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LE GRAND SAUT

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Mer 23 Avr - 19:30 (2014)    Sujet du message: LE GRAND SAUT Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
Bonsoir les plumis,


Je me suis lancé dans une longue histoire. J'ai eu un mal de chien à laisser mes personnages. Et j'en suis, ce soir, un peu orphelin.


Bonne lecture à vous







LE GRAND SAUT 
 
  
 
Chapitre un : Revoler comme eux 
 
  
 
14 février 6h30 
 
Le visage devant la glace, je fais l’inventaire. Je me regarde sans complaisance et je comprends. J’ai un retour de lucidité, un uppercut. Je ressemble à un croque mort, le teint blanc, les yeux aux expressions alternatives (tantôt vides, tantôt dépressifs). A quoi bon avoir les iris bleus quand ils se cachent derrière des lunettes aux verres fumés. Il n’y a que ma mère pour croire encore qu’ils sont beaux. 
 
C’est la seule femme que j’arrive à fixer sans baisser la tête. 
 
L’époque est aux vainqueurs, à ceux qui savent se vendre. Tenez le directeur commercial de ma boîte, c’est l’archétype du winner : toujours bronzé, toujours affable, le mot juste et drôle en toutes circonstances. Et puis d’une beauté. Au moins un qui n’abuse pas de Photoshop pour son portrait. Il n’y a rien à refaire chez lui. C’est que de l’entretien. 
 
Bref,  le rêve.  
 
Ah si j’étais cet homme-là, j’aurais une vie heureuse dans un pavillon avec chien, chat, femme et enfants. Je jouerais au bridge tous les lundis soirs, irais au Lion’s club le premier mardi du mois, m’octroierais une toile le mercredi au cinéclub, m’allongerais chez mon psy le vendredi à 17 heures pour nettoyer mes impuretés mentales, puis sauterais, avec ma moitié et progénitures, dans un avion direction Ibiza. Nous y passerions le week end avec mes beaux-parents, ma belle-sœur et son époux, lesquelles préparaient avec amour des tapas et une sangria. 
 
Malheureusement, je suis un cachet d’aspirine à deux pattes contemplant, dans sa salle de bain, l’étendue des dégâts. 
 
Pour moi la semaine est toujours la même avec sa terrifiante monotonie : le réveil à la sauvette, le travail en rasant les murs, le retour à la maison ou je me prépare une choucroute garnie WS dans une vieille casserole. Une assiette creuse accueille trois cuillérées de cette mixture. Je la mange sans joie en avalant un verre d’eau gazeuse, histoire de faciliter la digestion. 
 
Pas de dessert, ça fait grossir. 
 
Que dire de ma tenue à domicile. Le seuil de mon chez moi franchi, je laisse un costume beige et une chemise blanche me boudinant au profit d’un survêt aux trois bandes, d’un marcel époque gitane maïs, sans oublier la robe de chambre qui, les longues soirées d’hivers, me protège du froid. 
 
On dit de certains hommes qu’un rien les habille et les rend charmants. J’en suis loin. 
 
Voilà pourquoi je traine dans la glue d’une solitude depuis trop longtemps. Dans les jours avec, je la fais passer pour de l’’indépendance assumée. Or il n’y a, presque, que des jours sans. Sans elle. A quand remonte mon dernier rapport intime ? Aux calendes grecques. Tout bien considéré, je n’ai jamais vécu suffisamment avec une femme pour me savoir fréquentable. J’ai horreur des abandons à l’autre, de cette perte de contrôle quand bien même il vous apporte l’ivresse et la satisfaction d’être aimé pour ce que vous êtes. 
 
Je suis un spécialiste des sentiments en pointillés, le  « love in morse ». 
 
Je rase ma barbe de deux jours. Je me lave les dents. La transformation est en marche. Je me force à sourire avec les yeux, à avoir une approche civilisée dans la posture du visage. En ouverture comme disent les spécialistes. 
 
C’est un leurre, un vernis, au mieux une armure. 
 
Quand mes chaussures marron quittent mon parquet pour le trottoir, je suis lancé. Dehors, le spectacle de la vie  m’apparaît. Deux jeunes enfants, cartable sur le dos, se tiennent la main,  à quelques encablures deux ados s’enlacent, plus loin deux « adulescents » s’embrassent, tout près d’eux sous un arrêt de bus deux quinquas se dévorent des yeux,  devant une agence de voyage deux séniors regardent avec tendresse leur reflet dans la vitre. Cinq minutes de marche, cinq couples, cinq raisons de croire à la déclinaison heureuse de l’amour. 
 
Tous me renvoient à la figure mon infirmité sentimentale. J’envie leur démarche en lévitation. J’aimerais tant revoler comme eux. 
 
  
 
________________________ 
 
  
 
14 février 6h30 
 
Pourquoi suis-je si longue à prendre ma douche ? Jeune, ça me prenait à peine 5 minutes. Aujourd’hui c’est autre chose, comme si l’eau tiède mettait un temps fou à glisser sur mon corps. Question de circonférence. 
 
C’est vrai que je n’ai plus la silhouette fine et innocente de mes premières années. Une maternité est passée par là, me donnant de l’épaisseur dans le caractère et du volume dans mes contours.  Je suis sensuelle quand on s’attarde sur la partie Sud de mon anatomie. Les moins poètes diront que j’ai un gros cul, les déficients visuels mettront en exergue la minceur de mon postérieur. A chacun sa version. Moi, je les emmerde. 
 
Pour la partie supérieure de ma personne, un cardiologue pourrait avoir sa main sur mon cœur sans difficulté. Un timide 85 B l’atteste. Il cache un énorme palpitant, aussi large que son besoin d’être aimé. 
 
