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Shootez-Moi

 
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ATea
Plumivores
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Messages: 945

MessagePosté le: Dim 22 Déc - 04:30 (2013)    Sujet du message: Shootez-Moi Répondre en citant

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Neuf heures. 
 
  Je gare mon scooter, une sorte de vespa moderne. Je l’aime bien, il est bien pratique. Tous les deux, nous nous faufilons partout dans les rues de la capitale. Il fait la part belle aux gros pick-up. Ils peuvent bien se garer sur les trottoirs, à moitié sur la chaussée, mais ils ne peuvent pas se garer entre deux poteaux. Ils ne peuvent pas éviter les embouteillages. J’enlève ce casque qui me tient trop chaud sous ces températures tropicales. Je récupère mon sac photo et file vers l’entrée de l’hôtel. Une petite conférence de presse. Il faut la jouer fine. Ce projet sur les squats peut me rapporter gros. Je verrais bien une plaque dorée sur ma porte d’entrée. David APKINS. Photographe. Une écriture élégante pour une image de marque. Les journaux s’arracheraient mes photos. Pour l’instant, c’est plutôt moi qui déchirent les journaux. Je me venge un peu. Ils me servent pour faire du feu lors des barbecues.  
Au moment où je pousse la lourde porte, une femme m’interpelle. Brune, un mètre soixante à tout casser, de petite corpulence. Elle semble si fragile.
 
« C’est vous le photographe du projet ? 
- Oui, David Apkins.
- Je peux vous poser quelques questions.
- Tu auras tout le loisir de me les poser après. Faut que j’aille me préparer.
- Oh, je vois…
- Juste le temps de m’installer et on se retrouve de l’autre côté, c’est bon ?
- Oui, c’est bon »
 
Elle fronce les sourcils. Elle a dans son regard, une lueur noire. Elle me sert un grand sourire et me passe devant. Je reste interdit. Pas le temps de protester.  Elle n’est pas le genre de femmes que mon objectif capture d’habitude. De jeunes filles en fleur, des p’tits mecs trop sûrs d’eux venaient se faire tirer le portrait. Ils croyaient en une carrière dans le mannequinat ou je ne sais quoi d’autre. La plupart avait de beaux petits minois mais manquait cruellement de charisme. Ils n’avaient ni la candeur des enfants, ni la maturité des adultes. C’était un entre-deux. Indéfinissable dans une société d’étiquetage des êtres humains. On se la veut rebelle, on se la veut unique, mais ces petits jeunes seront broyés, ils seront rendus inutilisables. Vite consommé, puis jeté comme dirait l’autre. Mais dans tout ce cirque, j’y trouvais mon compte. Leurs pièces et billets seraient largement choyés au creux de mes mains, au creux de celles de mon banquier surtout d’ailleurs. Ils pouvaient bien se ruiner, ce n’était pas mon affaire. Ils pouvaient bien ne pas manger, je me délecterais de quelques repas pour eux.

 
Elle, elle est différente. Pas vraiment belle, pas du tout mon genre. Je ne l’aurais jamais remarqué. Elle est lisse, elle semble vide. Elle est froide, elle est distante. Elle pourrait être un parfait sujet, ou plutôt un parfait faire-valoir pour une fille lumineuse, respirant la joie. Ce ne serait pas difficile à trouver face à cette masse informe.
 
Dans le hall, je la vois qui se dirige vers une pièce dans le fond. Je la suis. Devant la porte, une affiche.



 
 
Bienvenue chez moi !09h30 avec l’association Logez-nous.
Toute l’équipe vous accueillera pour répondre à vos questions. 






Dix heures. 
 
  Je fatigue. Lorsqu’ils s’adressent à moi, leurs questions sont mièvres. Leurs questions sont lisses. Leurs questions m’ennuient. Je suis face à de sombres amateurs. Ils me parlent de technique photo, ils me parlent de choses qu’ils ne maîtrisent pas. Cela fait dix ans que je capture. Je n’ai pas besoin de leur aval. Je sais très bien ce que je fais. Ils m’ennuient. Et puis leurs têtes, ils feraient une belle photo de groupe. Ils sont si pâles, si engoncés dans leurs tenues trop sérieuses. Ils se ressemblent tous. Un par un, je m’amuse à détailler chacun. Je leur trouve des angles d’attaque, je choisis la partie de leur corps à photographier. Ce pourrait être une belle exposition. Animaux en tout genre. Lui et son triple menton, je le verrais bien avec Hippopotames. Elle, ses os saillants et son grand cou feraient une bien belle girafe. Ou une gazelle affamée. Je la dévorerais bien. Le roi de la jungle, il faudrait que je songe à me faire un autoportrait. Elle… Elle, elle me dévisage. Je fais de même. La fille du hall. Son regard noir, une beauté des plus aléatoires. Je la trouvais moche mais au milieu des autres, elle sortirait un peu du lot peut-être. Elle a toujours son regard braqué sur moi. Elle n’a pas parlé. Elle n’a pas osé. Je l’ai bien mouché. Plus vite on termine cette conférence, plus vite on pourra passer aux ventes et je pourrais retourner chez moi.  
Et là, j’entends. « Plus de questions ? »
Une voix s’élève. « Si, moi »
 
Elle a décidé de m’emmerder jusqu’au bout celle-là !
 
