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Un beau jour que cette nuit du 4 août !

 
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Matt Anasazi
Plumivores
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MessagePosté le: Mer 9 Avr - 22:57 (2014)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août ! Répondre en citant

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La main frémissante, Jacques Favre traçait dans la fébrilité ambiante les courbes des lettres annonciatrices de renouveau dans le royaume de France. L’abolition des privilèges de la noblesse et du clergé, demandée par les députés eux-mêmes ! La fin d’un système en bout de course, hérité du Moyen-âge ! La reconnaissance du Tiers-Etat à part pleine et entière de l’assemblée constituante construisant la nouvelle constitution française. Et qui sait, l’origine d’un texte où tous les textes se reconnaîtraient libres et égaux !

La plume d’oie allait et venait sur le papier. En secrétaire dévoué, le jeune homme s’appliquait à rédiger les projets de lois sous la dictée de Danton, son patron, son maître à penser, son ami. Les mains fines, les cheveux noirs, le greffier s’absorbait tout entier à sa tâche, ses yeux bleus cristallins étrécis sous l’effort. Toute sa vie défilait dans les lignes qui aplanissaient des siècles d’injustice et redonnaient espoir au peuple dont il était issu. Il se laissait emporter par la solennité de l’instant.

A mesure que les paragraphes surgissaient de la bouche de l’orateur et se couchaient sur le papier, Jacques revit une à une les étapes de sa vie. Il lui revint des scènes de son enfance à Montsuzain : les champs, les moissons, les travaux quotidiens sur les terres du seigneur du comte de Champagne. C’était un bon seigneur mais le labeur était pénible, les instants de repos bien courts. Aussi, quand le curé remarqua ses capacités, ses parents souhaitèrent que son destin soit bien meilleur que le leur. « Votre enfant ira loin, leur avait dit le prêtre, admiratif de sa mémoire. » Le petit enfant de chœur qui avait appris en peu de temps tous les cantiques et les psaumes fit ses humanités au séminaire de Troyes, « chez les messiours », comme disaient ses parents. Ses études défilèrent, partagés entre soif de savoir et envie dévorante de réussir. Le dernier jour, l’abbé de Joinville le reçut dans son bureau pour lui remettre une lettre de recommandation à un ancien élève du séminaire, Georges Danton, à Paris. Il était devenu avocat et cherchait depuis un secrétaire pour le seconder. Il vit poindre des larmes de fierté dans le regard de l’abbé et partit le cœur plein d’ardeur à l’idée de « monter à Paris », se détournant les champs qu’il croisait tout au long de sa route mais désireux d’améliorer le destin des nécessiteux.

Grâce aux lettres de l’abbé, il fut reçu par Georges Danton, un avocat bien bâti, de fort tempérament et à la voix de stentor. Impressionnant de force vitale, il le regarda d’un œil froid puis se fendit d’un grand sourire en voyant les lignes de son ancien maître. « Un champenois du même séminaire que moi, vous me plaisez jeune homme, clama-t-il en faisant résonner une claque dans le dos de Jacques. Demain matin, à sept heures, je compte sur vous ! » Il prit Jacques sous son aile, en fit son secrétaire personnel et lui trouva une chambre de bonne confortable !

Pendant les mois qui suivirent, Jacques, en garçon avisé et prévoyant, commença à mettre de l’argent de côté, fit parvenir des lettres, des cadeaux et des lettres de mandat par le curé de Montsuzain. Il reçut des réponses rédigées de la main de père Monpech : la fierté de ses parents s’exprimait à chaque ligne et même si les lettres étaient celles du prêtre, il la sentait pulser dans la moindre courbe manuscrite. Jacques leur décrivait son quotidien : les audiences au côté de Me Danton et son ascension politique dans le district des Cordeliers, le relevé des doléances du petit peuple grâce aux cahiers des doléances en prévision des états généraux de la nation. Mais le revers de la médaille, il le leur montrait aussi : les rues sales, noires, grouillantes de passants, des ombres rongées par la famine, le prix du pain qui ne cesse de monter, serrant un nœud chaque jour plus étouffant autour du cou des pauvres. « La colère et la faim, les deux mamelles des révoltes, constatait Danton, entre amertume et inquiétude. »

Jacques Favre s’arrêta quelques secondes, levant des yeux fatigués vers son orateur de patron, lui quémandant en silence un petit répit. La plume tremblotait dans sa main droite. Mais Danton se contenta de le regarder avec l’énergie débonnaire et débordante qui le caractérisait : « Allons, jeune homme, ta vigueur et la fierté de servir la nation ne peut souffrir de quelques petites heures de sommeil perdues ! » Et le voilà qui recommençait de plus belle ! Jacques soupira : Danton était incorrigible et en même temps tellement sympathique qu’il ne pouvait lui en vouloir. Il avait eu une réaction de père fier au regard égrillard quand il lui parla de Marion Jouanneau, la lavandière de la rue Saint André des arts qui se rendait chaque matin laver le linge de ses clients dont Danton et Jacques au bord de la Seine. Ses parents, eux, l’avaient félicité d’avoir rencontré une jeune femme travailleuse qui lui plaisait.