L’amour parlons-en. J’y ai cru comme les autres, j’ai couru après comme les autres, je l’ai attrapé comme certaines. On déchante rapidement. La faute à cette putain de cohabitation entre le désir et la réalité. 
 
J’ai été un désir jusqu’à ce que j’accouche de Virginie. Je suis devenue une flasque réalité après. 
 
Derrière cette formule lapidaire, il y a la dégénérescence d’une couple, la putréfaction du je t’aime. Le faute à qui ? A nous deux sans doute. A mon incapacité de raviver la flamme, à sa peur devant moi,  mais aussi son manque de courage devant ses devoirs de père. 
 
L’homme est un mufle face à l’épreuve de la couche culotte et du biberon. Du moins le mien, celui qui partagea ma vie jusqu’à la première dent de Virginie. 
 
Cette dent fut la goutte de trop. Notre vase déborda d’une haine froide. 
 
Les doors chantaient « this is the end ». C’était la fin. 
 
Nous ratâmes aussi bien notre mariage que notre divorce. Je me souviens de cette scène crépusculaire dans la salle des pas perdus du tribunal. J’en pleure encore aujourd’hui. Nous nous séparions, Je tenais Virginie au-devant de moi comme une marionnettiste. Soudain, elle lâcha mes mains et marcha seule. Elle fit ses premiers pas vers mon ex, en ânonnant papa. Il ne se retourna pas. 
 
Depuis dans mon esprit, les hommes se limitent à l’image de la fuite et de la goujaterie. Même si je fais en sorte de ne rien en dire à ma fille. Elle se fera sa propre opinion plus tard, aux regards de ses futures expériences que je souhaite ardemment heureuses. 
 
Bien que je baise par besoin hygiénique, je conjugue le verbe aimer au passé décomposé 
 
Je n’espère plus rien de mes partenaires qu’un va et vient menant à la jouissance, pour les plus doués d’entre eux. 
 
Plus j’aime de cette manière, plus je fais le deuil d’une autre histoire. 
 
Comment peut-il en être autrement. Je n’ai jamais connu un homme parlant d’amour après l’amour. Tous dorment sans exception. Pire, ils ronflent. 
 
Si vous saviez messieurs, qu’il faut des mots sur des caresses, vous auriez sans doute donné à mes histoires le souffle et l’amplitude des grands romans. 
 
Aujourd’hui c’est le règne des éjaculateurs précoces, des muets et des recueils de nouvelles.   
 
En sortant de la douche, je recouvre cette raideur dans mon port de tête. Fière et froide, d’une beauté blanche que j’essaye de soigner avec un maquillage discret. 
 
Les gens ne verront rien de mes failles intimes. Je rentre dans la peau du personnage, de l’exécutive woman cool (en apparence). Je suis couverte par un jean, un chemisier blanc et un blazer bleu marine. 
 
Par souci de féminité, je dégrafe le premier bouton donnant à voir un décolleté, hélas pré pubère à mon grand désespoir. 
 
Qu’importe, je sais que des hommes loucheront dessus et banderont direct. Beaucoup se contentent de peu. Surtout au bureau. J’adore voir ces faux culs jouer les toutous, quémander le suivi d’un dossier puis, quand j’ai le dos tourné, baver sur mon compte et lorgner sur ma place.  Ils ne supportent pas que je sois au-dessus d’eux dans l’organigramme. C’est si rare de nos jours. 
 
Virginie ne sait rien de cela. Elle regarde des dessins animés à la télé, le temps que je la rejoigne. Chaque matin, c’est le même cérémonial. Elle entend le pas dans mes talons dans l’escalier, elle enfile son manteau, prend son cartable. C’est l’heure du départ pour l’école. 
 
Ça l’amuse de me voir fouiller dans mon sac alors que les clés de la voiture sont sur la table. J’aime le rire de Virginie, sa mélodie, son éclat. Ma fille, c’est ma raison de vivre. 
 
                                                                                                                   
Quand vient le vendredi, son père vient la chercher. Elle est heureuse. Pas moi. Je serre les dents, je simule. Je joue la femme forte. Virginie part avec son géniteur. A ce moment-là, j’ai la chair de poule, et déjà le manque de ma fille. 
 
Alors, enfin mes digues sautent. Je regarde des comédies romantiques les deux jours suivant.  Je chiale de rage devant ces couples planant dans le bonheur. 
 
Je pousse ce cri venu à la fois du cerveau et du vagin : « Bordel, ce n’est pas juste, j’ai envie de revoler comme eux !!! » 
 
________________________ 
 
  
 
Chapitre 2 : Se surprendre à quitter le sol et s’écraser comme une merde 
 
  
 
14 février 8h35 
 
  
 
Le siège de  « 100% » est un immeuble impersonnel de 7 étages. Nous n’avons pas de parking pour les véhicules à moteur. C’est une volonté du directeur : un ancien de greenpeace. Nous sommes tous écolos par nécessité. Outre un CV ou la maîtrise des chiffres est indispensable, il faut être végétarien, se déplacer à pieds, à vélo, et accepter d’arroser la plante de son bureau une fois par semaine. Si on ne remplit pas ces critères, c’est la porte. Etrange pour une boite spécialisée dans les sondages. On gagne notre vie avec une clientèle faisant l’apologie du gasoil, de la cigarette brune, du manteau en peau de bête, des seins en silicone et du nucléaire. Les 9 dixièmes de notre chiffre d’affaires se fait avec des entreprises dites polluantes. 
 