« Je voudrais m’adresser au photographe.
- David, c’est pour toi !
- Mmh, j’vous écoute. Bonjour.
- On s’est déjà dit bonjour dans le hall, vous accordez donc si peu d’importance aux personnes à qui vous parlez ?
- Mademoiselle ! s’exclama Henri, le président de l’association.
- Ce n’était qu’une question rhétorique. »
 
Elle commençait à me plaire cette petite. J’allais la broyer. Je me ferais un plaisir de l’écraser.
 
« Je vous écoute.
- Comment avez-vous procédé pour faire les photos ?
- J’ai déjà répondu à ces questions, ma petite, il faut suivre !
- Ne soyez pas si condescendant. M’en excuse les personnes qui ont posé les questions, mais ce n’était qu’un regard technique. Quoique je trouve celle-ci très peu élaborée finalement, vous croyez peut-être qu’un coup d’HDR donnera vie à vos clichés. Il n’en est rien. »
 
Des chuchotements surpris se firent entendre, mais elle reprit. Immuable. Mécanique.
 
« Donc ? Comment avez-vous procédé pour faire les photos ?
- Je suis allé chez des gens, voyez, je leur ai dit bonjour et je leur ai dit que j’étais le photographe qui travaillait avec l’association Logez-vous.
- Vous êtes resté combien de temps avec eux ?
- J’avais 15 personnes à shooter.
- Vous avez le sens des mots.
- Oui, c’est un terme …
- … anglais qui veut dire tuer. Oui, merci.
- Bref, je suis resté une journée peut-être avec eux. On les avait briefé avant.
- Pouvez-vous me parler de cette femme, la quarantaine, habillée d’une robe verte, assise dans son canapé ?
- A la page 31 ?
- Je ne vous parle pas d’un chiffre, je vous parle d’une personne.
- J’en ai beaucoup vu, je ne peux me souvenir de tout.
- Vous parliez de quinze personnes. Quinze personnes vivant dans des squats, ayant quitté une vie rurale dans l’espoir de trouver quelque chose de meilleur à l’extérieur. Quinze personnes qui vivent dans des conditions sans eau, sans électricité. Quinze personnes ayant des problèmes au quotidien et vous les réduisez à des numéros de page.
- Mademoiselle, notre association s’occupe de ses personnes, interrompit le président.
- Monsieur, excusez mes paroles, je ne vise pas votre implication au quotidien. Il me semble juste que vous n’ayez pas choisi le meilleur interprète pour faire passer votre message.
- Oh…
- Laisse Henri, elle a le droit de s’exprimer. Ce n’est qu’un avis. Je n’ai pas de leçon à recevoir.
- Mon avis est que vous profitez du malheur des gens pour vous construire un nom, pour vous faire une place au soleil. Vous avez sauté sur le projet, mais vous n’êtes même pas fidèle à l’esprit de l’association.
- Oh ! C’est qu’elle en a des grandes idées.
- Vous ne connaissez pas les personnes que vous avez rencontré, vous n’avez même pas bu un café qu’ils vous ont surement proposé. Vous proposez des clichés froids, distants. Des visages fermés, des visages sombres. Même les enfants ne sourient pas. Vos clichés sont à votre image. Vous shootez les gens dans tous les sens du terme. Froidement. »
 
Les gens me scrutent à présent. Je sens un malaise à mes côtés. C’est qu’elle envoie la merdeuse ! Va falloir que je lui trouve une réponse qui lui fasse fermer sa grande gueule. Elle continue sa litanie.
 
« Et vous jouez avec les émotions des personnes qui regardent vos clichés. Je reviens à cette femme,… non pardon, à la page 31. Votre cliché montre une femme avec des jambes qui semblent amputées. On ressent de la peine, on se demande ce qu’elle peut vivre et faire au quotidien dans un logement inadapté. Et puis on passe à la page 32. Magie. Des jambes. Cette dame avait en fait des jambes. Et là, vous savez ce que l’on ressent nous ? Non, vous ne le savez probablement pas. On se sent trahi, manipulé. On sent que vous avez voulu jouer sur notre corde sensible, vous en avez abusé, et on finit votre livre sur une note amère.
- Faut vous blinder dans la vie, ma p’tite !
- David…
- Non, non Henri. Elle essaie de me donner des leçons sur un livre qui a été édité, lançai-je, regardant la jeune fille dans les yeux.
- Sur un livre que vous avez demandé d’imprimer, qui a le luxe d’être parrainé par une association. Les gens n’achèteront pas votre livre pour la beauté de vos photos mais pour la cause.
- Une association qui m’a fait confiance, rétorquai-je !
- Justement, y’a-t-il eu un regard extérieur ? Et là, je m’adresse aux autres membres.
- Mademoiselle, nous ne sommes pas là pour parler de ça, s’exclama Henri
- Pourtant, cela fait partie des questions que l’on peut se poser !
- Vous êtes la seule à l’avoir posé ! dit-il
- Soyons honnêtes.  Nous sommes une vingtaine. Qui dans la salle a regardé attentivement votre livre ? Alors…
- Nous ne sommes pas là pour ça !
- C’est justement là, tout le sujet. Vous aidez des personnes au quotidien. Ne croyez vous pas qu’ils méritaient mieux que ces clichés ?
- Je ne m’y connais pas en photo, dit Henri, mal à l’aise.
- Je ne vous parle pas de technique, bon sang ! Je vous parle d’humain ! s’écria la jeune fille »
 