Marion…

Il sentit ses forces revenir : il souhaitait pour le peuple, pour Marion, pour sa famille des lendemains pleins d’avenir. Il recommença à rédiger avec entrain. Il se rappelait le soir des fêtes de la Pentecôte l’avoir croisée en habit du dimanche pour flâner dans les allées de la foire. Il l’avait courtisée et avait reçu des réponses encourageantes. Il se souvenait aussi de sa pâleur extrême, de ses joues creusées par la faim. En marchant, ils parlaient de leurs familles respectives et il comprit que malgré les efforts de Marion, de son père et de sa mère, la huche de pain était rarement garnie. La faute à ses récoltes de l’année précédente si calamiteuse et à cet hiver rigoureux qui avait ruiné les derniers espoirs de récolte. Il lui acheta une miche de pain. Elle refusa, rougissante : elle était une honnête femme qui ne demandait rien à personne. « Pour la petite Jeanne-Marie, elle ne doit pas souffrir de la faim à son jeune âge… » Des larmes jaillirent des yeux de Marion. De reconnaissance et peut-être plus…

Depuis lors, chaque jour, Jacques s’enquérait de leur santé, de leurs conditions de vie. C’est ainsi qu’il entendit retentir un matin le grondement d’une foule hurlante, puis au loin des coups de fusils et des canonnades. Il allait demander à Danton de partir quand il entendit : « Les cœurs inquiets font de mauvais travailleurs. Filez la mettre à l’abri ! » Il n’eut même pas à remercier son patron de son geste que ce dernier le poussa dehors du cabinet d’une bourrade. Il traversa des rues grouillantes de cris, de pleurs, de colère et d’angoisse. Il finit par parvenir au quai des quatre nations où Marion s’était abritée de la foule surexcitée sous le porche d’une échoppe de barbier. Il la ramena tremblotante au cabinet. « Vous ne pouvez prendre de tels risques, je vous paierai les vêtements que vous deviez laver et vous resterez chez vous, lui assura Jacques. » Il la prit par la main et la ramena chez ses parents et leur expliqua son geste. Les parents se regardèrent. « Nous ne pouvons accepter, nous ne sommes pas des mendiants ! » Jacques allait répondre quand le père l’arrêta d’un geste. « Seul un membre de notre famille peut nous aider !, glissa-t-il avec un sourire. » Jacques se sentit accueilli et apprécié. Marion et lui se promirent de se marier dès que le calme reviendrait.

Les jours qui suivirent, Jacques apprit la teneur des événements : la Bastille Saint Antoine avait été attaquée le 14 juillet pour y trouver des armes suite aux manifestations du 13, le roi prit acte de la révolte et reconnut l’assemblée constituante et son travail de refondation de l’état, en arborant la cocarde tricolore. Mais le peuple ne décolorait pas et les gestes du roi ainsi que le rappel de Necker comme premier ministre n’avaient pas calmé la faim, réelle, celle de justice et l’exaspération d’un système qui paraissait bloqué. L’effervescence gagnait aussi l’assemblée où les députés des trois ordres cherchaient en vain à s’entendre pour calmer la grogne qu’ils sentaient chaque jour plus menaçante.
Et voici comment après une nuit de proposition lancées par le duc d’Aiguillon et le vicomte de Noailles d’abolir les privilèges des ordres, que chaque député soit considéré comme une voix unique et non comme un membre d’un ordre, une constitution nouvelle allait naitre. D’ailleurs, l’abbé Sieyès et Mirabeau, comte de Riqueti siégeaient dans le groupe du Tiers Etat au côté de Danton et de Robespierre. Et lui, Jacques Favre, obscur fils de cultivateur champenois, rédigeait le texte qui allait peut-être changer leurs vies à tous.

Danton avait cessé de dicter. Jacques mit les formules d’usage et apposa son paraphe de greffier de l’acte. Il lui restait à authentifier l’acte avec le cachet de cire. Il prit la tige de cire rouge, la soupesa et l’approcha de sa bougie d’un geste déterminé. Trois gouttes tombèrent sur le parchemin et il planta énergiquement le sceau royal.
« Messieurs, le texte est officiel et n’attend plus que vos signatures, proclama Jacques en tendant à Danton le texte. » L’imposant avocat champenois s’empressa de signer et de faire circuler le parchemin parmi son petit cénacle. Sieyès, Mirabeau, Desmoulins. Puis ils se congratulèrent de leur réussite. « Un beau jour que cette nuit du 4 août !, cria Danton à ses amis montagnards. »

Jacques aperçut Robespierre et sa posture rigide. Il ne put s’empêcher de frissonner en croisant son regard froid rougi par le reflet de la cire
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En faire sortir des mots, ici naît la littérature."