Mais ça, on n’en parle pas. C’est tabou.  
 
Qui d’ailleurs à l’idée d’en parler ? Personne. Les conversations autour de la machine à café sont plus terre à terre. La vie de chacun s’y déverse sans appréhension. Pas de pudeur. On refait le week end, avec ici la soirée tofu d’Ingrid, là le sex toy de la femme de Pedro dont les piles ont lâché, là encore, la rougeole de la fille d’Amélie, ou l’apéritif mexicain de Luc avec des insectes bourrés de protéines. Je connais par cœur ce blabla à la virgule près et le vomis au point de rester à mon poste. Ma bouilloire, ma tasse, mon sachet de thé me suffisent. Je préfère cent fois la compagnie de mon bonsaï et de mon orchidée. Je vérifie tous les lundis matins leur état de santé. 
 
C’est ma respiration avant le grand plongeon. Dès la consultation de ma boite mails je suis en apnée jusqu’à midi. 
 
Ca fait le désespoir de Consuelo, elle frappe à ma porte à 10 heures du matin 
 
-          Salut Gontran, un café ça te branche ? 
 
-         Non merci, j’ai du taf en retard 
 
Il faudra que je lui dise vraiment pourquoi je veux prendre mes distances avec elle. 
 
La diplomatie n’est pas mon fort. Je coupe à la serpe. J’ai tellement tondu le jardin de mes amitiés qu’il ressemble à un terrain de foot en terre battue. 
 
J’eus le tort de prendre le café avec elle une semaine durant. Je fis l’erreur de m’être ouvert à sa personne et, de lui avoir donné des preuves de ma sincère curiosité. 
 
Un truc m’attirait vers elle. Mais quoi ? Etait-ce sa démarche hésitante, son cheveu sur la langue, son accent espagnol ou encore son visage : un mix entre Mireille Mathieu et Véra dans Scoubidou ? Difficile de se prononcer en l’espèce. Une personne est un tout. On la prend comme elle est. 
 
Chaque être a son histoire. Nous y sommes plus ou moins sensibles. J’aimais celle de Consuelo, et surtout le début. Son père l’avait prénommée ainsi car il aimait par-dessus tout Saint-Exupéry.  Vous vous rendez compte.  
 
Ce détail mit en branle une mécanique bien étrange. Puisque la Consuelo d’Antoine était la rose du petit prince, la mienne en serait une aussi. 
 
J’employais déjà le possessif alors j’avais pris deux fois le café avec elle. Quelle mouche m’avait piqué ? Je ne me l’expliquais pas. J’avais une certitude, une seule : je n’avais pas peur de Consuelo.  Je la regardais dans les yeux. 
 
J’y voyais des choses qui me plaisaient comme cette absence de calcul, ce retour à l’enfance, ce sens de l’aventure et de la dérision. Elle aimait voyager, parcourir le monde, était polyglotte (parlant couramment l’espagnol et l’anglais), sportive aussi car elle faisait le marathon de New York tous les ans. 
 
Elle était aux antipodes de moi. Elle ressemblait à un personnage de roman auquel on s’identifie pour échapper à son présent. 
 
Son âme avait du charme. L’idée de la comparer à une rose ne me parut plus aussi saugrenue au quatrième café. 
 
Ca sentait mauvais pour mon petit cœur. La preuve, je ne comptais plus les moutons pour m’endormir. Je comptais les roses. 
 
Le processus chimique frappait à ma porte, celui qui coupe votre faim, celui qui vous rend les mains moites, celui qui accélère votre pouls à proximité d’un être qui vous attire inexorablement. 
 
Ce vendredi-là,  je sortais de la phase d’incubation et une faiblesse m’envahissait. Mes défenses s’abaissaient, l’effet, sans doute, de la bise matinale de Consuelo. La première qu’elle me donna. Elle m’embrassa avec une telle empathie méditerranéenne que j’en fus sonné. 
 
A la limite de malaise vagal. 
 
Pour me remettre je fis un tour aux toilettes me passer de l’eau sur la nuque et accessoirement répondre à un besoin pressant. 
 
Souffrant du complexe de l’urinoir, je m’enfermai dans une cabine. Je préfère pisser à l’abri des regards. Bien mal m’en prit ce jour-là. 
 
Deux collègues eurent l’idée de se soulager en même temps que moi. Mais eux ne souffraient pas de ce complexe de l’urinoir. Ils engagèrent la conversation.  
 
-         Tu connais la dernière ? 
 
-         Non 
 
-         Gontran et Consuelo, c’est une affaire qui marche 
 
-         Tu te trompes vieux. Je ne crois pas 
 
-         Tu ne les a pas vu ensembles au café. Ca crève les yeux. 
 
-         Faut se méfier des apparences 
 
-         Comment ça ? 
 
-         C’est une lesbienne. Les mecs ce n’est pas son truc 
 
-         Alors là, c’est la meilleure.  
 
  
 
J’étais comme un imbécile avec mon rouleau de papier hygiénique, la queue entre les jambes et mes illusions perdues. 
 
Je suis nul en jardinage, incapable de faire le distinguo entre une rose et une tulipe. Consuelo est une tulipe. Seule la tulipe a des bulbes aussi gros que des testicules de schtroumpf. 
 
Cela fait six mois aujourd’hui que j’ai fait erreur sur la marchandise. Consuelo et moi n’avons qu’un point commun : nous aimons les femmes. 
 
Pour autant je ne me sens pas la force de la repousser pour de bon. Je l’esquive. 
 
