme qui s’écroula elle aussi sur le trottoir. Confus, mort de honte, et choqué par la peur d’avoir blessé quelqu’un, Francis se releva avec empressement. Les regards étaient rivés sur lui, ce qui l’inconfortait bien plus que leur indifférence ordinaire. Mais à cet instant, seul comptait l’état de la femme qu’il avait entrainé dans sa chute. Il se rassit à côté de la victime toujours posée sur le rebord du trottoir. Elle lui assura qu’elle n’avait rien de grave, juste quelques égratignures. Le bus et ses passagers reprirent leur route comme si de rien était.
« Je tiens à vous accompagner à l’hôpital mademoiselle, vous devez faire des radios, je vous ai peut-être cassé quelque chose… » Proposa Francis, pétri de remords.
« Oh j’étais déjà HS, ce matin, alors un peu plus un peu moins … »
« HS ? »
« Hors- service … » Sourit la jeune femme.
« Je nous appelle un taxi ? »
« Très bien, nous avons donc du temps devant nous pour faire connaissance »
Les interactions sociales n’étaient vraiment pas son fort, mais là il n’avait pas le choix. Il ne pouvait pas à la fois, fuir cette jeune femme, et s’assurer qu’elle est en bonne santé. Et plus les minutes s’éclipsaient, moins Francis ne réfléchissait à ses réponses. Et c’était agréable, bien plus que de comploter contre le monde. Un changement s’opérait, étrangement, tout lui semblait telle une évidence.

Et si c’était elle ? Et si c’était lui qui était tombé sur son bonheur ? Comment était-ce possible ? Comment son propre malheur avait-il pu faire son bonheur ?

Et si le bonheur de Francis, c’était de devenir quelqu’un d’autre, de plus proche de lui-même qu’il ne l’avait jamais été avant ?

Et si le bonheur, c’était de chercher à se rendre heureux ?
_________________
Rafistoleuse
Lun 9 Déc - 17:10 (2013)
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Alinoë
Méga CDC...
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 1 787
Localisation: Bruxelles

MessagePosté le: Lun 9 Déc - 17:26 (2013)    Sujet du message: Hors-service Répondre en citant

Pouah! J'ai des frissons partout! lol


Déjà, Francis, j'me reconnaît trop en lui pour pleeeein de trucs! XD Et puis l'histoire...comment t'as trop bien mené ça! Pouah! J'ai trop trop trop kiffé!


Et ta chute.... (c'est le cas de le dire... XD) 


Merci Rafi! j'vois rien à dire de plus. Merci pour ce texte magnifique, cette morale pleine d'espoir et...merci! XD 
_________________
THE TRUTH IS OUT THERE


https://alinoebraun.wordpress.com/


https://www.youtube.com/watch?v=OttPq7ceH9E&feature=youtu.be&eml=2015September21%2F2733333%2F6010044&etsubid=30262197
Lun 9 Déc - 17:26 (2013)
Visiter le site web du posteur Skype
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Wilou
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

Inscrit le: 18 Oct 2013
Messages: 719
Localisation: Fraserburgh, Ecosse

MessagePosté le: Lun 9 Déc - 17:37 (2013)    Sujet du message: Hors-service Répondre en citant

Merci pour ce petit texte qui commence comme une fable ironique et finit comme de manière optimiste! Je l'aime bien, ce Francis!

(un p'tit truc me chiffonne: l'utilisation au présent, puis du passé, et y'a deux phrases au présent au milieu de celles au passé...)

Bref, merci beaucoup! C'est Nowel avant l'heure!
_________________
Hopla!
Lun 9 Déc - 17:37 (2013)
Auteur Message
Rafistoleuse
Coup de Coeur ...
Coup de Coeur ...

Inscrit le: 11 Sep 2013
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MessagePosté le: Lun 9 Déc - 18:23 (2013)    Sujet du message: Hors-service Répondre en citant

Ali, je m'attendais pas à tant d'enthousiasme, ça fait plaisir !!! MERCI !!

Wilou, je viens de me relire, en effet y a des incohérences de temps Rolling Eyes Me suis laissée emportée par l'histoire, et ça m'avait pas choquée en l'écrivant ^^

En tout cas je suis contente que l'histoire t'aies plus
_________________
Rafistoleuse
Lun 9 Déc - 18:23 (2013)
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