S’enregistrer FAQ Rechercher Membres Groupes Profil Se connecter pour vérifier ses messages privés Connexion
l'aigreur de l'inachevé

 
  Jetez l'encre ! Index du Forum » » Historique des Défis » Défis n°1 à 50 » Défis n°31 à 40 » Défi n°40
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
hector vugo
Super Master CDC *
Super Master CDC *

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Sam 3 Mai - 12:58 (2014)    Sujet du message: l'aigreur de l'inachevé Répondre en citant

PublicitéSupprimer les publicités ?
Bonjour les plumis


En ce beau samedi de printemps, je laisse à votre vue ma participation au défi 40.


Bonne lecture à vous toutes et vous tous.







L’AIGREUR DE L’INACHEVE 
 
  
 
  
 
Je me suis réveillé en sursaut et je me suis cogné. J’ai fait un cauchemar : je vivais dans un 12 m2 avec deux clandestins chinois. 
 
  
 
C’est du délire. Je regarde trop la télé, je lis trop les journaux. Je suis un type too much. J’aime trop, je travaille trop, je mange trop, je bois trop. Bref je vis au « trop ». 
 
  
 
Je devrais me calmer. Je dis toujours ça quand je me réveille en sursaut. 
 
  
 
  
 
Heureusement que j’ai Cécile. C’est Vendredi.  Sa douceur m’apaise. 
 
  
 
Pour me rassurer, je cherche son bras. Je n’ai qu’à tendre la main. Sa peau m’aimante et me convoque souvent à ces voyages dont je ne me lasse pas.  
 
  
 
J’aime glisser mes doigts sur Cécile. J’y découvre des micros territoires que je n’ai pas encore foulés : un pli, une rugosité nouvelle, une étendue lisse non encore explorée. 
 
  
 
Ma muse est un désert. J’étudie et j’ausculte ses grains de sable. 
 
  
 
Il me faudra plus d’une vie pour l’aimer. 
 
  
 
Tout en me languissant de ces instants où je pourrai bientôt aller, à ma guise, explorer ses routes balisées par le désir, je m’étonne d’en être aussi loin. 
 
  
 
Je ne sens pas Cécile. Je ne sens pas son léger duvet blond se hisser à mon approche. Il n’y a rien, aucun marqueur. Pas même les draps. 
 
  
 
J’écarte les doigts un à un. J’hésite à les poser franchement. Je les pose enfin. Une impression désagréable me prend. Ce ne sont pas des draps que je touche. C’est un fond. C’est une planche en bois. Dois-je sonder les alentours ? A droite ? N’allons pas plus loin j’ai trop peur. A gauche ?   Je frôle une autre planche en bois. 
 
  
 
Je sursaute une deuxième fois et me cogne encore. Je vais avoir une tête de chameau : à deux bosses. 
 
  
 
Je suis entre deux eaux. Il serait temps que j’ouvre les yeux et que j’émerge vraiment. 
 
  
 
  
 
_______________________________________ 
 
  
 
  
 
  
 
  
 
  
 
  
 
  
 
  
 
  
 
  
 
  
 
  
 
J’ouvre les yeux enfin. 
 
  
 
C’est le noir complet, ce n’est pas normal. D’où je suis d’habitude, j’aperçois, par les interstices des volets,  la lumière du réverbère de l’allée. Elle me rassure. Mais là rien. 
 
  
 
Ou suis-je vraiment ? Pas dans un lit. Et je me surprends à constater que l’on peut dormir dans une position autre qu’à l’accoutumée. Mal. Je vous l’accorde. 
 
  
 
Dépourvu de la vue. Quelle mouise ! 
 
  
 
___________________________ 
 
  
 
Je vacille. 
 
  
 
Il me faudrait convoquer d’autres sens pour recouvrer mon équilibre. Mais je n’ai pas reçu cette hypertrophie de l’ouïe qui, chez un aveugle, lui donne sa dimension du monde, son environnement. 
 
  
 
Moi je suis paumé. Complètement paumé. 
 
  
 
Je transpire à grosses gouttes. Je respire fort, mes inspirations et expirations se remarquent. J’imite le bruit du cochon avant l’exécution, le groin en ventilation extrême. Je me fous les jetons. En dehors de mon vacarme, je n’entends rien. Pas même le bruit de la chaudière à gaz qui trésaille, pas même les rafales de vent secouant les arbres du jardin, encore moins le joggeur qui passe devant la maison en chantant « Roxanne !!!!! ». 
 