  
 
_________________________ 
 
  
 
14 février 8h37 
 
  
 
J’ai beau me résonner. Le fait de voir Virginie rejoindre ses petits camarades sans se retourner vers moi est un déchirement. Cette scène se répète 5 fois par semaine. L’école est une torture pour la mère que je suis. Chaque fois que je regagne ma voiture, je chancèle. 
 
Que j’aimerais avoir à cet instant-là, l’épaule d’un homme pour me reposer dessus, que j’aimerais disposer aussi de son oreille et lui dire cette peur de ne plus être aimée de ma fille. Si vous saviez comme j’ai tant besoin de ses marques d’affections. Sans elles je n’ai plus rien. 
 
C’est par elles que je tiens. Si on me demandait de choisir entre le sexe d’un homme et la chair de ma chair, je n’hésiterais pas une seule seconde. Ce serait Virginie avant tout et l’abstinence avec. 
 
On me prend pour une mauvaise mère avec ma fâcheuse manie de foutre le camp dès que je laisse ma petite derrière la grille. Je le vois dans le regard des autres parents, de ces mamans célibataires aussi. D’où tiennent-elles cette force incroyable, ce charme et ce physique dont je ne suis pas dotée à cette heure ? Je ne suis pas de ces bimbos du petit matin, fraîches et libres, dévorant des yeux le jeune instit ou le père divorcé à la quarantaine triomphante. Je suis une diesel et dois attendre le soir pour plaire à quelqu’un. Oui je suis bandante à l’aube de la lune et n’ai pas besoin du réverbère de la pute pour me le rappeler. Espèces de salopes on se recroisera au coucher du soleil dans un bar lounge, à moins que vous ne piquiez du nez en regardant desparate housewives ! 
 
Heureusement que je ne crie pas ces insanités. Je les garde pour moi. Mais me les réciter mentalement ne fait un bien fou, et surtout oublier la route du retour à la maison. Pourquoi je ne vais pas directement au bureau avec mon 4X4 Dacia ? Parce que c’est interdit par l’entreprise. Si l’on me surprend aux abords du siège avec mon gros diesel, c’est Pôle Emploi assuré. 
 
Je gare mon véhicule avec discrétion si tant est que je puisse le faire. Consuelo, ma voisine, mais aussi ma collègue, ne rate pas ce moment d’anthologie. Je sais qu’elle ouvre la fenêtre de son appartement au moment où je finis la quatrième manœuvre de mon créneau. 
 
Il me faudra une cinquième pour achever mon œuvre sans endommager la fiat panda et la mini me servant de plots. 
 
Consuelo m’a rejointe sur le trottoir, nous ferons ensemble le chemin à pieds. La bureau est à 3 minutes d’ici. 
 
On s’amuse de tout, de ces gens qui courent parce qu’ils sont en retard, de ces couples en vacances pour qui le temps ne comptent pas et qui font du lèche vitrine devant l’agence de voyage.  
 
-         A quand l’escapade à Venise ? me demande Consuelo 
 
-         Dès que j’aurais trouvé un amoureux 
 
-         Si tu traines toujours avec moi, ce n’est pas gagné tu sais 
 
Avoir une lesbienne comme amie vous protège des prétendants les plus lourds. Surtout lorsque vous jouez d’une certaine ambiguïté. 
 
Et dire qu’ils sont assez cons dans la boite pour me croire bisexuelle.  
 
On s’attarde trop à la surface des choses de nos jours. 
 
  
 
Je dirige une équipe de 6 personnes d’une parité égale, j’y tiens. Tout comme cette particularité d’engager exclusivement que des balances, peu importent leur ascendant. 
 
Nous travaillons avec une sérénité de façade, sans éclat de voix. Je dis de façade parce qu’il faut avouer que les hommes « balance » sont un peu plus belliqueux et jaloux que les femmes du même signe. 
 
Enfin on s’en accommode. Avec Consuelo, on se moque bien d’eux et de leur incapacité chronique à ne pas dire les choses en face.  
 
Les hommes sont tous les mêmes, à croire que Dieu a dupliqué Adam par fainéantise. Seulement plus on multiplie les copies, plus le résultat est médiocre. 
 
Si loin de l’original. 
 
Qui ressemble à Adam aujourd’hui ? Personne. J’aimerais avoir un Adam à moi, végétarien si possible. Je lui laisserais la pomme volontiers et la responsabilité des dégâts collatéraux de sa consommation. Au moins il se rendrait compte ce que nous, les femmes, nous endurons depuis des siècles. 
 
Voilà pour la partie philosophique et religieuse de ma demande. 
 
Consuelo est bien plus pragmatique. Elle se donne beaucoup de mal pour me trouver un prétendant. Elle fait le casting, la publicité des uns et des autres. Quand elle a un coup de cœur, je ne tarde pas à le savoir. Quoique peu sur, son goût donne lieu à des surprises et des histoires pimentées. 
 
Je me souviens particulièrement de cette aventure avec Brandon, un ostéopathe parachuté chez nous.  
 
A l’époque c’était une idée de la direction, désireuse de mettre à la disposition du personnel un homme sachant dénouer les tensions musculaires et nerveuses. 
 
D’un abord plus que facile, Brandon savait y faire et jouait d’un charme persuasif. La salle d’attente de son bureau ne désemplissait pas. On ne regrettait pas en haut lieu de l’avoir arraché à son domicile de Salt lake city pour une durée hélas déterminée. 
 
Il avait le physique d’une statue grecque, le Q I d’un agrégé en histoire de l’art, la voix grave d’un crooner avec le sens de la mesure et du tempo. Sens que nous constations avec plaisir quand nous nous abandonnions à ses mains douces et expertes. 
 