Le silence s’installe, malsain. Je prends une inspiration pour répondre. Je sens la main d’Henri qui se pose sur mon avant-bras. Il veut que je cède. Mais pour qui me prend-il ? Je sens son poids. Je veux réagir. Si je le fais, il ne me soutiendra pas. Je perdrais tout. Je pense à ma plaque dorée. Je pense au pick-up que je pourrais acheter. Le scooter, quand il pleut, c'est pas classe. Je suis obligé de ronger mon frein. 

 
Je regarde l’assemblée. Ils me scrutent. Ils chuchotent entre eux. L’hippopotame glousse et s’empiffre. Il me dégoûte. La girafe, le livre ouvert sur ses genoux, montre les photos de ses doigts squelettiques à ses voisins. Elle me regarde d’un œil mauvais. Elle me débecte. Vous verrez lorsque mon objectif sera braqué sur vous. Vous ne serez pas plus humains, vous ne serez que des animaux. Et je glousserais, et je vous détaillerais.
 
Mes yeux se posent sur Elle. Elle. Je peux voir sa lueur danser, vive, noire. Elle embrase son regard. Son visage est serein. Pas l’ombre d’une fierté, pas l’ombre d’une arrogance. Je n’aime pas ceux qui se la jouent bonté d’âme. Elle a décidé de m’emmerder. Je vais aller la choper à la fin de la conférence.
 



Onze heures  
 
« Mademoiselle, je peux vous poser une question à mon tour. - Je vous en prie.
- Quelle gloire tirez-vous à démonter le projet ?
- Aucune. Je voulais être sûre que je n’avais pas mal interprété.
- Oh… Interprété quoi ?
- Vous essayez de faire votre gloire sur leur dos. Comme on dit, le malheur des uns fait le bonheur des autres…  Mais, vous vous êtes révélé dans cette conférence. Et vous êtes meilleur quand la noirceur de votre âme s’exprime. Et vous savez quoi, je n’aimerais décidément pas être à votre place ! »
 
Elle s’éloigna me laissant là, devant la porte de l’entrée qui se referma, doucement. Lourdement.
_________________
ATea.
Dim 22 Déc - 04:30 (2013)
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Rafistoleuse
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MessagePosté le: Lun 20 Jan - 20:36 (2014)    Sujet du message: Shootez-Moi Répondre en citant

J'aime beaucoup ton texte, Atea.

Au départ on ignore encore à quel point on va adorer le détester ce David. On découvre un personnage arrogant, sûr de lui, prétentieux et puis il y a une phrase qui me fait penser que peut-être tout peut vaciller, avec cette fille qui "semble si fragile". Ca voudrait dire qu'il y a une lueur d'espoir... Mais bien vite on réalise que c'est le mec typiquement borné, fermé sur sa vision étroite du monde, des gens, de son métier.

Tes personnages sont bien plantés, et on savoure cet échange de balles musclé ! ^^

Et puis la vraie force de cette fille, c'est son calme à toute épreuve, et son audace, de dire les choses telles qu'elle les pense, en dépit de tout.

A défaut de changer David, elle aura dit ce qu'elle pense et la fin est parfaite comme ça !
_________________
Rafistoleuse
Lun 20 Jan - 20:36 (2014)
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ATea
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MessagePosté le: Mer 22 Jan - 03:25 (2014)    Sujet du message: Shootez-Moi Répondre en citant

Merci Rafi pour ton commentaire.


Effectivement, il y a une once d'espoir mais qui est vite réduite au silence... Comme de nombreuses fois dans le quotidien, où je peux me dire "Non, les gens ne sont pas mauvais". Eh bien, en fait, il y en a qui le sont vraiment. C'est le monde des Bisounours qui en prend un coup (Et ma foi en la bonté aussi!) 


Je le déteste ce mec. 
Je déteste ce qu'il fait.


Et le pire, c'est que j'ai écrit ce texte en pensant à certaines expositions photo (petites ou grandes, connues ou non) qui ont eu lieu, et où j'ai clairement eu l'impression que Oui. Le malheur des uns fait le bonheur des autres.


Quand les personnes utilisent la misère, la pauvreté, la maladie pour sortir du lot, du rang et gagner de l'estime, de l'argent et de la reconnaissance. Ils ne se rendent pas compte qu'ils perdent quelque chose de bien plus important. La Dignité.


Je crois que je pourrais écrire un Cri pour Yannick. Un deuxième


En tout cas, merci pour ton commentaire. Comme toujours, j'aime lire ce que tu penses de mes textes. 
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ATea.
Mer 22 Jan - 03:25 (2014)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 12:48 (2016)    Sujet du message: Shootez-Moi

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