  
 
Rien, le vide auditif à part moi. 
 
  
 
Et si j’étais…. Non c’est impossible. J’aurais au moins la conscience de l’être.  Encore que. Est-ce concevable ? Avons-nous la conscience d’être mort ? Je suis givré. On n’est pas au bac philo là. 
 
  
 
Et puis tout fonctionne. D’accord je ne vois rien. En revanche je peux toucher et entendre. C’est un signe de vie ça. 
 
  
 
N’empêche que dans ma position inconfortable, on a le droit de se poser des questions. 
 
  
 
Je suis dans un endroit aussi étroit qu’un sarcophage. Toutefois je suis debout. Un peu comme l’oncle Gustave qui avait exigé d’être inhumé dans cette position. « Mort allongé jamais !!! » disait-il devant la tablée familiale. On avait pris ce faux excès de colère comme de l’humour. Et pourtant, c’était vrai. 
 
  
 
Il voulait reposer de la sorte. D’après lui on ne jugeait un homme digne que par le fait qu’il fût debout. 
 
                                         
 
Il avait raison quelque part. Mais essayez d’expliquer ça à des employés des pompes funèbres très à cheval sur les usages. Malgré tout ils s’étaient pliés aux dernières volontés de l’oncle Gustave. On avait enfermé son cercueil dans un cagibi de marbre en forme de cabine téléphonique, avec comme épitaphe : « Ci-tient un homme indisponible pour l’éternité, sa ligne est coupée » 
 
  
 
Etrange et drôle à la fois. Néanmoins, le jour de ses obsèques, nous n’avions pas eu le cœur à rire. Il était parti et nous étions si peu nombreux à lui rendre hommage. Le décès d’un proche en plein pont n’arrange personne. Il donne, parfois, un alibi honteux à ne pas se rendre à la cérémonie. Surtout si le mort a fait son temps et qu’aucune promesse de gains ne suit son départ. 
 
  
 
L’oncle était vieux et fauché, nous étions le vendredi 2 mai. CQFD. 
 
  
 
Je n’attendais rien de lui, mais j’étais triste. Les africains disent que la mort d’un ancien est une bibliothèque qui brûle. 
 
  
 
J’ai beau avancer en âge, je ne me fais pas aux autodafés. 
 
  
 
_________________________________________ 
 
  
 
  
 
J’ai le cafard. Ca y est je pleure. C’est gagné. Mon nez sniffe. Tout en ventilant cette tristesse, j’hume un parfum. C’est sur ma droite, une odeur d’adoucissant. Je la reconnais. Bizarrement elle me redonne le moral. 
 
  
 
Cette odeur je l’avais identifiée distinctement, la première fois, dans un vestiaire d’homme. Elle venait de la chemise d’Aurélien. C’est ça. 
 
  
 
Je me rappelle : un cintre, une chemise bleue dessus, un banc, une raquette de tennis allongée, et en bas sur le sol, des Stan Smith pointure 44.  
 
  
 
J’ai toujours été jaloux des chaussures d’Aurélien, de lui tout court. Je l’ai rencontré il y a quelques années. Depuis c’est mon adversaire régulier au tennis. 
 
  
 
Aurélien a tout pour lui. Il est beau, riche, intelligent, cultivé. Il est surtout doté d’un service et d’un coup droit dévastateurs. 
 
  
 
Combien de 6-0 ai-je pris contre lui ? Assez je crois, pour qu’un mille pattes ait suffisamment de roues pour se mettre au cyclisme. 
 
  
 
Je garde de ces humiliations sportives une rancœur larvée. Si au moins l’homme avait été antipathique je lui aurais cassé la gueule. Non je ne pouvais pas, et d’ailleurs je ne peux toujours pas. Aurélien a trop de charme pour recevoir un crochet en pleine face. C’est comme si vous vouliez lacérer la Joconde. C’est infaisable. 
 
  
 
Ah cette odeur adoucissant, si vous saviez quel effet elle produit sur moi en ce moment. Elle me redonne la sensation d’être en vie vraiment. Je ne suis pas dans un cercueil. Non.  
 
  
 
Pour le vérifier  je bouge ma tête sur la droite, mon nez colle presque une chemise. Il n’y a plus de doute possible. Je sens bien un adoucissant. Il me remet dans la réalité. Je suis enfin lucide. 
 