Devant tant de qualités, la plupart de ses patients ne tarissait pas d’éloges sur lui.  J’étais la voix discordante. L’homme avait des défauts, oh certes mineurs, mais quasi rédhibitoires à mes yeux. 
 
Je dus passer par la case « sex friend relationship » pour m’en rendre compte. 
 
Il est vrai qu’on ne résiste pas à un ostéopathe ayant quelques notions de gynécologie. Surtout s’il est beau comme un dieu. En apparence seulement. 
 
Quant au petit matin je découvris que ce bon coup portait des chaussettes trouées au levé, qu’il s’adonnait à son hygiène buccale avec un bain de bouche à base de jus d’ail, mon envie de poursuivre l’aventure avec lui tomba à 0. Elle atteignit le négatif lorsque je le surpris appelant sur son portable ses 7 épouses, qu’il désirait rejoindre  je cite « as soon as possible ». L’osteo était Mormon et par voie de conséquence polygame. 
 
Quelle putain de mauvaise pioche !!! Et en plus ce n’est pas remboursé par la sécu ! 
 
  
 
Dès lors vous comprendrez pourquoi je reçois les placements matrimoniaux de Consuelo avec un peu plus de réserve. 
 
Le dernier en date eut droit à mon refus catégorique. 
 
C’était il y a 6 mois, la boite bruissait d’une rumeur croustillante, de celle dont on se délecte à la cafét’ parce qu’elle fait rire à gorge déployée. 
 
Gontran, la gratte papier des ressources humaines, tentait une approche avec Consuelo. Le pauvre était bien le seul à ignorer les penchants de ma bonne amie. 
 
Je l’avais conseillée de se calmer avec lui, de prendre ses distances, car la rumeur prenait un tour très malsain. 
 
-         Et elle de se justifier : mais ce n’est pas pour moi je fais ces travaux d’approches, c’est pour toi. Ce type, c’est un trésor caché. Il suffit de le désherber. 
 
-         Ah non pas lui ! Plutôt être nonne. 
 
-         Je t’assure. Tu devrais lui parler. Prends un verre avec lui 
 
-         Je ne peux pas. Je risquerais de lui vomir à la gueule. 
 
-         T’as tort. C’est un mec charmant. Un peu timide mais charmant 
 
-         Non merci, c’est au-dessus de mes forces 
 
Ce Gontran, c’était un passeport pour la ménopause.  En 1997 j’avais vu sa photo dans le trombinoscope, une tête de geek avec des lunettes de Stevie Wonder. Je garde toujours en mémoire cette image-là. C’est plus fort que moi. 
 
Aujourd’hui, l’homme est chauve, j’ignore s’il porte des lentilles. On dit qu’il a la ligne et laisse toujours les femmes rentrer avant lui où qu’il aille. C’est pour cela qu’il arrive en dernier dans son service, c’est le seul mec. 
 
On sait qu’il fait la tête à Consuelo. Il la snobe avec un art étonnant de la gentillesse comme tous les hommes braves ma foi. 
 
Comment a-t-elle cru que m’imaginer amoureuse de Gontran ? Elle qui me connaît si bien. C’est un mystère. 
 
  
 
     
 
 
 
Chapitre trois : le grand saut
 
14 février 10h30.

La sirène retentit. Pas de panique c’est une simulation. Je me lève, je prends mes papiers, ma veste. Encore un exercice de sécurité incendie. C’est assommant. Au bout du couloir je tournerai à gauche, j’irai tout droit. Un homme en gilet fluo me tiendra la porte, celle des escaliers de secours. On sent une atmosphère de récréation, pas celle du placo cramé ou du plastique consumé. Les collègues sont gais et décontractés. Ils discutent entre eux. Ils se moquent que l’on soit chronométré. Alors que ma pente naturelle me pousse à les suivre, je bifurque, je tourne à droite et je prends l’ascenseur. Je joue au rebelle. Puisque je suis transparent à leurs yeux, cela n’a aucune importance. Ils ne verront rien. 
 
J’appuie sur le bouton d’appel. L’ascenseur vient du 6éme. La porte s’ouvre. 
 
 J’ai peur. 
 
L’imprévu s’invite. J’ai horreur de ça. Je m’attends à tout sauf à y voir une femme à l’intérieur. J’ai deux secondes pour prendre une décision : soit revenir sur mes pas, prendre l’escalier, arriver seul dans le hall et être la risée de tous ; soit la rejoindre et paraître le plus discret possible. 
 
Ma jambe gauche a été plus rapide que mon cerveau, je n’ai pas rebroussé chemin. 
 
La porte se ferme. On se salue. Moi franchement coincé, elle indubitablement écœurée par ma présence. La preuve, elle a soufflé très fort, son regard a fixé le plafond puis il s’est vite posé sur son portable. 
 
Nous nous faisons face en prenant soin de ne jamais être les yeux dans les yeux. Cela ne dure qu’une seconde. La gêne est trop grande, chacun se colle dans un coin. Le temps parait si long, les nanosecondes sont des éternités. 
 
Un ascenseur ressemble à un ring de boxe, surtout celui-ci dont la taille échappe aux standards du genre. C’est un remonte charge, un truc imposé par le patron. L’homme est gros, énorme même.  
 
En diagonale l’un de l’autre, nous nous donnons une contenance : moi, celle du fœtus recroquevillé sur lui-même ; elle, celle de la pétasse vertébrée, les épaules en arrière, le front soucieux, les sourcils songeurs.  
 
Les chiffres s’écoulent 3, bientôt 2. Le compte à rebours se grippe. Tout se ralentit.  
 