Dernière édition par Matt Anasazi le Ven 11 Avr - 09:04 (2014); édité 1 fois
Mer 9 Avr - 22:57 (2014)
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MessagePosté le: Jeu 10 Avr - 06:28 (2014)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août ! Répondre en citant

Waow ... Quel boulot quand même !

J'ai beaucoup aimé la façon dont tu as raconté les événements, à travers le vécu d'un secrétaire. Moi je ne connaissais pas Fabre, mais Danton je trouve que tu l'as bien esquissé ^^! Ce qui est génial, c'est qu'on a l'impression que tu y étais vraiment, ça fourmille de détails.. Et puis ce côté solennel...

A des moments, je sentais le commentaire du prof sur l'Histoire, ça m'a fait sourire ^^
Pis, ton lapsus " le peuple ne décolorait pas" j'ai adoré Mr. Green
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Jeu 10 Avr - 06:28 (2014)
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Matt Anasazi
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MessagePosté le: Jeu 10 Avr - 07:31 (2014)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août ! Répondre en citant

Merci pour ton commentaire très encourageant : c'est mon premier récit historique et je flippais un peu !

Euh pour le lapsus, je peux le modifier (même si ça fait rigoler puisque on dit bien "rouge de colère" ?)
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Jeu 10 Avr - 07:31 (2014)
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MessagePosté le: Jeu 10 Avr - 07:34 (2014)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août ! Répondre en citant

Ah non non, si c'était pas un lapsus ne change rien


Je ris pour des détails moi ^^
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Jeu 10 Avr - 07:34 (2014)
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Octobell
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MessagePosté le: Jeu 10 Avr - 16:30 (2014)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août ! Répondre en citant

Moi aussi je trouve que le point de vue du secrétaire est une bonne idée, mais contrairement à Rafi, le côté "cours d'histoire" m'a vachement rebutée. J'ai commencé à lire hier, j'ai fini aujourd'hui, parce que j'ai décroché entre temps. La fin est vraiment passionnante, parce qu'on est en plein coeur de l'histoire, et j'aurais préféré que tu fasses ça tout le long. On s'en fout de la vie et des amours de Jacques Favre, ça ne le rend pas plus... caractérisé. Le fait de le trouver acteur de l'Histoire avec un vrai grand H, à mon avis, ça aurait été vachement plus intéressant. C'est donc un petit peu frustrant que tu n'aies pas pris ce parti depuis le départ. Là, du coup, on a l'impression qu'il y a une distance avec les événements. Bon, après, ce sont des choix narratifs itou, rien de technique, rien de mauvais. Ce n'est qu'un avis subjectif ^^
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Tous les propos exprimés dans les bonus de ce DVD n'engagent que l'intervenant
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Linelea
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MessagePosté le: Jeu 10 Avr - 23:14 (2014)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août ! Répondre en citant

Ah moi je trouve au contraire que ça monte graduellement dans le coeur de l'histoire avec un grand H justement. On part de ce petit secrétaire, parti de rien, et qui est propulsé à coté des plus grands pour écrire l'histoire. Et qui finit royalement (héhé) a écrire les textes les plus importants !


Et pour le lapsus je pensais que c'était fait exprès j'ai buté sur le mot, puis je l'ai pris pour un jeu de mot. Alors volontaire ou pas le lapsus ?
Jeu 10 Avr - 23:14 (2014)
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Matt Anasazi
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MessagePosté le: Ven 11 Avr - 06:16 (2014)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août ! Répondre en citant

Merci pour vos commentaires, Line et Mo !

Mo, c'est un choix de ne pas le plonger directement dans les événements historiques : le 14 juillet est une émeute populaire alors que Jacques fait partie de la future bourgeoisie politisée qui transformera la société française. Qui plus est, Jacques s'investit de plus en plus dans la politique... parce qu'il est amoureux !

Line, .... on va dire un lapsus révélateur trèèèèèèèès inconscient !
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Ven 11 Avr - 06:16 (2014)
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Odepluie
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MessagePosté le: Ven 11 Avr - 22:25 (2014)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août ! Répondre en citant

C’est vrai qu’on est proche du cours d’histoire ! Un peu trop ? Un chouia peut-être, mais tu nous plonges au cœur même des évènements, en donnant le point de vue d’un acteur de la révolution, qui nous livre son histoire, ses idéaux (surtout !), ses amours aussi. C’est un texte super complet donc, complètement ancré dans son époque. Un témoignage fort ! J’ai vraiment beaucoup aimé !! Et l’apparition de Robespierre à la fin, c’est top ! Un grand bravo !
Ven 11 Avr - 22:25 (2014)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Sam 12 Avr - 00:54 (2014)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août ! Répondre en citant

Un texte solide et documenté. Tu t'appliques d'abord à contextualiser ton récit. Et l'écueil surmonté, ta plume bienveillante et riche, réussit à marier la grande histoire et la petite. Et tu t'en sors très bien. Bravo
Sam 12 Avr - 00:54 (2014)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 08:07 (2016)    Sujet du message: Un beau jour que cette nuit du 4 août !

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