  
 
Tout me revient. Ma tenue dénudée, les circonstances qui ont fait que je suis enfermé là, à cause d’un imbécile m’humiliant toute les semaines depuis 6 ans sur un terrain de terre battue. 
 
  
 
Qu’est-ce qui explique, que je sois passé à l’acte, que je mette, volontairement, en péril son couple ? 
 
  
 
Ces 6-0 ? Cette remarque il y a 6 mois : « tu devrais te mettre à l’handisport. T’as peut être une chance en fauteuil roulant contre moi. » ? 
 
  
 
Non, tout cela n’a été qu’un prétexte, qu’un paravent fumeux. Ce n’est pas l’orgueil sportif d’Aurélien que j’ai voulu atteindre. C’est sa femme : Cécile. 
 
  
 
Il a fallu du temps, de la chance aussi pour saisir l’opportunité de lui parler seul à seule, de sonder chez elle ce besoin d’être plus qu’un bibelot. 
 
  
 
Oui parfaitement. Elle est un bibelot aux yeux d’Aurélien. Elle se laisse périr comme ces fleurs exotiques enfermées dans un jardin d’hiver, la nostalgie de la terre natale au cœur. 
 
  
 
Le mariage peut être une serre où la buée du doute embrume votre bonheur. 
 
  
 
Cécile en est prisonnière. 
 
  
 
Oh certes je vous vois ricaner. Encore un qui utilise le vernis de la poésie pour justifier une vulgaire histoire d’adultère. 
 
  
 
Détrompez-vous, c’est plus que ça. Nous sommes loin de l’exutoire hormonal, de cette vérification ponctuelle du sex appeal. C’est de l’amour tout simplement. Quand les sentiments accompagnent le corps et exultent tout le reste.  
 
  
 
Et tant pis si je vous dis ça en slip coincé dans une armoire, le nez sur une chemise d’homme. 
 
  
 
Ce n’est quand même pas de ma faute si Aurélien s’est pointé très en avance ce vendredi ci. Une chance qu’il ait téléphoné à Cécile avant de venir. Vous m’imaginez, pris sur le fait dans le lit conjugal ? Je n’ose y penser. 
 
  
 
J’ai juste eu le temps de planquer mes affaires dans la buanderie, de revenir dans la chambre  et de m’enfermer dans l’armoire. J’y ai passé une partie de cette nuit 
 
  
 
J’hésite encore à en sortir. Il faudra bien. Je ne veux pas qu’Aurélien me surprenne au moment où il prendra sa chemise pour s’habiller. 
 
  
 
Je sors. J’ouvre la porte. Je marche droit devant moi, guider par l’odeur de l’encens qu’a fait brûler Cécile dans la salon. 
 
  
 
__________________________ 
 
  
 
J’ai manqué de trébucher sur les mocassins d’Aurélien. Je me suis rattrapé, par miracle, en m’agrippant au bord du bureau face à la fenêtre. Encore heureux que je connaisse parfaitement la disposition des meubles dans cette chambre. Pour sûr, j’y couche deux heures par semaine depuis 6 mois. Intitule de prendre les dimensions de cette pièce, je les ai en mémoire. 
 
  
 
A tel point que je sais exactement le nombre de pas qui sépare le bureau face à la fenêtre de la buanderie : 4 sur ma droite et 3 tout droit. 
 
  
 
L’arithmétique de l’amour rejoint celle de l’immobilier. 
 
  
 
En posant, tout à l’heure, mes affaires précipitamment dans la buanderie, je n’ai pas remarqué les polos d’Aurélien séchant sur des cintres, lesquels alignés les uns derrières les autres, laissent peu de place à un chemisier rouge.  
 
  
 
Le quotidien parle pour nous. Et il est bavard. On a beau cacher des évidences, la faille est là, béante, implacable. La comédie du couple paritaire, celle que Cécile et Aurélien jouent en société, c’est du .pipeau. La buanderie dit tout le contraire. 
 
  
 
Mon pantalon, ma chemise forment une boule non identifiée sur la machine à laver. Plus pour longtemps je m’habille vite. 
 
  
 
Je me fais une promesse. Si par bonheur je vis au jour le jour avec une femme, elle aura la moitié de la buanderie pour elle. 
 