Puis soudain, tout s’arrête. C’est la panne. 
 
Sa voix râle : «  C’est le bouquet, j’ai une réunion dans 20 minutes. Il ne manquait plus que ça » 
 
 14 février 10h30
La sirène sonne et je peste : Non, pas encore. Ces exercices m’emmerdent à un point. Consuelo est plus philosophe que moi. Elle en rit même. Elle prend la chose comme une pause supplémentaire accordée. Je n’ai ni le temps, ni le cœur à rire. Dans une vingtaine de minutes j’ai rendez-vous avec des clients, un gros sondage à la clé s’ils signent. Il faudra être belle, persuasive et tout. Je n’en prends pas le chemin. Je me crispe. 
 
Je vois les autres gais comme des pinsons, courir pour certains vers un escalier ou les courants d’air me décoifferont et  me rendront malade.  Et merde ! A l’heure de la mondialisation on joue à se faire peur en simulant un exercice de survie. On marche sur la tête. 
 
Qu’ils aillent au diable ! Moi je prends l’ascenseur. Je serai la première en bas et je remonterai au bureau aussi sec. 
 
Je me fous de ce playmobil en jaune fluo là-bas, je trace ma route. 
 
Du 6é au rez de chaussée, c’est une rigolade. J’arriverai bien avant eux. J’appuie sur le bouton, c’est le début de la descente. 
 
Mon dieu je ne suis pas la seule à le prendre. Il s’arrête au 4éme. 
 
La porte s’ouvre. 
 
Oh non pas lui. C’est le geek de Consuelo. Tiens il est poli, il me fait un signe de tête. Pour le sourire, on repassera. Il donne le minimum syndical. Il ne drague pas. Ca m’arrange. Je n’aurai pas à le repousser. Rapide état des lieux, l’homme est quelquoncque. Pas aussi laid que l’indique sa photo du trombinoscope, enfin celle que je garde en mémoire. Elle datait je crois de 1997.  
 
Néanmoins, il n’est pas à mon goût, trop fade. Bien que la maturité anoblisse ses traits et renvoie à la caricature l’image que j’avais de lui. Je prends mes distances, je consulte mon portable.  
 
Il se blottit dans un coin. 
 
Quel dommage qu’il se tienne aussi mal, avachi sur lui-même. On pourrait presque marcher sur lui. 
 
Aucune pitié possible, je dois garder cet air hautain, ne jamais lui donner l’espoir d’une ouverture. Les hommes sont si premier degré. Beaucoup interprètent un sourire comme une préface à une partie de jambes en l’air ; certains, et c’est pire, en supputent les chances de tomber amoureux. 
 
Il en met un temps à descendre cet ascenseur. Les chiffres sont longs à se succéder. Trop à mon goût. A quand le 1 et le 0 que je puisse sortir de là. 
 
L’ascenseur s’arrête net. 
 
Ah non, pas ça, pas la panne, pas maintenant, pas avec lui. 
 
Je peste à voix haute : « C’est le bouquet, j’ai une réunion dans 20 minutes. Il ne manquait plus que ça » 
 
  
 
________________________ 
 
  
 
14 février 10h32 
 
A force de me tenir comme ça j’ai des crampes. Je dois me déplier. Pourvu qu’elle ne le prenne pas pour un geste d’assurance. C’est tout le contraire, je n’en mène pas large. J’aimerais avoir ce sens de la répartie et rebondir sur ce qu’elle vient de dire. Mais comment être spirituel et drôle après  « c’est le bouquet j’ai une réunion dans 20 minutes ». 
 
Deux possibilités s’offre à moi : ou bien je lui dis «  vous serez à l’heure, il y a peu de chance que nous soyons bloqués ici 20 minutes » ; ou bien je m’abstiens de tout commentaire. 
 
Je garde le silence et me replie sur une solution plus facile. Plus chorégraphie aussi. J’ôte mes lunettes, les essuie avec une lingette. 
 
Je me concentre sur cette tâche en faisant abstraction du reste. Pas facile, j’ai le geste peu sur. J’y arrive pourtant. 
 
Il faut que je m’arrête, que je me ressaisisse. Si elle me voit trembler, c’est la honte absolue. 
 
Hélas je suis un être bourré de réflexes et avant même que mon cerveau me donne l’ordre du repos complet, mes mains prennent les lunettes et les placent en direction de la lumière du plafond. Je vérifie l’état de mes verres. Puis, lentement je vais me les poser sur le nez. 
 
Le descente vers mon appendice nasal se fait longue et épouse cette curieuse notion du temps qui m’étreint. 
 
Mes lunettes deviennent loupes, j’oublie les murs couleurs aciers et reste scotché sur ma voisine, sur son cou, sur cette descente de chair ou se pose une cascade de cheveux brun. La pétasse vertébrée est bien loin. 
 
Je ne résiste pas au cou d’une femme, à son avant buste, à cette cascade capillaire dessus, à cette quintessence de la sensualité. 
 
Heureusement que mon dos se colle contre le coin de l’ascenseur, sans quoi je m’écroulerai 
 
Je transpire du front, j’ai les mains moites. Nous nous regardons dans les yeux. Mes jambes ne me tiennent plus. 
 
_________________________________________ 
 
  
 
14 février 10h32 10s 
 
Je voudrais lui dire de se redresser, d’arrêter d’être un escargot. Mais on ne refait pas l’éducation d’un homme, à fortiori à son âge. 
 
Au fait quel âge peut-il avoir ? Je n’en sais rien. Vue sa posture actuelle, 55, 60 ans. Quoique. Son visage me paraît trop jeune. 
 
