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Racines tronquées

 
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Matt Anasazi
Plumivores
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Localisation: Agen

MessagePosté le: Mar 31 Déc - 20:07 (2013)    Sujet du message: Racines tronquées Répondre en citant

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Bonnes étrennes au Canada, Atea !




« Tiiiiiimber ! » 
Le tronc du chêne s’abattit avec fracas sur le sol moussu de la forêt, faisant s’enfuir tous les animaux aux environs, du moins tous ceux qui n’avaient pas détaler au vrombissement hurlant de la lame d’acier. Tous, excepté l’être au casque jaune et à la veste fluorescente. 

 
Jim Blackbear se pencha pour ramasser sa tronçonneuse. Ses ancêtres parcouraient les prairies à cheval, chassaient les mustangs et les bisons. Prouvaient leur valeur à des joutes équestres et des jeux de guerre. Lui, rejeton moderne de la colonisation américaine des terres sauvages, se trouvait relégué à un rôle de bûcheron dans les Montagnes Rocheuses, perdu dans une vallée reculée du Montana, aussi sauvage que le Canada voisin de quelques milles. 
Son ascendance amérindienne s’affichait sur son teint cuivrée et sa chevelure noire de jais dépassant de son casque en une queue de cheval ornée d’une plume d’aigle. Ses yeux marron avaient depuis longtemps la flamme qui l’avait animé durant son enfance. D’ailleurs, tout son visage était marqué par l’abattement : les sourcils broussailleux perpétuellement en berne, les joues à la fois creusées et tombantes , la bouche autrefois lippue qui se fermait en un rictus amer. James « Etu » Blackbear. Etu, pensa-t-il, avec un rire ironique coincé dans la gorge. Le soleil… en éclipse depuis des années. 
Il avait troqué son regard d’enfant amoureux de la nature pour un costume de forestier dépeceur de séquoias et de chênes. Il avait dû vendre son âme aux grosses compagnies forestières de l’état du Montana pour faire survivre sa famille. Renoncé à des envies de création comme ses cousins canadiens qui vivaient d’artisanat et des produits de leur ferme. Certes, pour les amérindiens du Canada, le métier de trappeur et de forestier ne valait rien et la reconnaissance de l’état fédéral attirait les touristes amoureux d’authenticité. A l’inverse, les états du nord des Etats-Unis n’accordaient que peu de place aux peuplades autochtones. Accords de « paix » sans cesse reniés et bafoués par les gouvernements, tout ça pour enrichir les nantis avec leur pétrole, bois, or… Les biens matériels au mépris des traditions, de l’honneur, d’hommes et de femmes ! Il se retint de cracher par terre par respect pour la Terre Mère. 
Il inspecta l’écorce de l’arbre abattu. Les mousses encore accrochées au tronc donnaient au géant végétal un aspect encore vivant alors même qu’il avait rendu son dernier soupir de longues minutes auparavant. Cette odeur de mousse légère, de fougères arborescentes, de sous-bois humide… Il se retrouva plongé dans les étés qu’il passait dans les « environs » de Calgary dans sa famille. Les courses dans les bois, les parties de pêche dans les lacs, les courses de canoës qui se terminaient dans des fous-rires trempés. Il avait même appris à sculpter un totem : l’oiseau-tonnerre. Le rapace sacré, incarnation du soleil, celui qui avait apporté le feu aux hommes. Jamais il ne s’était senti aussi fier de son origine Nez-Percé que durant cette période de sa vie. La vie s’était chargée de lui rappeler l’avenir des amérindiens : se taire, se remémorer la splendeur révolue et ravaler la rancœur accumulée depuis plusieurs décennies. 
La vague de souvenirs le frappa avec tant de violence qu’il perdit pied avec la réalité : il crut voir une femme nue scintiller dans le tronc. En se frottant le crâne, il s’agenouilla et blêmit : une femme à la peau laiteuse et au corps splendide mourrait sous ses yeux dans l’arbre. Quelques secondes plus tard, il se retrouva  au bord de la rivière en contrebas, à bout de souffle, s’effondra sur une pierre. Il s’évanouit, le front en sang. 
« Bien fait pour cet humain, dit une voix rocailleuse. 
- Non, répondit une voix chantante comme l’eau, il est différent, tourmenté. Sondons son âme pour le connaître ! » 
  