  
 
  
 
J’allume la lumière. Je traverse le salon. Sur la table basse Cécile a laissé deux macarons à la vanille dans une assiette. Nous n’avons pas eu le temps de les manger après l’amour. J’en prends un. Je le déguste. Je me délecte de cet équilibre parfait entre le biscuit à la poudre d’amande et la ganache. Une douceur en bouche. Le sucre appelle le sucre, c’est comme la peau de votre maîtresse,  c’est un bonheur d’y revenir.  Quand le corps ne pourra plus répondre aux injonctions du désir, il ne restera qu’un arrière-goût de nostalgie au fond de la gorge. 
 
  
 
Je prends ma veste dans le vestiaire. Je vérifie que mes papiers y sont. Je l’enfile. 
 
  
 
Dans la poche droite, je tripote les clés de la maison. Cécile m’en a donné les doubles. 
 
  
 
Je pars. Le jour va se lever.  L’aigreur de l’inachevé me picote la langue. 
 
  
 
Vivement ton prochain baiser mon amour. J’ai hâte qu’elle disparaisse. 
 
  
 
Sam 3 Mai - 12:58 (2014)
AIM MSN Skype
Auteur Message
Wilou
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

Inscrit le: 18 Oct 2013
Messages: 719
Localisation: Fraserburgh, Ecosse

MessagePosté le: Sam 3 Mai - 17:37 (2014)    Sujet du message: l'aigreur de l'inachevé Répondre en citant

Très chouette texte! Vraiment bien amené! Et encore une fois, tes tournures de phrases dont tu as le secret. J'aime particulièrement celle là:

Je n’attendais rien de lui, mais j’étais triste. Les africains disent que la mort d’un ancien est une bibliothèque qui brûle.
J’ai beau avancer en âge, je ne me fais pas aux autodafés.



Après, j'étais confuse sur les paragraphes. La structure visuelle est si aérée que ça m'a "enduite d'erreur"!
En tout cas, j'aime beaucoup.
_________________
Hopla!
Sam 3 Mai - 17:37 (2014)
Auteur Message
Rafistoleuse
Coup de Coeur ...
Coup de Coeur ...

Inscrit le: 11 Sep 2013
Messages: 4 563

MessagePosté le: Lun 5 Mai - 22:49 (2014)    Sujet du message: l'aigreur de l'inachevé Répondre en citant

Ouuh ben j'ai décidé de ne pas compter les paragraphes

Moi aussi j'ai adoré ton histoire, la symbolique de la buanderie qui tient jusqu'à la fin, et ce personnage caché, qui est peut-être le plus libre des trois au final...


Tout comme Wilou, j'aime toujours autant la manière dont tu joues avec les images et les métaphores, tu manies drôlement bien le comique des mots et de situation...


Bref, j'ai beaucoup aimé !
_________________
Rafistoleuse
Lun 5 Mai - 22:49 (2014)
Auteur Message
Octobell
Coup de coeur
Coup de coeur

Inscrit le: 11 Sep 2013
Messages: 1 670

MessagePosté le: Mar 6 Mai - 02:18 (2014)    Sujet du message: l'aigreur de l'inachevé Répondre en citant

Tout pareil côté compliments, si ce n'est qu'en plus, j'ai bien aimé l'histoire de l'oncle, et son épitaphe magistrale. J'crois que j'vais demander à avoir une épitaphe écrite par Hector quand je serai morte.
_________________
Octobell

Tous les propos exprimés dans les bonus de ce DVD n'engagent que l'intervenant
et ne sont en aucun cas le reflet de l'opinion de JE! Corp.
Mar 6 Mai - 02:18 (2014)
Visiter le site web du posteur
Auteur Message
hector vugo
Super Master CDC *
Super Master CDC *

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 819
Localisation: vigneux sur seine

MessagePosté le: Mer 7 Mai - 17:36 (2014)    Sujet du message: l'aigreur de l'inachevé Répondre en citant

Un grand merci à vous.


Pour l'épitaphe ce sera le plus tard possible, Mo.
Mer 7 Mai - 17:36 (2014)
AIM MSN Skype
Auteur Message
Contenu Sponsorisé




MessagePosté le: Aujourd’hui à 14:29 (2016)    Sujet du message: l'aigreur de l'inachevé

Aujourd’hui à 14:29 (2016)
Poster un nouveau sujet  Répondre au sujet   Jetez l'encre ! Index du Forum » Défi n°40

Page 1 sur 1
Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures

Montrer les messages depuis:

  

Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | créer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB GroupTraduction par : phpBB-fr.com
Xmox 360 by Scott Stubblefield