Et s’il souffrait d’une maladie génétique rare ? Non c’est de la timidité, rien de plus. 
 
Voilà qu’il se déplie enfin. Je ne le croyais pas aussi grand. Que ses épaules sont larges, de véritables oreillers sur lesquels j’aimerais bien me reposer. Depuis quand n’ai-je plus allongé ma tête sur une épaule ? Depuis mon ex-mari. 
 
Mon dieu je me laisse aller. Et cet ascenseur qui ne bouge pas. On pourrait au moins essayer d’appeler la sécurité. Il n’y qu’à appuyer sur ce bouton-là. Et puis non, les pompiers sont en bas avec tout le monde. Je suis certaine qu’ils sont en train de vérifier si  personne ne manque à l’appel. Ils se rendront compte de notre absence, vérifieront les ascenseurs et on s’en sortira. 
 
Combien de temps cela prendra-t’il ? 10, 15 minutes. Avec un peu de chance j’arriverai à mon rendez-vous. 
 
C’est fou comme le maintien d’un homme peut le changer. Et puis sans lunettes, c’est autre chose tout de même. C’est un crime d’en porter avec des yeux bleus pareil. Pourquoi il n’a pas fait sa photo de 97 sans ? J’aurai eu une autre opinion de lui. 
 
Et qui sait accepter l’offre de Consuelo. 
 
Comme quoi les préjugés peuvent nuire gravement aux relations humaines. 
 
De toute façon, il n’est pas près de les lâcher ses lunettes. Il y tient. Je n’ai jamais vu quelqu’un les nettoyer avec autant de minuties. 
 
Si je lui demandais de faire les carreaux chez moi. On pourrait discuter. 
 
Je deviens folle. N’empêche qu’avec ses épaules et ses yeux bleus, le geek remonte dans mon estime. Le geek, voyons on en est loin. Il serait temps de l’appeler Gontran. 
 
Faudrait qu’il engage la conversation. Ce n’est pas gagné. Mais ma parole il fait un blocage sur moi, je rêve ! 
 
C’est mes seins ducon ! Non laisse tomber, on peut trouver moins agressif comme début de conversation. 
 
Qu’est ce qui me prouve qu’il kiffe mes seins ? Je le vois me regarder de côté. C’est mon cou, c’est ça. 
 
Je tombe sur un original. Il commence franchement à me plaire. 
 
Il a remis ses lunettes enfin. Il faut qu’il arrête de me bouffer des yeux comme ça, je risque de faire des bêtises. 
 
Heureusement qu’il est timide, le face à face oculaire ne dure pas. C’est dommage. 
 
Il est sur le point de s’assoir c’est bizarre. Il transpire comme un bœuf. 
 
Il ne serait pas en train de me faire un malaise ? 
 
  
 
_____________________________ 
 
  
 
14 février 10h32 45s 
 
Je crois avoir perdu connaissance. Peu de temps. Quelques secondes. Je me réveille, assis contre le coin de l’ascenseur. Et l’ex pétasse est accroupie, elle m’essuie le front avec un mouchoir en papier. 
 
Comment s’appelle-t-elle au juste ? Je n’en sais rien. Pour moi, elle n’est qu’un matricule, enfin je veux dire, professionnellement. Car à présent, il ne me viendrait pas à l’idée de la résumer à une combinaison alphanumérique sur une fiche de paie. Elle vaut mieux que ça. 
 
Je force ma nature, lui pose la question. Elle s’appelle Léa. C’est bien mieux qu’un matricule. 
 
A ma grande surprise elle connait mon prénom. C’est une amie de Consuelo. Une collègue reprend elle, comme si elle veut me rassurer sur ses penchants intimes. Je n’en doute pas. Je sens les ondes de sa bienveillance sur moi. Etrange impression. 
 
Un moment de silence. L’attente que je reprenne le fil de notre conversation. Je lance : « Léa c’est un beau prénom », J’ajoute : « phonétiquement doux ». 
 
La remarque a l’air de glisser sur elle. La poésie ne l’intéresse pas. A moins que je manque d’inspiration. 
 
Il est vrai que je n’ai pas l’esprit très clair. Il est dans un doux brouillard. 
 
Elle me questionne. Je me laisse faire. Elle me parle de mes yeux, trouve dommage que je ne porte pas de lentilles. 
 
J’aime la manière avec laquelle elle s’interroge sur ma vie, suggérant plus qu’elle ne la juge. 
 
Je trouve miraculeusement ce trait d’esprit répondant d’un souffle : « il me faudrait plus de 24 heures pour mettre des lentilles et encore je risquerais de les perdre »Elle rit. Et je vois sur son visage ses rides de bonheur la rendant encore plus belle à mes yeux. Un instant de silence, de natation dans nos regards. Le coup de foudre  Il ne reste plus qu’à sauter dans le vide. Elle prend ma main…… 
 
14 février 10h30 46s 
 
J’essuie son front. Il ouvre les yeux, le regard dans le vague avec cette expression d’innocence si rare chez un homme. C’est touchant. Je suis presque dans un état de faiblesse mentale, prête à croire de nouveau. Et puis non. Nous n’avons pas parlé. J’ignore s’il a de l’esprit, de l’humour. Rarement les hommes aux épaules larges en ont. 
 
Il s’intéresse à moi, me demande mon prénom. Ça commence mal. On ne peut difficilement faire plus classique et plat. 
 
Donnons-lui le bénéfice du doute. « Je m’appelle Léa » dans la série dialogue à la con, je me pose là aussi.  
 