 
Etu se releva lentement, sa tête émergeant d’un brouillard épais. Il reconnaissait la forêt mais le temps semblait s’être arrêté, figé par cette nappe de brouillard. Même le lac paraissait vivant. D’ailleurs, les ridules parcourant sa surface lisse se rassemblaient en cercles. Jim se redressa, entre stupeur et admiration : une femme sortit de l’eau, vêtue du seul drapé des gouttes d’eau ruisselant de son corps nu. Les sillons liquides parcouraient ses courbes généreuses et glissaient le long de ses jambes blanches à la longueur qui se perdaient dans le lac. Elle se pencha sur le visage devenu exsangue de l’indien, le frôla de ses lèvres.  
Jim sentit rugir son sang à mesure que des ondes de désir se répandirent dans son corps. Son esprit engourdi, ses lèvres se laissèrent emportées par les baisers intangibles de l’ondine, sa peau reçut les caresses électrisantes de l’être magique. Il ne sut par quelle magie ses vêtements se retrouvèrent éparpillés sur l’eau du lac mais les instants suivants glissèrent dans sa mémoire, entre sensations voluptueuses, sentiments d’abandon et extase absolue. Quand son corps retomba sur la berge, éperdu de plaisir, la forme scintillante de la fée des eaux s’éleva et retourna dans le lac. La voix rocailleuse, grave et basse, résonna dans les abords de l’eau. 
« Tu es bien optimiste de faire confiance à un humain, petite elfe des eaux. En quoi pourrait-il changer les choses ? 
- Patience, être de pierre, renchérit-elle, il possède les ressources pour nous sauver. » 
  

 
Prends sommeil, petit Etu. Dors sans crainte. L’attrape-rêves au sommet de ton lit te protège. Les cauchemars glisseront sur ton esprit et les bons rêves retenus par le filet et les plumes d’aigle se réaliseront. 
  

 
Jim se réveilla lentement sans comprendre où il se trouvait. Pourquoi il était nu. Pourquoi son corps ressentait une telle extase, une douceur quasi surnaturelle. En se redressant sur son coude, son regard plongea dans les eaux du lac. Un rayon de soleil traversa les frondaisons pour inonder le lac. Jamais de sa vie il n’avait perçu une telle aura de douceur. 
Debout, il se repéra et partit vers le nord dans la lumière. Abandonnant sa tronçonneuse. 

_________________
"Faire sortir les maux de l'âme, c'est la psychanalyse.
En faire sortir des mots, ici naît la littérature."
Mar 31 Déc - 20:07 (2013)
Auteur Message
ATea
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 945

MessagePosté le: Jeu 16 Jan - 06:15 (2014)    Sujet du message: Racines tronquées Répondre en citant

Un bien beau cadeau pour ma part puisque j'ai pu plonger dans ton univers, sentir l'odeur, imaginer toucher les arbres, ressentir la fraîcheur de la forêt...
Et j'ai savouré la magie qui émane de ton texte. Il est remarquablement bien écrit. Ta plume m'a accompagné et plongé doucement dans l'histoire. 

Le titre est absolument beau et d'une évidence lorsqu'on a lu ton texte, il prend tout son sens.




Merci Matt pour ce cadeau !
_________________
ATea.
Jeu 16 Jan - 06:15 (2014)
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Auteur Message
Matt Anasazi
Plumivores
Plumivores

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 763
Localisation: Agen

MessagePosté le: Jeu 16 Jan - 23:29 (2014)    Sujet du message: Racines tronquées Répondre en citant

Je t'en prie, Atea.

Je suis ravi qu'il t'a plu : je te destinais un voyage au Japon... et je me suis rappelé mes premières amours pour le Canada ! Et cette histoire est née quasiment toute seule ! Cependant, je m'inquiétais car je te sais sensible à la beauté et la magie d'un texte et je ne savais pas si je réussirais à enchanter tes yeux. Je suis vraiment content que ton cadeau t'a plu.
_________________
"Faire sortir les maux de l'âme, c'est la psychanalyse.
En faire sortir des mots, ici naît la littérature."
Jeu 16 Jan - 23:29 (2014)
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