Je le savais timide, mais pas poète. Il gagne un point. J’aime bien ce « phonétiquement doux ». Il a le commentaire soigné. Tachons de ne pas l’encourager tout de même, je reste sans réaction. 
 
Les filles qui aiment la poésie, on les prend à tort pour des nunuches. 
 
Je vais le cuisiner sur ses lunettes. Et si je lui suggère de prendre des lentilles, comment il va le prendre ? 
 
S’il me renvoie sur les roses, son dossier est classé. 
 
Il ne laisse pas le temps d’étudier cette option. Il a de l’humour et de l’autodérision :  « il me faudrait plus de 24 heures pour mettre des lentilles et encore je risquerais de les perdre ». C’est bien vu. 
 
Je suis séduite. Je ris. Faites qu’il embraye et que le silence ne s’installe pas. 
 
Si je plonge dans ses yeux, je ne réponds plus de rien. 
 
Mon dieu je plonge. Son eau est douce et délicieuse. Elle sent la jeunesse des sentiments et la vérité. Je lis dans son regard. J’ai si peur de mal interpréter ce que j’y vois. Je crève d’envie de sauter dans le vide. 
 
Je prends sa main. Elle est moite, elle tremble. Ses lèvres tremblent aussi et épousent les miennes.  
 
Je m’abandonne à lui… 
 
L’ascenseur rebouge. Il descend. Nous, nous volons enfin. 
 
  
 
_____________________________ 
 
  
 
Epilogue 
 
Il a fallu mentir et cacher aux autres ce bonheur quasi surnaturel, celui d’un geek et d’une pétasse vertébrée. 
 
Ils vécurent heureux à l’ombre de toute jalousie, gardant le secret de leur coup de foudre. 
 
Et s’il vous vient dans l’idée de prendre l’ascenseur, un conseil : prenez-le toujours bien accompagné. 
 
On ne sait jamais. Il peut tomber en panne…… 
 
  
 
Mer 23 Avr - 19:30 (2014)
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MessagePosté le: Jeu 24 Avr - 11:06 (2014)    Sujet du message: LE GRAND SAUT Répondre en citant

Il est superbe ton texte, Hector. On s'y attache à ces personnages, on se retrouve embarqué dans leurs quotidiens, tu les racontes avec sensibilité et humour... J'aime beaucoup comme tu prends le temps...
On a le point de vue de l'homme et de la femme, on sait tout de leurs pensées, leurs sensations, leurs espoirs, leur résignation, et puis leur envol, au final.

Franchement t'as fait un super job pour ce texte, j'ai adoré !
_________________
Rafistoleuse
Jeu 24 Avr - 11:06 (2014)
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Elfie Imy
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MessagePosté le: Jeu 24 Avr - 20:03 (2014)    Sujet du message: LE GRAND SAUT Répondre en citant

Hector, tu nous offres un sacré défi, et je comprends parfaitement que tu te sois trouvé en galère pour lâcher tes personnages. Ils sont très humains, à la fois attachants et agaçants, tu frôles parfois la caricature, mais tu restes en équilibre et tu ballades ton lecteur dans les têtes de chacun, ça c'est très fort, c'est beaucoup de taf comme jonglerie. On entre dans leur vie, et leurs questionnements existentiels, sans ennui, la lecture est fluide, et en plus on retrouve ton style avec cet humour un peu décalé et le côté romantique.
La fin me laisse sur ma faim si j'ose le jeu de mot débile, parce qu'en vrai tu nous tiens avec ces deux-là et je sais pas, j'attendais un truc plus surprenant je crois. Mais c'est totalement perso, parce que le texte, du début à la fin fonctionne plutôt très bien.
Merci, merci, merci, un défi à la hauteur de ta plumz que j'ai aimé!
Jeu 24 Avr - 20:03 (2014)
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hector vugo
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MessagePosté le: Ven 25 Avr - 19:00 (2014)    Sujet du message: LE GRAND SAUT Répondre en citant

Merci pour vos commentaires chaleureux.


Je me suis fait embarquer par mes personnages, mais aussi par un besoin étrange comme une urgence a écrire, a expulser.
Ven 25 Avr - 19:00 (2014)
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MessagePosté le: Mar 29 Avr - 00:27 (2014)    Sujet du message: LE GRAND SAUT Répondre en citant

Aaaah ben moi j'ai adoré !!! J'ai vraiment dévoré ton texte, qui se lit d'une traite, peu importe la longueur. Et je suis contente, parce que tu as vraiment considéré la vague critique que j'avais faite dans le précédent défi, et ton personnage féminin, il a une véritable dimension. Avoir les deux points de vue dans ce texte apporte une dimension supplémentaire à l'histoire. En soi, elle est assez banale, et ça pourrait arriver à n'importe qui, mais de toute façon, ce n'est pas ça qui compte, mais la manière dont tu construis tes personnages, et dont ils entrent en corrélation. Et j'ai aimé la chute, attendrissante.

Du bon Hector Vugo ! J'en redemande !
_________________
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Tous les propos exprimés dans les bonus de ce DVD n'engagent que l'intervenant
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Mar 29 Avr - 00:27 (2014)
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MessagePosté le: Mar 29 Avr - 18:43 (2014)    Sujet du message: LE GRAND SAUT Répondre en citant

Un double merci Mo 


Merci pour Tes critiques qui m'ont poussé a explorer de nouveaux horizons


Et merci pour ton commentaire


Il donne des ailes
Mar 29 Avr - 18:43 (2014)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 13:44 (2016)    Sujet du message: LE GRAND SAUT

Aujourd’hui à 13:44 (2016)
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